Les femmes de mon histoire – Chapitre 3

Jeanne, la foi comme armure

1890 – 1988 · Soindres, Mantes, Vaux-sur-Seine, Meulan

Je l’ai connue déjà vieille. Une petite femme dans sa maison de Vaux-sur-Seine, avec les toilettes sans eau courante au fond de la cour, sans salle de bains — elle se lavait dans la cuisine. Elle y a vécu seule jusqu’à plus de quatre-vingt-dix ans. Elle allait à la messe tous les dimanches matin. Peut-être aux vêpres aussi — petite, je l’ai accompagnée, mais je ne suis plus certaine.

Moi, je l’ai connue gentille. Ma grand-mère Suzanne disait qu’elle avait été très dure — particulièrement avec elle. Deux regards sur la même femme. Peut-être que la vieillesse l’avait adoucie. Peut-être que Suzanne avait porté quelque chose que les autres enfants n’avaient pas porté.

Soindres, Mantes, les mains dans le papier

Jeanne Albertine Henry naît le 8 février 1890 à Soindres, dans les Yvelines. Elle est l’aînée. Deux ans plus tard arrive une sœur, puis un frère. Son père est maçon. Sa mère est papetière — la vallée de la Seine, entre Mantes et Meulan, vit au rythme des papeteries et des tanneries.

À cinq ans, le recensement la trouve à Mantes. À quinze ans, elle travaille déjà — papetière, comme sa mère. C’est un travail dur, répétitif, physique. Elle n’a pas encore l’âge d’une femme, mais elle a déjà les mains d’une ouvrière.

Sa mère — Anne Marie Wedly, née en 1854 à Saint-Ulrich dans le Haut-Rhin — porte un secret que Jeanne ne percera jamais complètement. On lui a dit qu’elle avait perdu un premier mari et un fils de trois ans, qu’elle était d’origine tsigane, venue de l’Est. La vérité, que je mettrai dix ans à trouver dans les archives, est tout autre : elle avait abandonné quatre enfants. Jeanne a grandi dans l’ombre de cette histoire sans jamais en connaître les contours exacts. Est-ce qu’elle posait des questions ? Est-ce que sa mère était triste, silencieuse, hantée ? Je ne sais pas. Les archives ne disent pas les silences.

Le premier enfant, et le mariage

En 1909, avant le mariage, Jeanne a un fils. Il sera reconnu par Louis Fischer lors de la célébration, le 12 mars 1910 à Mantes-la-Jolie. Elle a vingt ans, lui vingt-trois. Est-ce que Louis est le père ? Ma grand-mère Suzanne en doutait — elle disait que cet enfant était différent des autres. Ça reste une hypothèse. Ce que l’on sait, c’est que Louis l’épouse, reconnaît l’enfant, et que leur vie commune commence là.

Louis Martin Fischer est né à Soindres en 1886, d’un père breton et d’une mère d’Eure-et-Loir. Il est menuisier. Il a une grande famille à Vaux-sur-Seine et dans les environs. Ils se connaissent sans doute depuis longtemps. Le mariage n’est pas une surprise.

Une fratrie dispersée

Ses propres frère et sœur auront des destins contrastés. Sa sœur se marie à Paris — son nom apparaît en marge de son acte de naissance — mais elle disparaît ensuite des archives. Je n’ai aucune trace d’elle. Son frère reste à Mantes, revient blessé de la guerre de 14-18, puis a des démêlés avec la justice pour des vols. Il meurt à trente-sept ans. Jeanne, l’aînée, sera la seule à faire souche, à rester, à durer.

Les guerres, les morts, les départs

Avec Louis, elle aura six enfants. Georges, l’aîné reconnu au mariage. Alice, née en 1911. Suzanne — ma grand-mère — née en 1920. André en 1925. Jean François en 1926. Michel en 1927.

Jean François meurt à dix-huit ans, à la guerre. Michel contracte la tuberculose à vingt ans. Il survivra trente ans avec la maladie — chez lui, des bouteilles de gaz pour respirer — avant de mourir au Mans. Jeanne enterre deux de ses fils. Elle voit les autres partir : Alice à Madagascar d’abord, où elle divorce, puis au Vietnam et enfin à Paris. Suzanne à Paris. André dans le Limousin. Georges seul reste près d’elle, à Vaux-sur-Seine, toute sa vie.

Son mari Louis meurt en 1968. Elle a soixante-dix-huit ans. Il lui reste vingt ans à vivre, seule dans la maison de Vaux.

La foi

Je pense que c’est la foi qui lui a permis de tenir. Pas une foi de façade — une foi ancrée, quotidienne, structurante. La messe du dimanche matin. Peut-être les vêpres. La certitude que tout cela avait un sens, que les morts l’attendaient quelque part, que la souffrance n’était pas vaine.

Quand elle entre à la maison de retraite — chez les sœurs — après une petite attaque cérébrale, elle a plus de quatre-vingt-dix ans. Elle y passera au moins cinq ans. On dit qu’elle y est heureuse. Elle attend de rejoindre son époux et ses enfants. Ce n’est pas de la résignation — c’est une forme de paix que peu de gens atteignent.

Ce qu’elle m’a laissé

Elle meurt le 28 février 1988 à Meulan, à quatre-vingt-dix-huit ans. Elle aura traversé deux guerres mondiales, la mort de deux fils, la dispersion de presque tous ses enfants, des décennies de solitude dans une maison sans confort. Et elle sera morte en paix.

Ce que je retiens d’elle, c’est cette image : une vieille femme dans sa maison de Vaux, qui se lève le dimanche matin pour aller à la messe. Qui n’a pas besoin de grand-chose. Qui a tout perdu et qui tient quand même.

Ma grand-mère disait qu’elle avait été dure. Peut-être. Mais la dureté, parfois, c’est ce qui reste quand on a trop porté. Et ce qu’elle portait — les secrets de sa propre mère, les morts, les absences — était immense.


Cet article fait partie du livre en ligne Les femmes de mon histoire.

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