Je cherchais un ancêtre… j’ai trouvé huit siècles d’histoire

cartulaire de l'abbaye Cysoing

En généalogie, on part souvent avec une idée très précise en tête. Cette fois, je cherchais simplement à savoir si mes ancêtres THIEFFRIES, établis à Willems au XVIIᵉ siècle, pouvaient être rattachés à une ancienne famille mentionnée à Baisieux dès le Moyen Âge.

Comme souvent, une piste en entraîne une autre.

En cherchant l’origine de la famille THIEFFRIES, plusieurs ouvrages citaient le Cartulaire de l’abbaye de Cysoing. Intriguée, j’ai finalement retrouvé non pas le manuscrit médiéval lui-même, mais l’édition publiée en 1888 par Ignace de Coussemaker, qui avait rassemblé, transcrit et annoté les chartes conservées dans différents dépôts d’archives.

Je pensais simplement y trouver quelques mentions de la famille THIEFFRIES.

Quelques heures plus tard, je lisais le testament d’un proche de Charlemagne, des donations de terres vieilles de plus de mille ans, des conflits entre abbés et seigneurs, des ventes de fiefs, des accords passés devant les échevins… et je découvrais même une fonction dont j’ignorais totalement l’existence : ministre des pauvres.

À ce moment-là, je me suis rendu compte que je n’étais plus seulement en train de rechercher une famille. J’avais ouvert une fenêtre sur plusieurs siècles de la vie quotidienne, de l’organisation des villages, des droits seigneuriaux et des institutions médiévales.

Alors, qu’est-ce qu’un cartulaire exactement ? Pourquoi les moines ont-ils recopié toutes ces chartes ? Que peut-on y apprendre aujourd’hui ? Et pourquoi ces vieux parchemins sont-ils devenus des sources incontournables pour les historiens… mais aussi pour les généalogistes ?


Qu’est-ce qu’un cartulaire ?

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, un cartulaire n’est pas un livre racontant l’histoire d’une abbaye.

Il s’agit d’un recueil de copies de chartes et d’actes juridiques.

Les moines y recopient les documents qu’ils considèrent essentiels afin d’en conserver la mémoire et de pouvoir faire valoir leurs droits.

On y trouve notamment :

  • des donations de terres ;
  • des ventes et des échanges ;
  • des privilèges accordés par les souverains ;
  • des confirmations de propriétés ;
  • des testaments ;
  • des fondations de chapelles ;
  • des droits de justice ;
  • des cens, des rentes et des dîmes.

En quelque sorte, le cartulaire est le coffre-fort documentaire d’une abbaye. Sans ces copies, une grande partie des actes originaux aurait aujourd’hui disparu.

Mais le cartulaire de Cysoing est bien plus qu’un simple registre de propriétés : c’est aussi le récit, souvent indirect, de l’histoire d’une abbaye qui a profondément marqué toute la Pévèle.


Une abbaye née à l’époque carolingienne

abbaye de Cysoing

L’histoire de l’abbaye de Cysoing commence au IXᵉ siècle.

Son fondateur est saint Evrard, duc de Frioul et grand personnage de l’empire carolingien. Il épouse Gisèle, sœur de Charles le Chauve et petite-fille de Charlemagne.

Le cartulaire reproduit notamment le testament de saint Evrard, dans lequel il répartit ses biens entre ses enfants et demande que l’église de Cysoing soit préservée. Après sa mort, Gisèle poursuit son œuvre en enrichissant encore le monastère de nouvelles donations.

L’abbaye est alors placée sous la protection de saint Calixte, dont les reliques avaient été rapportées de Rome.

À travers ces premières chartes, on assiste presque à la naissance de l’établissement.


Une véritable puissance économique

Lorsqu’on imagine une abbaye médiévale, on pense volontiers à quelques religieux vivant à l’écart du monde.

La réalité est tout autre.

L’abbaye de Cysoing possède des terres, des bois, des moulins, des fermes, des prés, perçoit des redevances, échange des propriétés, entretient des bâtiments, règle des litiges et administre un patrimoine considérable.

Son influence dépasse largement Cysoing.

Les chartes évoquent notamment :

  • Cysoing ;
  • Baisieux ;
  • Willems ;
  • Gruson ;
  • Chéreng ;
  • Bouvines ;
  • Louvil ;
  • Templeuve ;
  • Camphin ;
  • Somain ;
  • Hornain ;
  • Fenain ;
  • Rieulay ;
  • Auberchicourt.

Pour un généalogiste travaillant sur cette région, ces actes constituent une source d’une richesse exceptionnelle.

On comprend alors pourquoi un simple patronyme peut réapparaître au fil des siècles dans des donations, des ventes ou des accords passés devant les autorités locales.


Les siècles de silence

Dans la préface de son ouvrage, Ignace de Coussemaker attire l’attention sur une période beaucoup plus mystérieuse de l’histoire de l’abbaye. Après les textes de fondation, les documents deviennent presque silencieux pendant près de deux siècles.

L’abbaye a-t-elle été pillée lors des invasions normandes ? A-t-elle souffert de la période des abbés laïques ?

Ignace de Coussemaker reconnaît lui-même qu’aucune source conservée ne permet aujourd’hui de répondre avec certitude.

Cette absence de documents rappelle que l’histoire se construit autant avec les archives conservées qu’avec celles qui ont disparu.


Une profonde réforme au XIIᵉ siècle

Vers 1129, l’abbaye connaît une importante réforme.

Les anciens chanoines sont remplacés par des chanoines réguliers de saint Augustin, venus de Saint-Denis de Reims.

Le cartulaire conserve les actes relatifs à cette transformation ainsi que les difficultés rencontrées pour la mettre en œuvre.

Ces textes montrent combien les questions religieuses étaient aussi des enjeux politiques, économiques et sociaux.


Une photographie de la société médiévale

Au fil des pages, le cartulaire fait revivre toute une société.

On y rencontre :

  • des abbés ;
  • des archevêques ;
  • des chevaliers ;
  • des seigneurs ;
  • des bourgeois ;
  • des paysans ;
  • des artisans ;
  • des mayeurs ;
  • des échevins ;
  • des censiers ;
  • des sergents ;
  • des notaires ;
  • des témoins.

Et parfois apparaissent des fonctions aujourd’hui totalement oubliées.

Au détour d’une charte concernant Baisieux, je découvre un certain Jean de Teffries, qualifié de « ministre des pauvres » en 1474.

Sur le moment, je pense avoir affaire à un religieux.

En réalité, il s’agit d’un laïc chargé d’administrer les biens destinés aux pauvres de la paroisse, d’organiser les secours et de gérer les œuvres de charité.


Pourquoi recopier toutes ces chartes ?

Au début du XVIᵉ siècle, les religieux prennent conscience de la fragilité de leurs archives.

Les actes originaux sont conservés séparément et risquent d’être perdus, endommagés ou dispersés. Ils entreprennent donc de les recopier dans un grand manuscrit.

En 1517, Charles Quint autorise officiellement cette entreprise afin que les copies puissent être vérifiées sur les originaux conservés à la Chambre des comptes de Lille.

Grâce à cette initiative, plusieurs centaines de documents médiévaux ont traversé les siècles.


Du manuscrit au livre

Le cartulaire que nous pouvons consulter aujourd’hui n’est pas le manuscrit du XVIᵉ siècle.

Il s’agit de l’édition scientifique publiée en 1888 par Ignace de Coussemaker.

Pendant plusieurs années, cet érudit parcourt les archives de Lille, Tournai, Bruges, Douai et d’autres dépôts afin de comparer les manuscrits, les copies et les chartes originales encore conservées.

Son travail, qui représente plus d’un millier de pages, demeure aujourd’hui une référence incontournable pour l’histoire de la Pévèle.


L’abbaye n’a pas totalement disparu

Aujourd’hui, l’abbaye de Cysoing n’existe plus.

Les bâtiments ont été transformés, démantelés puis progressivement détruits au fil des siècles.

Pourtant, son histoire ne s’est pas totalement effacée.

Les chartes conservées dans le cartulaire en préservent la mémoire écrite, tandis que l’archéologie permet d’en retrouver les traces matérielles.

Après un premier diagnostic réalisé en 2008, une importante fouille préventive est menée entre octobre 2009 et avril 2010 sur le secteur du Clos de l’Abbaye. Plus de deux mille structures archéologiques sont mises au jour, révélant une occupation allant de l’époque gallo-romaine au Moyen Âge. De nouvelles investigations sont ensuite conduites en 2011 dans le secteur des Jardins de l’Abbaye, complétant notre connaissance de ce site majeur de la Pévèle.

Les textes anciens et l’archéologie se répondent ainsi à plusieurs siècles de distance : les uns racontent la vie de l’abbaye, les autres en révèlent encore aujourd’hui les vestiges enfouis.


Une recherche qui continue…

Au moment où j’écris ces lignes, je n’ai toujours pas réussi à relier mes ancêtres THIEFFRIES de Willems aux TEFFRIES rencontrés dans les chartes médiévales.

Peut-être que cette preuve existe encore dans un fonds d’archives. Peut-être a-t-elle disparu depuis longtemps.

Mais cette recherche m’a offert bien plus qu’une simple piste généalogique.

Elle m’a conduit jusqu’à un document exceptionnel, fruit du remarquable travail d’Ignace de Coussemaker, grâce auquel plusieurs siècles de chartes ont été préservés et rendus accessibles.

Au fil des pages, je cherchais un nom de famille…

…et je découvrais des villages que je connais encore aujourd’hui, des personnages oubliés, des institutions médiévales, des métiers dont j’ignorais jusqu’à l’existence, des donations vieilles de plus de mille ans et une abbaye dont l’influence s’étendait sur toute la Pévèle.

Je n’ai peut-être pas encore trouvé le lien qui relie mes THIEFFRIES du XVIIᵉ siècle à ceux des chartes médiévales.

Mais finalement, peu importe.

Parce qu’en généalogie, la plus belle découverte n’est pas toujours celle que l’on était venu chercher.

Je voulais retrouver un ancêtre…

J’ai trouvé huit siècles d’histoire.

Sources

Sources principales

  • COUSSEMAKER, Ignace de, Cartulaire de l’abbaye de Cysoing et de ses dépendances, Lille, Imprimerie Saint-Augustin, 1888. Édition critique des chartes médiévales de l’abbaye de Cysoing, précédée d’une étude historique de l’établissement.

Sources complémentaires

  • Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), diagnostic et fouilles archéologiques du Clos de l’Abbaye de Cysoing (2008-2011).
  • Direction régionale des Affaires culturelles des Hauts-de-France, Bilan scientifique régional – Nord-Pas-de-Calais, opérations archéologiques menées à Cysoing (2009-2011).

Source iconographique

  • Plan de l’ancienne abbaye de Cysoing, auteur et date d’origine non identifiés. Reproduction consultée sur le site Pévèle : https://pevele.jimdofree.com/ (consulté en août 2026).

Note de l’auteur : Cet article est né d’une recherche généalogique consacrée à la famille THIEFFRIES. Les informations présentées proviennent principalement de l’édition du cartulaire réalisée par Ignace de Coussemaker. Les hypothèses de filiation entre les THIEFFRIES de Willems et les familles médiévales citées dans les chartes ne sont volontairement pas abordées ici, faute de preuves documentaires suffisantes. Elles feront l’objet de recherches complémentaires.

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