Anjoutey, 1841 : quand le recenseur raconte les absents

recensement Anjoutey 1841

Un recensement est généralement une photographie de la population à un instant donné. Des noms, des âges, des professions, des ménages alignés les uns après les autres. Mais, au détour du recensement d’Anjoutey, en 1841, une page rompt avec cette monotonie administrative.

recensement Anjoutey 1841

Le recenseur y a regroupé plusieurs situations particulières et, surtout, il les a commentées. Quelques mots seulement, mais des mots qui racontent des séparations, des départs, des migrations et des absences dont certaines durent déjà depuis plusieurs années.

Sur cette page apparaissent huit mentions :

« Sa femme est détenue »
« Son mari l’a quittée en 1840, on ignore le lieu de sa résidence »
« Son mari est dans les États-Unis de l’Amérique »
« Il est séparé de sa femme depuis plusieurs années, elle réside à Étimbes »
« On ignore la résidence de sa femme »
« son marie réside en Amérique depuis plusieurs années »
« Il a quitté sa femme depuis plusieurs années, on ignore le lieu de sa résidence »
« Son mari est au service militaire depuis quelques années »

Difficile, pour un généalogiste, de refermer le registre après avoir lu cela.

Huit mentions, huit enquêtes

La première concerne François Xavier POIRRIER : « Sa femme est détenue. » Une formule aussi courte qu’intrigante. Qui est cette femme ? Où est-elle détenue ? Et pour quelle raison ? Cette première mention méritait déjà que l’on quitte le recensement pour partir à la recherche du couple.

Quelques lignes plus bas, Catherine MILLIOT, épouse de François Joseph GRILLE, est recensée sans son mari. Celui-ci « l’a quittée en 1840 » et personne ne sait où il réside. Dans son foyer, pourtant, les autres membres de la famille sont bien là. Nous avons pu remonter le fil de leur histoire avant cette séparation et reconstituer le parcours des GRILLE–MILLIOT.

Avec Françoise MONNIER, épouse BRINGARD, le recenseur nous entraîne beaucoup plus loin : « Son mari est dans les États-Unis de l’Amérique. » Cette fois, la recherche nous a conduits jusqu’à une liste de passagers : un père et son fils avaient effectivement embarqué pour l’Amérique à bord du Rhône. Une petite phrase d’Anjoutey cachait une traversée de l’Atlantique.

Vient ensuite Jean Pierre SAUVAGEOT. Il vit seul et « a quitté sa femme depuis plusieurs années » ; celle-ci réside à Étimbes. Malgré cette indication relativement précise, nous n’avons pas réussi à découvrir davantage sur ce couple ni sur les circonstances de leur séparation. Pour l’instant, leur histoire s’arrête donc exactement là où le recenseur l’a laissée.

Même frustration avec Noël BIGONNET : « On ignore la résidence de sa femme. » Nous avons cherché cette épouse absente sans parvenir à déterminer ce qu’elle était devenue. Deux siècles plus tard, le point d’interrogation posé implicitement par le recenseur demeure.

Une autre femme MONNIER , cette fois liée aux MERLET, présente une autre situation : « Il a quitté sa femme depuis plusieurs années, on ignore le lieu de sa résidence. » Cette enquête s’est révélée particulièrement délicate, entre homonymes et fausses pistes. Mais certains actes retrouvés donnent à cette mention de 1841 un prolongement pour le moins inattendu.

Enfin, Marie CHEVIRON, épouse SAUVAGEOT, a elle aussi un mari absent, mais pour une raison connue : « Son mari est au service militaire depuis quelques années. » En suivant cette famille, nous avons découvert que son histoire allait finir par nous conduire très loin d’Anjoutey, jusqu’aux hôpitaux militaires d’Algérie.

Catherine MERLET se retrouve seule car son mari Jean Fouey « réside en Amérique depuis plusieurs années ». Il sera de nouveau avec sa famille en 1846, combien de temps est-il resté aux Etats-Unis ?

Une page qui devient un sommaire

Ce qui m’a fascinée dans cette découverte n’est donc pas seulement chacune de ces histoires. C’est leur présence sur une seule et même page.

En quelques lignes, le recenseur de 1841 a fait apparaître tout ce que les tableaux de population laissent habituellement hors champ : les couples séparés, ceux qui sont partis sans laisser d’adresse, les migrations vers l’Amérique, le service militaire, une détention, des épouses dont on ne sait plus où elles vivent.

J’ai donc choisi de ne pas raconter toutes ces vies ici. Chacune de celles que les archives nous ont permis de retrouver fera l’objet de sa propre enquête, à partir de cette petite phrase laissée en 1841.

Certaines nous mèneront aux États-Unis. Une autre en Algérie. D’autres permettront de suivre une famille avant et après la disparition d’un conjoint. Et deux resteront, au moins pour le moment, sans réponse.

Cette page du recensement sera simplement leur point de départ.

Car le recenseur d’Anjoutey n’a probablement jamais imaginé qu’en expliquant en quelques mots pourquoi certaines personnes manquaient à l’appel, il venait de nous laisser, près de deux siècles plus tard, le sommaire de plusieurs histoires à retrouver.

recensement Anjoutey 1841

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