Lorsque l’agent recenseur passe à Anjoutey en 1841, il ne trouve pas Jean Pierre SAUVAGEOT chez lui. Dans la maison vivent Marie CHEVIRON et trois garçons : Nicolas, Xavier et Jean Pierre. Une famille dont le père semble manquer à l’appel.
Famille Sauvageot à Anjoutey
Cette absence n’est pourtant ni une disparition ni un abandon. Le tableau de renseignements qui accompagne le recensement en donne la raison : Jean Pierre est au service militaire depuis quelques années.
Sept ans auparavant, sa vie était encore celle d’un artisan du village. Le 10 mars 1834, à vingt-neuf ans, Jean Pierre SAUVAGEOT avait épousé Marie CHEVIRON à Anjoutey. Il était alors tisserand, métier qu’il exerçait encore à la naissance de leurs enfants Jacques, en juillet 1834, puis Xavier, en avril 1836.
Mais leur histoire commune avait en réalité commencé avant le mariage.
Marie avait donné naissance, le 6 avril 1828, à un garçon naturel prénommé Nicolas. Six années plus tard, lors de leur mariage, Jean Pierre et Marie déclarèrent reconnaître cet enfant. Nicolas CHEVIRON devint ainsi Nicolas SAUVAGEOT, fils de Jean Pierre SAUVAGEOT et de Marie CHEVIRON. C’est lui que l’on retrouve, âgé d’une douzaine d’années, auprès de sa mère dans le recensement de 1841.
La jeune famille avait déjà connu un deuil. Jacques, né quelques mois après le mariage de ses parents, mourut le 17 février 1836, à seulement un an. Moins de deux mois plus tard naissait Xavier. Puis, le 10 mars 1838, Marie mettait au monde un autre garçon, auquel fut donné le prénom de son père : Jean Pierre.
Cet acte de naissance marque un changement dans la vie familiale. Jean Pierre père n’y est plus seulement désigné comme tisserand : il est « militaire en activité ». C’est d’ailleurs la sage-femme, Anne Ève Monnier, qui vient déclarer la naissance. Trois ans plus tard, le recensement confirme que le père est toujours retenu par le service militaire.
Marie se retrouve donc à Anjoutey avec trois enfants. Nicolas est l’aîné, puis viennent Xavier et le petit Jean Pierre. Elle-même est toujours désignée comme tisserand. Derrière les quelques mots inscrits par l’administration apparaît une situation très concrète : pendant plusieurs années, Marie fait vivre le foyer tandis que son mari sert loin du village.
Mais cette séparation n’est pas définitive. Le 12 juin 1842, lorsque naît leur fils Jean Baptiste, Jean Pierre est revenu à Anjoutey. Il a alors trente-sept ans et son métier a changé : l’acte le dit journalier. Sa période de service militaire semble donc terminée, au moins à cette date.
L’histoire pourrait s’arrêter là, avec le retour du père dans son village. Elle prend pourtant une tout autre direction lorsque l’on suit les enfants.
Deux des garçons de Marie CHEVIRON et Jean Pierre SAUVAGEOT vont en effet quitter Anjoutey pour l’Algérie.
Le premier est Jean Pierre, né en 1838 pendant que son père était militaire. Vingt-sept ans plus tard, il se trouve lui-même en Algérie. Le 4 septembre 1865, il meurt à seulement vingt-six ans à l’hôpital militaire de Philippeville. Son décès est ensuite transcrit à Anjoutey, le 13 novembre 1865. L’acte rappelle son origine et donne pour parents Jean Pierre SAUVAGEOT et Marie CHEVIRON.
Le destin de son frère Nicolas conduit encore plus loin de la petite commune du Territoire de Belfort. Cet enfant né CHEVIRON en 1828, reconnu par Jean Pierre lors du mariage de 1834, s’établit lui aussi en Algérie. Il épouse vers 1855 Juana CANOVAS, née vers 1838, et y fonde une famille. Leur fille Jeanne Marie épousera François Vautrin en 1874 à La Sénia, dans la province d’Oran.
Nicolas ne reviendra pas mourir à Anjoutey. Il décède à Oran le 25 juin 1875, à quarante-sept ans.
Ainsi, la petite mention portée à côté du foyer SAUVAGEOT dans le recensement de 1841 raconte beaucoup plus que l’absence momentanée d’un père. Elle révèle le passage de l’armée dans la vie d’une famille d’artisans d’Anjoutey, puis annonce, sans qu’on puisse encore le deviner, une histoire qui se prolongera de l’autre côté de la Méditerranée.
En 1841, Marie CHEVIRON attend simplement le retour de son mari avec ses trois garçons auprès d’elle. Vingt-quatre ans plus tard, l’un d’eux mourra dans un hôpital militaire de Philippeville. Dix ans après, son frère Nicolas mourra à Oran.
De la maison d’un tisserand d’Anjoutey à l’Algérie, deux générations de SAUVAGEOT auront ainsi quitté le village.
Sources
- Archives départementales du Territoire de Belfort — État civil d’Anjoutey, naissance de Nicolas CHEVIRON, 6 avril 1828.
- Archives départementales du Territoire de Belfort — État civil d’Anjoutey, mariage de Jean Pierre SAUVAGEOT et Marie CHEVIRON, 10 mars 1834 ; reconnaissance de Nicolas CHEVIRON par les époux.
- Archives départementales du Territoire de Belfort — État civil d’Anjoutey, naissance de Jacques SAUVAGEOT, 12 juillet 1834.
- Archives départementales du Territoire de Belfort — État civil d’Anjoutey, décès de Jacques SAUVAGEOT, 17 février 1836.
- Archives départementales du Territoire de Belfort — État civil d’Anjoutey, naissance de Xavier SAUVAGEOT, 9 avril 1836.
- Archives départementales du Territoire de Belfort — État civil d’Anjoutey, naissance de Jean Pierre SAUVAGEOT, 10 mars 1838 ; Jean Pierre père y est indiqué « militaire en activité, tisserand ».
- Archives départementales du Territoire de Belfort — Recensement de la population d’Anjoutey, 1841, foyer de Marie CHEVIRON, femme SAUVAGEOT, et tableau de renseignements mentionnant que son mari est « au service militaire depuis quelques années ».
- Archives départementales du Territoire de Belfort — État civil d’Anjoutey, naissance de Jean Baptiste SAUVAGEOT, 12 juin 1842 ; Jean Pierre SAUVAGEOT père est alors présent à Anjoutey et journalier.
- Archives départementales du Territoire de Belfort — État civil d’Anjoutey, transcription du décès de Jean Pierre SAUVAGEOT, acte du 13 novembre 1865 ; décès survenu le 4 septembre 1865 à l’hôpital militaire de Philippeville, Algérie.
- État civil d’Algérie — acte de décès de Jean Pierre SAUVAGEOT à Philippeville, 4 septembre 1865, fils de Jean Pierre SAUVAGEOT et Marie CHEVIRON.
- État civil d’Algérie — acte de décès de Nicolas SAUVAGEOT à Oran, 25 juin 1875, fils de Jean Pierre SAUVAGEOT et Marie CHEVIRON.
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