Une famille séparée par l’Atlantique

famille Bringard d'Anjoutey

Famille Bringard d’Anjoutey

Lorsque Thomas BRINGARD épouse Françoise MONNIER, le 6 mai 1813 à Anjoutey, rien ne distingue particulièrement leur histoire de celle de nombreuses familles du village. Ils ont tous deux une vingtaine d’années. Thomas est le fils de Jean Pierre BRINGARD et de Jeanne Marie PERRÉ ; Françoise a déjà perdu son père et sa mère l’assiste lors du mariage.

Le couple s’installe à Anjoutey et y élève ses enfants. Une fille, Françoise, est née vers 1814. Jean Pierre vient au monde le 24 septembre 1817, puis Wendelin le 15 janvier 1822. Au fil des actes, Thomas apparaît d’abord comme journalier, puis comme cultivateur. Pendant plus de vingt ans, leur vie semble ainsi se dérouler dans ce petit village du Territoire de Belfort.

Puis, en 1836, la famille se sépare.

Thomas a alors une quarantaine d’années. Il quitte la France avec son fils Jean Pierre, âgé de 19 ans. Tous deux embarquent sur le Rhône pour les États-Unis. Les documents américains retrouvés correspondent précisément aux deux hommes d’Anjoutey : Thomas a environ 43 ans, Jean 19 ans, et tous deux déclarent la France comme dernière résidence.

bateau le Rhone à New York 1836
migration Thomas Bringard New York 1836
migration Jean Pierre Bringard 1836

Pourquoi partent-ils tous les deux ? Pourquoi Françoise et les autres enfants restent-ils à Anjoutey ? Nous l’ignorons. Rien ne permet de savoir si ce départ devait être définitif ou si Thomas envisageait déjà de faire venir sa famille plus tard.

À Anjoutey, la vie continue sans eux. Le recensement de 1836 montre Françoise vivant avec deux de ses enfants. Son mari et Jean Pierre ne sont plus au foyer.

recensement Anjoutey 1836

L’année suivante apporte un drame. Le 18 novembre 1837, leur fille Françoise meurt à seulement 23 ans. Son acte de décès nomme bien Thomas BRINGARD comme son père et le dit résidant à Anjoutey. Mais Thomas n’est pas présent parmi les déclarants. Cette mention ne suffit donc pas à démontrer qu’il serait revenu d’Amérique pour la mort de sa fille. Elle peut tout aussi bien correspondre au domicile qui lui était encore administrativement attribué.

Et la suite rend même ce retour peu probable.

« Son mari est dans les États-Unis de l’Amérique »

Quatre ans plus tard, en 1841, Françoise est toujours à Anjoutey. Elle est cultivatrice et vit avec son fils Wendelin. Mais le recenseur ajoute à son sujet une phrase inhabituelle, celle-là même qui a déclenché toute cette recherche :

« Son mari est dans les États-Unis de l’Amérique. »

Thomas n’est donc pas simplement absent au moment du recensement. Cinq ans après son départ sur le Rhône, son séjour aux États-Unis est suffisamment connu à Anjoutey pour que l’administration le consigne expressément.

Le temps passe pourtant sans qu’il revienne.

En 1846, Françoise est encore à Anjoutey. Elle a maintenant une cinquantaine d’années et vit seule. Ses enfants ont quitté son foyer et Thomas est toujours absent. Cela fait environ dix ans que son mari est parti avec Jean Pierre.

Puis Françoise disparaît des recensements d’Anjoutey.

On pourrait perdre sa trace ici. Mais son absence a une raison.

Quatorze ans après son mari, Françoise part à son tour

En 1850, Françoise a environ 58 ans. Après toutes ces années passées à Anjoutey tandis que son mari vivait de l’autre côté de l’Atlantique, elle quitte à son tour la France.

Cette fois, elle n’est pas seule.

Son fils Wendelin, celui qui était resté auprès d’elle après le départ de Thomas et Jean Pierre, fait le voyage avec elle. Un document relatif à leur émigration donne leur destination : Louisville.

Ainsi, la famille qui s’était trouvée coupée en deux en 1836 prend, quatorze ans plus tard, la même direction.

D’un côté, Thomas et Jean Pierre, partis ensemble en 1836.

De l’autre, Françoise et Wendelin, restés à Anjoutey avant de partir à leur tour en 1850.

C’est là que la petite mention portée quinze ans auparavant dans un recensement prend une tout autre dimension. Françoise n’était pas simplement une femme dont le mari avait disparu au loin. Elle était l’une des deux moitiés d’une famille séparée par l’Atlantique.

Se sont-ils retrouvés ?

C’est la dernière pièce qui manque encore à cette histoire.

Françoise et Wendelin partent-ils en 1850 retrouver Thomas et Jean Pierre ? La chronologie le rend tout à fait plausible. Leur destination américaine et le fait que Thomas soit encore signalé aux États-Unis en 1841 renforcent naturellement cette hypothèse.

Mais les documents dont nous disposons aujourd’hui ne permettent pas encore de l’affirmer.

Et c’est peut-être précisément là que cette famille nous échappe au moment le plus intéressant.

En 1813, Thomas et Françoise avaient commencé leur vie ensemble à Anjoutey. En 1836, Thomas avait traversé l’Atlantique avec l’un de leurs fils, laissant son épouse et leurs autres enfants derrière lui. Pendant quatorze ans, Françoise était restée au village. Puis, à son tour, elle avait pris la route de l’Amérique avec leur fils Wendelin.

Près de quarante ans après leur mariage à Anjoutey, Thomas et Françoise se sont-ils retrouvés aux États-Unis ?

Pour l’instant, les archives nous conduisent jusqu’à cette question. Pas encore jusqu’à sa réponse.

Sources

  • État civil d’Anjoutey — mariage de Thomas BRINGARD et Françoise MONNIER, 6 mai 1813.
  • État civil d’Anjoutey — naissance de Jean Pierre BRINGARD, 24 septembre 1817.
  • État civil d’Anjoutey — naissance de Wendelin BRINGARD, 15 janvier 1822.
  • Recensement d’Anjoutey de 1836 — Françoise MONNIER et ses enfants, Thomas absent.
  • Liste des passagers du Rhône, 1836 — Thomas BRINGARD et son fils Jean/John.
  • État civil d’Anjoutey — décès de Françoise BRINGARD, 18 novembre 1837.
  • Recensement d’Anjoutey de 1841 — mention : « son mari est dans les États-Unis de l’Amérique ».
  • Recensement d’Anjoutey de 1846 — Françoise MONNIER vit seule.
  • Liste nominative des Haut-Rhinois ayant émigré en Amérique entre 1800 et 1870 — Françoise BRINGARD née MONNIER, son fils et sa servante ; passeport du 9 juillet 1850, destination Louisville.
  • Liste des passagers du Serin, 1850 — Françoise BRINGARD et Wendelin BRINGARD, arrivée à New York.

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