Antoine BOITARD, sergent général de la Commanderie de Lureuil

ordre de Malte

Antoine BOITARD, entre le roi et Malte

Il naît en 1722 à Martizay, un bourg de l’Indre posé à la lisière du Berry et du Poitou, dans une famille qui ne ressemble pas tout à fait aux autres. Pas de noblesse, pas de titre — mais quelque chose d’aussi précieux dans la France rurale du XVIIIe siècle : tout le monde sait lire et écrire. Les hommes signent les actes depuis au moins trois générations. Certaines femmes aussi — Louise PRÉSTREAU, sa grand-mère maternelle, laisse sa signature là où la plupart de ses voisines tracent une croix. Son grand-père maternel Philippe DUMOULIN était marchand à Poitiers, son arrière-grand-père Charles PRÉSTREAU fermier de la Claise à Bossay-sur-Claise, son arrière-grand-père Léon NOURAIS maître chirurgien à Martizay. Des artisans, des marchands, des gens de métier — un milieu de notables locaux qui transmet de père en fils non pas des terres ou des titres, mais une manière d’être au monde : l’écrit, le droit, la gestion.

Son propre père, Blaise BOISTARD, signe lui aussi — mais aucun acte consulté jusqu’ici ne révèle son métier. Ce silence des archives est frustrant, d’autant que le profil de la famille rend plausibles plusieurs hypothèses. On continue à chercher.


Les fermes du Roy, ou comment l’État entre dans chaque bourg de France

En 1747, Antoine a vingt-cinq ans et réside à Lureuil. Lorsqu’il se marie le 2 décembre à La Roche-Posay avec Magdeleine Radegonde DABON, le curé inscrit à côté de son nom : « employé dans les fermes du Roy ». Trois mots qui situent immédiatement sa place dans la société de son temps.

La Ferme générale est l’une des institutions les plus puissantes — et les plus détestées — de l’Ancien Régime. Ce n’est pas une administration royale au sens strict : c’est une compagnie privée, composée de financiers qui achètent au roi le droit de percevoir en son nom les impôts indirects. Le sel, le tabac, les boissons, les marchandises qui franchissent les frontières intérieures — tout cela passe par les mains des fermiers généraux et de leurs milliers d’agents répartis sur tout le territoire. Les fermiers généraux eux-mêmes sont des personnages fabuleux, immensément riches, parfois guillotinés à la Révolution pour avoir trop bien servi le roi. Lavoisier, le grand chimiste, en faisait partie — il finit sur l’échafaud en 1794.

Mais au bas de cette pyramide, dans les bourgs et les campagnes, se trouvent des hommes comme Antoine : des employés de terrain, commis ou préposés locaux, chargés de contrôler que les droits sont bien acquittés, de surveiller la fraude, de tenir les registres. Ils ne sont pas fonctionnaires au sens moderne — mais ils agissent au nom du roi, disposent d’une autorité légale réelle, et appartiennent à ce qu’on pourrait appeler la petite bourgeoisie administrative de province. Pour un jeune homme lettré, issu d’une famille habituée aux responsabilités locales, c’est une position logique.

Source : « Les Fermes du Roy », patrickdeveaux.fr ; Ferme générale, Wikipédia


La commanderie de Lureuil, ou six siècles d’histoire dans un château de l’Indre

À un moment de sa vie — on ne sait pas exactement quand la transition s’opère — Antoine change de maître. Il quitte les fermes du Roy pour entrer au service d’une institution encore plus ancienne : la commanderie de Lureuil, dépendance de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, que le monde entier connaît sous le nom d’ordre de Malte.

La commanderie de Lureuil n’est pas un établissement ordinaire. Les chevaliers hospitaliers s’y sont installés au XIIe siècle, et pendant longtemps c’est là, à Lureuil, que résidaient les grands prieurs d’Auvergne — les plus hauts dignitaires de l’ordre en France centrale — avant qu’ils ne déplacent leur siège à Bourganeuf. Autour du château et de son église paroissiale s’étendent des terres agricoles, des étangs, des bois, des moulins, des droits de dîme. La commanderie est une seigneurie complète, avec droit de haute, moyenne et basse justice sur la population locale. Son commandeur — un chevalier de Malte nommé par l’ordre — en est le seigneur de droit.

Mais le commandeur est rarement là. Comme la plupart de ses pairs, il cumule des responsabilités au sein de l’ordre qui l’amènent à voyager, à résider ailleurs, parfois même à naviguer en Méditerranée. La commanderie tourne donc grâce à un homme de confiance nommé sur place : le sergent général. C’est lui qui surveille les fermiers, perçoit les redevances, fait respecter les droits seigneuriaux, représente la commanderie devant les juridictions locales, tient les comptes. C’est un poste civil, laïc, mais qui touche à la fois à l’administration, au droit et à la gestion foncière. Il faut savoir écrire, comprendre les actes notariés, avoir l’autorité nécessaire pour faire valoir les prérogatives d’un ordre religieux auprès de paysans et d’artisans qui n’en voient jamais le commandeur.

Antoine BOITARD est cet homme. Quand son fils Sylvain se marie en 1782 à Remiremont — neuf ans après la mort d’Antoine — le curé inscrit à côté du nom du père décédé : « garde et sergent général de la Commanderie de Leureuil, diocèse de Bourges ». La mention du diocèse de Bourges n’est pas anodine : Lureuil relève bien du Berry ecclésiastique, même si la commanderie est géographiquement à la lisière du Poitou. C’est une précision juridique que seul quelqu’un de familier avec les structures de l’ordre pouvait fournir — sans doute Sylvain lui-même, qui avait grandi dans cette maison.

Source : « Commanderie de Lureuil », templiers.net ; « Les commanderies hospitalières en Berry », Presses universitaires du Midi ; « L’ordre de Malte et la gestion de ses biens en France », Presses universitaires du Midi


Une famille nombreuse, une mort prématurée

Entre 1748 et 1769, Antoine et Magdeleine Radegonde DABON ont huit enfants, tous nés à Lureuil ou dans les paroisses voisines. Madelaine, Marie Anne, Antoine, Sylvain — né le 14 août 1755 à Lurais —, Marie, Henry, Jeanne qui ne vivra que deux ans, et Joseph le dernier. Huit enfants en vingt ans, une cadence ordinaire pour l’époque, dans une maison où le père représente à la fois l’autorité fiscale du roi et l’autorité seigneuriale de l’ordre de Malte.

Antoine meurt le 13 juillet 1773, à cinquante et un ans. Cinq mois plus tard, le 13 décembre, c’est sa femme Magdeleine Radegonde qui disparaît à son tour. Deux morts la même année, dans deux villages voisins. Leurs enfants les plus jeunes ont moins de dix ans. Sylvain, l’aîné des survivants, en a dix-huit — assez pour commencer à tracer sa propre route, loin de Lureuil et loin du Berry.

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