Catherine, toujours chez les autres
1826 – ? · Lepuix-Neuf, Saint-Ulrich, Belfort, Dijon, Altkirch
Catherine Wedly n’a jamais eu de chez-elle. Dans tous les actes où elle apparaît, elle est chez quelqu’un d’autre — chez Jean Richard, chez Thérèse Hyacome, chez Henri Beguin. Toujours logée par un tiers, toujours sans foyer propre, toujours en mouvement. Sa vie entière tient dans cette instabilité.
Elle est la mère d’Anne Marie Wedly. Et pour comprendre Anne Marie, il faut d’abord comprendre Catherine.
Née sans père, comme sa mère
Elle naît le 19 janvier 1826 à Lepuix-Neuf, fille naturelle de Madeleine Wetly. Pas de père. Chez un tiers — François Colin — comme si même pour naître, il fallait emprunter la maison de quelqu’un d’autre. C’est le schéma de toute la lignée : on n’accouche pas chez soi, on n’a pas de père, on fait avec ce qu’on trouve.
Sa mère Madeleine a elle-même eu quatre enfants de père inconnu. Catherine grandit dans ce monde-là — un monde de femmes seules, de naissances sans homme nommé, de débrouille permanente.
Saint-Ulrich, 1854 : Anne Marie
En 1854, Catherine a vingt-huit ans. Elle accouche à Saint-Ulrich, chez Jean Richard — encore chez un tiers, encore sans profession déclarée, encore sans père nommé. L’enfant s’appelle Anne Marie. C’est sa seule enfant connue.
Qui est le père ? Les archives se taisent. Mais le travail sur l’ADN apporte un éclairage inattendu : Anne Marie serait vraisemblablement la fille d’un père Sinti alsacien. Vivait-il avec Catherine ? Était-ce une relation durable, ou une rencontre sans lendemain ? On ne peut pas le savoir. Les Sinti circulaient dans cette région frontalière entre l’Alsace, la Suisse et le sud de l’Allemagne — leur présence à Saint-Ulrich ou dans les environs n’a rien d’improbable. Mais le reste appartient au silence.
1866 : elle part, Anne Marie reste
En 1866, le recensement de Saint-Ulrich ne montre pas Catherine — mais sa fille Anne Marie, douze ans, est là, chez sa tante Marie Anne. Catherine est partie. Elle a laissé son enfant, comme sa propre mère l’avait précédée dans ce geste. Est-ce qu’elle avait le choix ? Est-ce qu’elle pensait revenir ? Est-ce qu’Anne Marie l’a attendue ?
On ne le sait pas. Ce qu’on sait, c’est qu’Anne Marie grandira sans elle — et qu’elle répétera, des années plus tard, le même geste d’abandon avec ses propres enfants.
Belfort, et Henri Béguin
En 1872, on la retrouve à Belfort, domestique chez Thérèse Hyacome. Dans le même foyer : un certain Henri — Reguin ou Béguin selon les actes — vingt-trois ans, commis négociant, né à Paris. En 1876, elle est toujours à Belfort, cette fois recensée seule avec lui. Il se déclare maintenant négociant, et américain — né le 22 mai 1849 à New York.

1872 – Recensement Belfort

1876 – Recensement Beaune
En 1885, on trouve à Clairegoutte, en Haute-Saône, le mariage d’un Henri Charles Béquin — né le 22 mai 1849 à New York, employé au chemin de fer à Montbéliard, veuf d’une première femme épousée à Montbéliard en 1878 et morte la même année. Les dates, le prénom, l’origine américaine, l’âge — tout concorde avec l’homme recensé à Belfort avec Catherine. Est-ce le même ? C’est une hypothèse forte. Mais les archives de Montbéliard ne sont pas encore disponibles en ligne, et sans accès à l’acte de mariage de 1878, on ne peut pas l’affirmer avec certitude.
Si c’est bien lui, la chronologie se dessine ainsi : Catherine et Béquin vivent ensemble à Belfort jusqu’aux alentours de 1878, date à laquelle il épouse une autre femme à Montbéliard. C’est peut-être ce mariage qui met fin à leur relation. Catherine a alors cinquante-deux ans. Lui vingt-neuf.
Quelle était la nature de ce lien ? Elle est domestique — c’est son statut déclaré. Mais vivre seule avec un homme pendant plusieurs années, le suivre peut-être de foyer en foyer, c’est autre chose qu’un simple emploi. Une relation dont on ne peut pas affirmer la nature, mais qui a manifestement duré. Et dont la fin, si elle coïncide avec ce mariage, a dû laisser des traces.
Le retour aux origines
En 1889, on la retrouve à Saint-Ulrich pour le mariage d’Anne Marie avec Joseph — revenue dans sa région d’origine, sans profession, sans conjoint mentionné. Elle finira à Altkirch. Sa date et son lieu de décès restent introuvables.
Elle disparaît des archives comme elle a vécu — sans laisser d’adresse fixe, sans ancrage, sans trace nette.
Ce qu’elle transmet sans le savoir
Catherine n’a jamais eu de maison. Pas de mari. Pas de stabilité. Un seul enfant connu, laissé à douze ans chez une tante. Une vie entière passée dans les marges — les marges des registres, les marges des foyers, les marges de la société.
Et pourtant, c’est elle qui est au cœur de tout. C’est à travers elle que la lignée des filles-mères continue. C’est elle qui transmet à Anne Marie — sans le dire, peut-être sans le vouloir — ce modèle de femme seule, mobile, sans attaches solides.
Je ne sais pas si elle a pensé à Anne Marie au fil des années. Je ne sais pas si Anne Marie a pensé à elle en laissant ses propres enfants à Porrentruy, puis à Dijon. Mais il y a quelque chose qui se transmet dans cette lignée — pas un choix, pas une valeur, quelque chose de plus obscur. Une façon de partir quand on ne sait plus comment rester.
Cet article fait partie du livre en ligne Les femmes de mon histoire.

