Les femmes de mon histoire – Chapitre 4

Anne Marie, celle qui est repartie sans eux

1854 – 1922 · Saint-Ulrich, Belfort, Grandvillars, Porrentruy, Dijon, Soindres, Mantes

C’est elle, le secret. Celle que j’ai mis dix ans à trouver. Celle dont ma grand-mère Suzanne sentait la présence sans jamais pouvoir la nommer. Anne Marie Wedly — mon arrière-arrière-grand-mère — a traversé l’Alsace, la Suisse, la Bourgogne et l’Île-de-France en laissant derrière elle, à chaque étape ou presque, un enfant qu’elle n’élèverait pas.

Elle aura eu sept enfants. Elle n’en élèvera que trois.

Une lignée de filles-mères

Elle naît le 2 juin 1854 à Saint-Ulrich, petit village du Haut-Rhin de trois cents habitants, à la frontière entre la Suisse et l’Allemagne. Elle naît de père inconnu, dans la maison de Jean — domestique huilier de cinquante et un ans, mari de Marie Anne, elle-même fille de la grand-tante de Catherine, la mère du bébé. Jean est le seul homme dans cette famille de femmes entremêlées. Il est souvent témoin des naissances et des décès. Il est là, il signe, il représente une forme d’ordre dans un foyer qui n’en a guère.

Car cette famille est une lignée de filles-mères. Son arrière-grand-père Gaspard, maçon, a eu sept enfants avec deux femmes, dont deux filles. L’une d’elles, Marie Madeleine — la grand-mère d’Anne Marie — a eu quatre enfants de père inconnu, entre ses vingt-deux et ses trente-cinq ans. L’autre, Élisabeth, en a eu un à vingt et un ans avant de mourir trois ans plus tard. Les filles de Marie Madeleine ont fait de même : Marie Anne, trois enfants de père inconnu ; Catherine, la mère d’Anne Marie, un seul enfant — elle.

Anne Marie naît dans cette continuité. Illégitime, comme sa mère, comme sa grand-mère, comme ses tantes. Le père inconnu n’est pas une exception dans cette famille — c’est presque une tradition.

Le départ vers Belfort

Après 1866, Anne Marie est adolescente. Sa mère Catherine a une quarantaine d’années. Elles quittent Saint-Ulrich pour le Territoire de Belfort. Profitent-elles du mouvement de l’époque, de l’annexion du Territoire par l’Allemagne après 1870, des opportunités qu’offre une région en transition ? C’est possible. En 1872, on retrouve une Catherine à Belfort — mais sans sa fille, pourtant âgée seulement de dix-huit ans. Pourquoi sont-elles séparées ? Où est Anne Marie à ce moment-là ?

Le mariage, la Suisse, et la mort de Célestin

En 1876, Anne Marie a vingt et un ans. Elle se marie à Grandvillars avec Célestin, un ouvrier de fabrique de trente-sept ans — seize ans de plus qu’elle. Sa mère, elle, est à Beaune, en Côte-d’Or, à deux cents kilomètres, domestique chez un jeune négociant rencontré à Belfort, qui vivait dans le même immeuble. Les chemins des deux femmes se séparent.

Charles naît l’année suivante, et la famille part s’installer à Porrentruy, petite ville suisse du canton du Jura, à vingt-huit kilomètres de Grandvillars. Trois ans plus tard, en 1880, naît Marie Hortense. Ils sont quatre.

En 1883, Célestin meurt à quarante-quatre ans. Anne Marie se retrouve seule à Porrentruy avec deux enfants — Charles, cinq ans, et Marie Hortense, deux ans. Elle a vingt-neuf ans. Combien de temps tient-elle ? Est-elle restée à Porrentruy ? A-t-elle cherché du travail sur place, demandé de l’aide, attendu ? À qui a-t-elle confié ses enfants avant de partir ? On ne le sait pas. Ce qu’on sait, c’est qu’elle finit par les laisser et rejoint sa mère en Côte-d’Or.

Dijon, et les enfants abandonnés

En 1886, elle arrive à Dijon. Elle trouve un emploi de cuisinière. En février 1887, elle donne naissance à Jules — qu’elle reconnaît comme son enfant un mois plus tard, puis dépose à l’Assistance publique en mars 1888. Elle séjourne à l’hôpital à cette époque. Est-elle malade ? Épuisée ? Incapable de faire autrement ? Neuf mois plus tard, début novembre, naît Jeanne — qu’elle laisse à l’Assistance publique dès le départ, sans même attendre.

Quatre enfants abandonnés en quelques années. Charles et Marie Hortense à Porrentruy. Jules et Jeanne à l’Assistance publique de Dijon. De qui sont Jules et Jeanne ? On ne le sait pas. Le père n’est pas nommé.

Joseph, et le secret gardé

En août 1889 — neuf mois après la naissance de Jeanne — elle se marie à Soindres, dans les Yvelines, avec Joseph, maçon de vingt-six ans. Elle a dix ans de plus que lui. Comment l’a-t-elle rencontré ? Il était clairon à la Section d’Infirmiers. Était-il à Dijon ? Il a été mis en congé en juillet 1888 — a-t-il séjourné là-bas par la suite ? Sinon, pourquoi est-elle partie à Soindres, seule, sans attaches dans cette région ?

À Joseph, elle dit ce qu’elle ne peut pas cacher : que son premier mari est mort en Suisse, que le fils qu’elle a eu avec lui est mort lui aussi à trois ans. Elle construit une histoire acceptable, une veuve digne qui repart de zéro. Elle ne parle pas de Charles et Marie Hortense, toujours vivants à Porrentruy. Elle ne parle pas de Jules et Jeanne, abandonnés à Dijon.

Comment a-t-elle gardé un tel secret ? Comment a-t-elle vécu avec ça ? A-t-elle pensé à eux — à chacun d’eux — au fil des années ? On ne le saura jamais.

Soindres, Mantes, et les trois derniers

Le couple s’installe à Soindres. L’année suivante naît Jeanne Albertine — mon arrière-grand-mère. Deux ans plus tard, Marie Ange. En 1896, la famille est à Mantes, et Albert naît. Anne Marie a quarante et un ans.

A-t-elle appelé ses deux dernières filles Jeanne et Marie en souvenir des enfants qu’elle avait abandonnés — Jules et Jeanne à Dijon, Charles et Marie Hortense à Porrentruy ? A-t-elle voulu, sans pouvoir le dire, porter leurs prénoms dans la génération suivante ? C’est une hypothèse que je ne peux pas vérifier. Mais elle ne me quitte pas.

Elle meurt à Mantes le 29 mars 1922, à soixante-sept ans. Pas entourée de tous ses enfants — Jeanne Albertine est à Vaux-sur-Seine, Marie Ange loin à Paris, et seul Albert est resté à Mantes près d’elle. Joseph lui survivra jusqu’en 1934. Le secret, lui, survivra bien plus longtemps.

Ce que la lignée dit

Ce qui frappe, en remontant cette lignée, c’est la répétition. Des générations de femmes seules, des pères inconnus, des enfants dispersés. Anne Marie n’a pas inventé l’abandon — elle l’a hérité, d’une certaine façon, de sa mère, de sa grand-mère, de toutes celles qui avant elle avaient fait avec ce qu’elles avaient.

Ma grand-mère Suzanne sentait qu’il y avait quelque chose dans cette histoire. Elle voulait savoir. Elle m’a donné envie de chercher. Et c’est en cherchant que j’ai trouvé Anne Marie — pas la femme mystérieuse et romanesque d’origine tsigane qu’on lui avait décrite, mais une femme réelle, abîmée, qui avait traversé des pertes et des choix impossibles, et qui avait fini par se reconstruire une vie, au prix du silence.

Une lignée qui n’a pas fini de parler

Cette lignée me fascine depuis des années. Elle a déjà fait l’objet de plusieurs articles sur ce site, et elle en appellera encore beaucoup d’autres — tant elle recèle de fils à dérouler, de silences à percer, de vies à reconstituer.

Les enfants qu’Anne Marie a abandonnés ne sont pas des ombres sans suite. Jules, déposé à l’Assistance publique de Dijon, est devenu général — une ascension que rien ne laissait présager. Jeanne, laissée elle aussi à l’Assistance publique, a eu une descendance que j’ai retrouvée. Charles et Marie Hortense, les deux enfants laissés à Porrentruy après la mort de Célestin, ont également eu des descendants — les Blonde — que les archives permettent de suivre.

Et puis il y a la question des origines d’Anne Marie elle-même. Née de père inconnu à Saint-Ulrich, dans une lignée où les pères n’ont jamais de nom — qui était-elle vraiment ? C’est en travaillant sur les pères inconnus, avec l’ADN, que nous avons découvert qu’Anne Marie était vraisemblablement la fille d’un père Sinti alsacien. Ce que la famille avait transmis sous la forme d’une rumeur — « elle était d’origine tsigane » — n’était peut-être pas si éloigné de la vérité. Juste déplacé d’une génération.

Ces histoires ont été racontées, ou le seront, dans d’autres articles — notamment Les pères inconnus (A la recherche des pères inconnus), où l’ADN nous a permis de remonter ce que les registres taisaient.

Je ne sais pas si Anne Marie mérite d’être comprise ou jugée. Je sais seulement qu’elle est là, au commencement de tout. Et que plus je la cherche, plus elle me répond.


Cet article fait partie du livre en ligne Les femmes de mon histoire.

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