Du Berry aux Vosges, un homme de trois époques
Un fils de Lurais dans la Lorraine
Il naît le 14 août 1755 à Lurais, dans l’Indre, dernier des fils d’Antoine BOITARD — sergent général de la commanderie de Lureuil — et de Magdeleine Radegonde DABON. Il grandit dans une maison où l’on sait écrire depuis plusieurs générations, où le père représente à la fois l’autorité fiscale du roi et l’autorité seigneuriale de l’ordre de Malte. Une enfance dans un Berry rural, mais pas dans la misère ni l’ignorance.
En 1773, Antoine et Magdeleine meurent à cinq mois d’intervalle. Sylvain a dix-huit ans. Ses parents sont enterrés à Lureuil et Lurais, ses frères et sœurs se dispersent. Lui prend une autre route — et cette route le mènera à plus de quatre cents kilomètres de son village natal, dans les Vosges, pour ne plus jamais en repartir.
Premier acte : le soldat
On ne sait pas exactement quand Sylvain s’engage, ni dans quelle ville. Ce que l’on sait, c’est qu’en 1782, au moment de son mariage à Remiremont, il présente au curé un « congé absolu authentique du régiment de Chartres Cavalerie ». Ce document est capital. Un congé absolu n’est pas un simple congé de permission — c’est une libération définitive et honorable du service militaire, délivrée par l’autorité du régiment, avec signature et sceau. Sylvain n’a pas déserté, n’a pas été réformé pour blessure ou maladie. Il a servi, accompli son temps, et il part la tête haute avec ses papiers en règle.

Le régiment de Chartres cavalerie est une unité de l’armée royale dont l’histoire remonte à 1672 et qui prend ce nom en 1758. C’est un régiment de cavalerie de ligne — une arme d’élite par rapport à l’infanterie, exigeante physiquement et techniquement. Les soldats doivent maîtriser l’équitation, l’entretien des chevaux et de leurs équipements, le maniement du sabre et du pistolet. En 1777, le régiment est transformé en dragons — le régiment de Chartres dragons — et deviendra en 1791 le 14e régiment de dragons. Sylvain sert donc dans sa période de cavalerie lourde, entre environ 1773 et 1782.
C’est le régiment qui l’amène en Lorraine. Les unités de cavalerie sont stationnées en garnison dans les villes — Remiremont en est une. Sylvain s’y installe, y prend ses habitudes, y rencontre Élisabeth VOIRIN. Il ne reviendra jamais dans le Berry.
J’ai cherché sa trace dans les registres militaires conservés au Service historique de la Défense à Vincennes : le registre de contrôle GR 5 Yc 5 (cavalerie de Chartres, 1763–1776) et le GR 7 Yc 8 (dragons de Chartres, 1776–1786) ont été consultés sans résultat. Son absence peut s’expliquer par l’usage d’un nom de guerre — pratique très courante dans la cavalerie d’Ancien Régime, où les soldats adoptaient souvent un surnom lié à leur région d’origine — ou par des lacunes dans les registres de compagnie. La recherche reste ouverte.
Sources : Service historique de la Défense, répertoire des contrôles de troupes, Vincennes — https://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr ; Geneanet, registres militaires GR 5 Yc 5 et GR 7 Yc 8 — https://www.geneanet.org
Le mariage de 1782 — une opposition levée in extremis
Le 23 mai 1782, Sylvain épouse Élisabeth VOIRIN à Remiremont, paroisse Saint-Pierre. Mais ce mariage n’a pas été simple à conclure.
Élisabeth est fille de feu Jean Jacques VOIRIN, boucher à Remiremont, et de Marie Anne VOIRIN — sa mère est donc encore vivante. Et cette mère s’est opposée au mariage. Pas de façon informelle, pas d’une simple réticence exprimée en famille — une opposition juridique, signifiée au curé, qui bloque légalement la publication des bans et interdit la célébration tant qu’elle n’est pas levée. Pourquoi ? L’acte n’en dit pas la raison. Méfiance envers un soldat sans famille sur place, venu de loin, dont les deux parents sont morts ? Inquiétude devant sa situation de pupille sous tutelle — car Sylvain, orphelin, est encore légalement sous la responsabilité d’un tuteur dont il doit obtenir le consentement ? On ne sait pas.

Ce qui est certain, c’est que la mère finit par céder. Deux lettres du curé Guillière, de la paroisse Saint-Sébastien de Nancy — la paroisse où résidaient les parents d’Antoine et Magdeleine avant leur mort — sont produites et lues lors de la cérémonie : l’une délivrant les bans, l’autre actant la levée de l’opposition, datée du 20 mai 1782, soit trois jours seulement avant le mariage. L’affaire s’est donc dénouée au dernier moment.
Quant à la tutelle, c’est le sieur Frilot, procureur du roi au bailliage de Remiremont, qui signe un acte dispensant Sylvain d’obtenir le consentement de son tuteur. Une procédure juridique supplémentaire, qui dit quelque chose sur la situation de Sylvain : orphelin, sans famille proche sur place, il doit faire valider son mariage par les autorités judiciaires de la ville où il s’est installé.

Élisabeth ne sait pas signer — elle fait sa marque sur l’acte. Sylvain, lui, signe de son nom, comme son père et son grand-père avant lui.
Deuxième acte : le garde-chasse
Six ans après son mariage, en 1788, Sylvain exerce comme garde-chasse. La reconversion est logique pour un ancien cavalier : un métier de terrain, physique, qui demande de l’autorité et une excellente connaissance des espaces naturels. Il surveille les chasses d’un propriétaire — vraisemblablement une institution religieuse ou une famille noble de la région de Remiremont, peut-être l’abbaye de chanoinesses elle-même, dont les domaines forestiers sont considérables.
Mais 1788 est l’avant-dernière année de l’Ancien Régime. Dans la nuit du 4 au 5 août 1789, l’Assemblée nationale abolit les privilèges seigneuriaux — dont les droits de chasse exclusifs que la noblesse et le clergé détenaient jalousement depuis des siècles. Du jour au lendemain, n’importe qui peut chasser sur les terres autrefois protégées. Les gardes-chasse perdent leur raison d’être légale à travers toute la France. Sylvain se retrouve sans emploi — comme des milliers d’autres dans la même situation.
La Révolution lui ferme une porte. Elle lui en ouvre une autre.
Source : Assemblée nationale, nuit du 4 août 1789, abolition des privilèges — https://www.assemblee-nationale.fr/histoire/4aout1789.asp
Troisième acte : concierge de la maison d’arrêt
Vers 1790, Sylvain BOITARD devient concierge de la maison d’arrêt de Remiremont. Il le restera jusqu’à sa mort, dix-sept ans plus tard.
Avant la Révolution, Remiremont possédait plusieurs lieux de détention épars — une prison place de la Maixel, une autre près de la porte de la Neuvillé, une annexe du tribunal municipal — relevant d’autorités distinctes : l’abbesse, la ville, le duché de Lorraine. La Révolution unifie tout cela. Le code pénal de 1791 fait de l’emprisonnement une peine officielle à part entière — ce qu’elle n’était pas sous l’Ancien Régime, où la prison servait surtout à garder les prévenus en attente de jugement — et chaque chef-lieu d’arrondissement doit désormais disposer d’une maison d’arrêt républicaine. Remiremont, chef-lieu d’arrondissement des Vosges, hérite de la sienne dès 1790.
Le concierge n’est pas un simple gardien. C’est le responsable de l’établissement : il tient les registres d’écrou — les entrées et sorties de tous les détenus — assure le maintien de l’ordre intérieur, supervise les guichetiers, et répond de ses détenus devant le tribunal. Un poste qui exige de savoir lire et écrire couramment, de comprendre les actes judiciaires, de faire preuve d’une autorité morale quotidienne face à une population détenue souvent agitée.
Sylvain correspond exactement à ce que les autorités révolutionnaires puis impériales recherchent pour ces postes : un ancien militaire à congé régulier, discipliné, sans attache à l’Ancien Régime, capable d’imposer l’ordre sans violence excessive. Son congé absolu du régiment de Chartres est son meilleur titre de candidature. Il n’a pas servi un seigneur ou un prélat — il a servi le roi dans l’armée, puis il servira la République dans ses prisons. Un profil sans ambiguïté politique dans des années où l’ambiguïté pouvait coûter la vie.
Car les années que Sylvain passe derrière les murs de cette maison d’arrêt sont parmi les plus violentes de l’histoire de France. La Terreur, les guerres de la Révolution, les levées en masse, les suspects politiques, les prêtres réfractaires, les déserteurs, les prisonniers de droit commun — tout ce que la tourmente révolutionnaire et impériale produit comme détenus passe par ses registres. Il traverse la Révolution, le Directoire, le Consulat, l’Empire, sans jamais quitter son poste ni sa ville.
Il meurt le 7 novembre 1807 à Remiremont, en fonction, à cinquante-deux ans. Il est enterré là, loin de Lurais et de Lureuil, dans cette ville lorraine où l’armée l’avait amené trente ans plus tôt.
Les registres d’écrou de la période révolutionnaire de Remiremont sont conservés aux Archives départementales des Vosges en série L. Les archives relatives aux bâtiments en série N. Sa trace directe comme responsable de l’établissement pourrait s’y trouver.
Sources : Archives départementales des Vosges, « Établissements pénitentiaires dans les Vosges » — https://recherche-archives.vosges.fr ; Ministère de la Justice, « Les lieux de détention » — https://www.justice.gouv.fr/justice-france/lieux-justice-detention/lieux-detention ; « La naissance des maisons de justice sous la Révolution », Criminocorpus — https://journals.openedition.org/criminocorpus/13469
Article rédigé à partir des actes paroissiaux de Lurais, Remiremont et Lureuil (AD Indre et AD Vosges), de l’acte de mariage du 23 mai 1782 (paroisse Saint-Pierre de Remiremont)

