Gênes, Alicante, Alger : un mariage au carrefour des migrations

un Génois et une Espagnole à Alger

Gênes. Alicante. Alger.

Trois villes méditerranéennes que quelques lignes d’un acte de mariage réunissent en novembre 1840.

C’est aussi pour cela que j’aime m’arrêter sur des inconnus rencontrés au détour d’un registre. Laurent Siffredi et Francisca Reig ne sont ni mes ancêtres, ni même des collatéraux. Je cherchais autre chose lorsque leur mariage a attiré mon attention.

Un Génois et une Espagnole à Alger

Une mention inhabituelle, quelques mots sur des interprètes et deux langues étrangères ont suffi.

Et de fil en aiguille, derrière un mariage célébré à Alger il y a près de deux siècles, c’est tout un petit morceau de Méditerranée en mouvement qui est réapparu.

Car l’histoire de Laurent et Francisca n’est pas seulement celle d’un Italien qui épouse une Espagnole. Elle raconte aussi ces hommes et ces femmes qui, au XIXᵉ siècle, quittent l’Espagne, l’Italie ou d’autres rivages méditerranéens pour l’Algérie, s’y installent, y fondent des familles et donnent naissance à des enfants qui, quelques décennies plus tard, pourront devenir français.

Une histoire particulière qui rejoint ainsi une histoire beaucoup plus vaste : celle des migrations et des brassages dont nos sociétés actuelles portent encore les traces.

Un Génois et une Espagnole à Alger

Laurent Siffredi est né le 15 avril 1808 à Gênes. Son père, Barthélémy Siffredi, né vers 1775 à Laigueglia, est propriétaire et capitaine de marine marchande. La famille Siffredi est déjà établie à Alger au moins en 1837 : Barthélémy et son épouse Françoise Parodi habitent alors rue de Lare. En 1840, ils résident rue Charles-Quint.

Laurent n’est d’ailleurs pas le seul membre de la famille à s’être installé sur cette rive de la Méditerranée. Sa sœur Constance Rose Françoise, née à Laigueglia vers 1813, épouse Charles Zenovardo à Alger dès 1837.

De l’autre côté de la Méditerranée vient Francisca Reig.

Elle est née vers 1822-1823 à Santa María d’Alicante, en Espagne. Elle est la fille de Joaquín Reig et de Josefa Fernandez — le patronyme de sa mère connaissant quelques variations dans les transcriptions françaises.

Joaquín a lui aussi traversé la Méditerranée. Il est tailleur et vit à Alger lorsqu’il y meurt en mars 1838, à l’âge déclaré de 56 ans. Son acte de décès le dit né à Alicante.

Je n’ai malheureusement pas pu retrouver la famille dans les registres espagnols : ceux de Santa María correspondant à la période recherchée ne sont pas accessibles en ligne dans les fonds que j’ai pu consulter.

Nous ignorons donc encore quand et pourquoi les Reig ont quitté Alicante, comme nous ignorons la date exacte de l’arrivée des Siffredi.

Mais en novembre 1840, leurs chemins se sont rencontrés à Alger.

Un mariage où l’on ne parle pas français

Lorsque Laurent et Francisca se présentent pour se marier, l’administration devant laquelle ils comparaissent est française. Eux ne le sont pas et surtout, ils ne parlent pas français.

L’acte devient alors particulièrement intéressant. Pour recueillir leur consentement, il faut avoir recours à des interprètes. Laurent est interrogé en italien, Francisca en espagnol.

L’officier d’état civil prend même soin de préciser que les traductions sont faites dans les :

« dialectes à l’usage des habitants de Gênes, Sardaigne, et de Santa Maria d’Alicante, Espagne, d’où viennent les époux ».

Cette phrase m’a arrêtée.

Elle transforme soudain un acte administratif en une scène presque vivante.

Imaginons simplement les personnes réunies ce jour-là : une administration française, un homme venu de Gênes, une jeune femme venue d’Alicante, des interprètes et plusieurs langues parlées dans une même pièce.

Dix ans seulement après la prise d’Alger par les troupes françaises, alors que la conquête de l’Algérie est encore loin d’être achevée, cet acte de 1840 révèle déjà une ville où se croisent plusieurs rives de la Méditerranée.

acte de mariage Laurent Siffredi

Espagnols et Italiens sur l’autre rive

Laurent et Francisca ne constituent pas un cas isolé.

Tout au long du XIXᵉ siècle, l’Algérie sous domination française attire une importante population européenne qui ne vient pas uniquement de métropole.

La présence espagnole est particulièrement importante. Les mouvements sont facilités par la proximité géographique : les habitants d’Alicante, de Murcie et d’Almería se dirigent notamment vers l’Algérie, tandis que les populations originaires des Baléares et de Valence sont également nombreuses à traverser la Méditerranée. Une étude historique consacrée aux migrations hispano-algériennes montre qu’au XIXᵉ siècle les Mahonnais, Alicantins et Murciens comptent parmi les composantes majeures de cette immigration espagnole.

Les Italiens participent eux aussi à ces mouvements méditerranéens. Et la famille Siffredi en fournit ici un exemple très précoce : Barthélémy, capitaine de marine marchande originaire de Ligurie, est installé avec sa famille à Alger quelques années seulement après le début de la conquête française.

Les traversées ne commencent évidemment pas avec la colonisation : la Méditerranée est depuis des siècles un espace de circulation, de commerce et de migrations. Mais la conquête française de l’Algérie à partir de 1830 ouvre une période nouvelle et provoque d’importantes transformations démographiques.

Peu à peu, des familles venues de France, d’Espagne, d’Italie, de Malte ou d’autres régions européennes vivent dans les mêmes villes, travaillent ensemble, deviennent voisines et parfois s’unissent.

Le mariage de Laurent et Francisca est l’une de ces rencontres.

Une famille née de deux migrations

Après leur mariage, Laurent et Francisca restent à Alger.

Lui devient propriétaire et débitant de tabac. Elle apparaît dans les actes comme cigarrière.

Leurs adresses permettent presque de les suivre dans la ville : rue Charles-Quint en 1840, rue de l’Intendance en 1845, impasse d’Orléans en 1847, puis de nouveau rue Charles-Quint.

Ils auront au moins six enfants connus.

Leur histoire familiale est douloureuse. Une première Joséphine meurt en 1845. Une seconde, née en avril 1846, meurt à trois ans. Barthélémy, né en décembre 1848, meurt à treize mois. Antoine, né en novembre 1850, ne vit que six mois.

Puis Laurent lui-même meurt le 6 juin 1851, à seulement 43 ans.

Francisca est encore une jeune femme.

Quelques mois plus tard, le 25 mars 1852, elle met au monde un dernier garçon, Laurent, dont l’acte de naissance indique que le père est décédé. L’enfant meurt à son tour en novembre 1854, à deux ans.

Constance, née en 1847, est la seule de leurs enfants retrouvés dans mes recherches dont j’ai pu établir qu’elle survit à la petite enfance. Elle est encore vivante lorsque sa mère meurt en 1901.

D’Espagnols et d’Italiens à Français

C’est ici que l’histoire de cette famille rejoint une évolution beaucoup plus générale.

En 1840, Laurent et Francisca sont des étrangers. Lui vient du royaume de Sardaigne, elle d’Espagne.

Mais leurs enfants naissent à Alger.

Et au fil du XIXᵉ siècle, la législation française sur la nationalité évolue profondément.

La loi du 26 juin 1889 renforce le droit du sol et joue en Algérie un rôle majeur dans l’intégration juridique à la population française des descendants d’immigrants européens. Les historiens soulignent qu’elle accélère notamment la naturalisation des enfants d’étrangers nés sur le territoire français et contribue progressivement à fondre les populations européennes venues de France, d’Espagne, d’Italie ou d’ailleurs dans une population juridiquement française.

Ce phénomène est particulièrement important pour les Espagnols : malgré les naturalisations et les changements de nationalité, ils sont encore plus de 160 000 en Algérie vers 1900, selon les travaux consacrés aux migrations hispano-algériennes.

Ainsi, en quelques générations, une famille pouvait avoir un grand-père né en Italie, une grand-mère née en Espagne et des petits-enfants nés en Algérie devenus français.

Mais il faut immédiatement ajouter une distinction essentielle.

Cette intégration juridique concernait principalement les populations européennes. Elle ne s’appliquait pas de la même manière à la population musulmane d’Algérie, soumise à un statut colonial différent et qui ne bénéficiait pas automatiquement de la citoyenneté française. Parler du « brassage » de l’Algérie du XIXᵉ siècle ne doit donc pas faire disparaître les profondes inégalités juridiques créées et entretenues par le système colonial.

Ce que racontent nos arbres généalogiques

C’est finalement cela qui m’intéresse dans cet acte.

Lorsque nous faisons de la généalogie, nous rangeons facilement les individus dans des cases : Italien, Espagnol, Français…

Mais les vies se jouent des frontières.

Un capitaine de marine ligure traverse la Méditerranée avec sa famille. Un tailleur d’Alicante fait le même voyage depuis l’Espagne. Leurs enfants se rencontrent à Alger. Ils ne parlent pas la même langue et doivent faire appel à des interprètes pour se marier.

Puis leurs propres enfants naissent sur une troisième terre.

Quelques décennies passent encore et les lois changent. Les générations suivantes portent d’autres nationalités, parlent probablement d’autres langues et appartiennent à une société qui s’est elle-même transformée.

Italien. Espagnole. Algériens de naissance. Français pour certains de leurs descendants.

Derrière ces mots se trouvent surtout des hommes et des femmes qui se déplacent, se rencontrent, se marient et transmettent quelque chose de chacune de leurs origines.

C’est aussi ainsi que se construit une population.

Et lorsque, près de deux siècles plus tard, nous ouvrons nos arbres généalogiques, nous retrouvons ces mouvements : un patronyme italien ici, une arrière-grand-mère espagnole là, une naissance en Algérie, puis une autre en France.

Nos arbres racontent rarement l’histoire d’un territoire immobile.

Ils racontent des voyages, des rencontres et des brassages.

Et parfois, il suffit d’un mariage célébré à Alger en 1840, entre un Génois et une jeune femme d’Alicante qui ne parlaient pas français, pour nous le rappeler.

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