Qui était Marie Magdeleine Radegonde DABON ?
Marchands, chirurgiens et gens du roi : l’ascendance notable d’une ancêtre du Poitou
Une femme, deux prénoms
Le 1er novembre 1727, dans la paroisse Saint-Phèle de Saint-Pierre-de-Maillé, en Vienne, un curé inscrit sur le registre le baptême d’une petite fille : Marie Magdeleine. Fille de Jacques Dabon et de Magdelaine Linet, elle entre dans la vie avec deux prénoms bien ordinaires pour l’époque.

Vingt ans plus tard, le 2 décembre 1747, dans la paroisse Notre-Dame de La Roche-Posay, le même type d’officiant inscrit un acte de mariage. La mariée s’appelle désormais Magdelaine Radegonde Dabon. Même famille, mêmes parents cités — mais un prénom a changé, et un autre est apparu, qui n’existait nulle part dans sa parentèle connue.

D’où vient ce Radegonde ?
Aucune Radegonde n’apparaît dans les branches Dabon, Linet, Delhopital ou Lemerle. Pourtant c’est bien sous ce prénom qu’elle vivra, se mariera, mourra le 13 décembre 1773 à Lurais, à 46 ans. La piste la plus vraisemblable est celle du prénom de confirmation — pratique courante au XVIIIe siècle, par laquelle un enfant recevait un second prénom, souvent différent de celui du baptême, qui pouvait ensuite supplanter ce dernier dans l’usage courant. Et dans le diocèse de Poitiers dont relevait Saint-Pierre-de-Maillé, sainte Radegonde était une figure de dévotion majeure : reine mérovingienne du VIe siècle, fondatrice de l’abbaye Sainte-Croix de Poitiers, patronne de la ville et de la région. Un choix cohérent, presque attendu, pour une confirmation en Poitou. Seule la consultation des archives notariales ou des éventuels registres de confirmation conservés aux Archives diocésaines de Poitiers permettrait de confirmer cette hypothèse.
Mais pour comprendre qui était vraiment cette femme, il faut remonter à ses origines — et elles sont bien plus remarquables qu’on pourrait le supposer.
Des parents morts trop tôt
Jacques Dabon naît le 19 mars 1693 à Saint-Pierre-de-Maillé. Magdelaine Linet naît le 23 janvier 1703 à Lurais, dans l’Indre voisine. Ils se marient le 15 novembre 1726 à Lurais et ont trois enfants en quatre ans : Marie Magdeleine (1727), Marie (1729) et Sylvain (1731).
Puis tout s’effondre. Magdelaine Linet meurt le 4 décembre 1732 à Lurais. Marie Magdeleine a cinq ans. Son père Jacques tient encore un an — il décède le 7 mars 1734 à Mérigny. Elle a six ans, et ses deux frère et sœur sont à peine plus grands. Les trois enfants sont orphelins.
Les grands-parents paternels — Jacques Dabon l’ancien et Marie Dubois — sont eux aussi déjà morts avant 1727. La famille paternelle ne peut rien pour eux. C’est du côté maternel que va venir le secours.
La profession de Jacques Dabon le père n’est pas connue à ce jour. Fils d’un marchand bien inséré dans les réseaux de notabilité locale, il épouse la fille d’un maître chirurgien — une alliance qui suppose un statut comparable. Les archives notariales de la région, notamment les actes de succession après son décès en 1734, pourraient révéler sa condition exacte.
Les grands-parents paternels : un marchand bien entouré
L’arrière-grand-père de Marie Magdeleine Radegonde, Jacques Dabon (vers 1628 – 12 septembre 1700), est qualifié de marchand à son décès à Saint-Pierre-de-Maillé. Sa femme est Marie Dubois. Ensemble, ils ont au moins six enfants nés à la paroisse Saint-Phèle entre 1655 et 1671.
Ce qui frappe dans cette famille, c’est le choix des parrains et marraines. Pour le baptême de Louis en 1661 — qui sera le grand-père de notre ancêtre — le parrain est Louis de Mauplaix, sieur de l’Isle, attesté comme lieutenant de la Maréchaussée de Maillé en 1705, une fonction royale d’importance locale exercée sur quarante ans (1666–1705). La marraine est Thoinette de Coué, qui porte elle aussi une particule. Pour la fille Marie en 1657, le parrain est Henri Barbarin et la marraine Claude de la Bussière — encore une particule nobiliaire.


Archives nationales – Index des provisions d’office
Un marchand ordinaire n’attire pas à ses fonts baptismaux un officier de la police royale et des porteurs de particules. Jacques Dabon gravitait dans des réseaux de notabilité locale qui dépassaient largement sa condition formelle de marchand. Capital foncier, réseau commercial, position dans la communauté paroissiale — les archives notariales du secteur de Maillé pourraient éclairer ce statut.
Son fils Louis Dabon (3 février 1661 – 14 février 1730), grand-père de Marie Magdeleine, épouse Françoise Barbarin — un nom qui revient dans les réseaux de la famille — et aura neuf enfants à Saint-Pierre-de-Maillé. C’est leur fils Jacques qui sera le père de notre ancêtre.
Les grands-parents maternels : une bourgeoisie de robe et de santé
Du côté maternel, le tableau est encore plus saisissant. La mère de Marie Magdeleine, Magdelaine Linet, descend d’une famille de notables ruraux bien implantée entre Lurais, Mérigny et Angles-sur-l’Anglin depuis au moins trois générations.
Silvain Linet l’aîné, notaire, transmet à ses fils une tradition de charge et d’office. Son fils Silvain Linet (vers 1667 – 8 janvier 1713, Mérigny) est maître chirurgien — c’est le grand-père maternel de Marie Magdeleine, mort avant sa naissance. Son frère Alexis Linet (vers 1664 – 2 juillet 1732, Mérigny) est notaire royal. Un autre frère, Joseph Linet, est prêtre et curé de Notre-Dame d’Ingrande. Plus tard, Sylvain Linet (vers 1704 – 1777), sera huissier à Angles-sur-l’Anglin.
Ce n’est pas une famille, c’est un réseau : la robe, la santé, l’Église et la justice se tiennent la main sur deux ou trois générations dans le même terroir. Et ce réseau va jouer un rôle décisif dans la vie des orphelins Dabon.
Anne Marie Delhopital (30 janvier 1676, Lurais – 30 mars 1747, Lurais), la grand-mère maternelle, est la fille de René Pierre Delhopital et de Madeleine Janequin. Elle avait épousé en premières noces Silvain Linet le chirurgien, dont elle a au moins neuf enfants. Veuve en 1713, elle se remarie le 3 juillet 1714 à Mérigny avec Simon Lemerle, sieur de la Forest — un titre qui indique une bourgeoisie anoblie ou en voie de l’être. Fait notable : le père de Simon Lemerle, René Lemerle, était lui aussi maître chirurgien. La grand-mère a épousé deux fois dans le même milieu professionnel.
Simon Lemerle : le beau-grand-père tuteur
Quand les parents de Marie Magdeleine meurent en 1732 et 1734, c’est Anne Marie Delhopital qui recueille les trois enfants orphelins. Elle est leur grand-mère maternelle, elle est vivante, et son mari Simon Lemerle dispose de l’autorité et des moyens d’un notable local.
Aucun acte de tutelle formelle n’a été retrouvé à ce jour. Mais la présence de Simon Lemerle comme consentant au mariage de 1747 — avec la formulation légale qu’emploie le curé dans l’acte — indique qu’il exerçait une autorité reconnue sur Madeleine Radegonde. Un acte de tutelle ou de curatelle pourrait exister dans les minutes notariales du secteur d’Angles-sur-l’Anglin, dont relevaient les parties selon le même acte de mariage.
La chronologie est serrée : Anne Marie Delhopital meurt le 30 mars 1747. Le mariage de Madeleine Radegonde est célébré le 2 décembre 1747 — neuf mois plus tard. C’est Simon Lemerle, désormais veuf, qui consent. Il reste le référent légal et familial jusqu’au bout.
Ce n’est pas un geste de simple voisinage ou de charité. Dans ce milieu de notables ruraux où les successions, les dots et les alliances se gèrent avec soin, recueillir trois orphelins issus d’un marchand et d’une fille de chirurgien, c’est aussi un acte de gestion patrimoniale et mémorielle. La famille Delhopital-Lemerle préserve l’héritage des enfants et les intègre dans son réseau.
1747 : Madeleine Radegonde entre dans l’histoire
Le 2 décembre 1747, Marie Magdeleine — désormais Madeleine Radegonde pour tous — épouse Antoine Boitard, employé des fermes du Roy et sergent général de la commanderie de Lureuil, relevant de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (Ordre de Malte). Une fonction administrative et militaire de prestige, au service d’une institution séculaire.
L’alliance est parfaitement cohérente avec son milieu d’origine : marchands anoblis, chirurgiens titrés, officiers du roi, hommes de robe. Elle n’épouse pas au-dessus ni en dessous de sa condition — elle épouse dans sa strate.
Elle mourra à Lurais le 13 décembre 1773, à 46 ans. Elle aura eu au moins sept enfants avec Antoine Boitard, dont Sylvain Boitard, né en 1755 à Lurais, qui rejoindra le régiment de Chartres cavalerie et finira ses jours concierge de la maison d’arrêt de Remiremont — une autre histoire, dans un autre siècle.
Ce qui reste à trouver
Cette reconstitution repose sur les actes paroissiaux et les données du GED familial. Plusieurs pans restent dans l’ombre, que seule la lecture des archives notariales pourra éclairer :
- La profession de Jacques Dabon le père (†1734) — les actes de succession après son décès en seraient la source la plus directe.
- Le statut exact de Jacques Dabon le marchand (†1700) — un inventaire après décès ou un acte notarié révélerait l’étendue de son commerce et de ses biens.
- L’acte de tutelle ou de curatelle des orphelins — probablement dans les minutes notariales d’Angles-sur-l’Anglin ou de Lurais.
- Le prénom Radegonde — les registres de confirmation du diocèse de Poitiers, s’ils sont conservés pour cette période, constitueraient la source idéale.
Marie Magdeleine Radegonde Dabon n’est pas une femme ordinaire perdue dans les registres. Elle est l’héritière de deux bourgeoisies qui se rejoignent — celle du commerce et des réseaux de pouvoir local d’un côté, celle de la robe, de la santé et de l’office de l’autre. Son prénom mystérieux est peut-être la dernière trace d’une histoire intime que les actes notariaux nous rendront un jour.
Sources : registres paroissiaux de Saint-Pierre-de-Maillé (Vienne), Lurais et Mérigny (Indre), acte de mariage du 2 décembre 1747 (La Roche-Posay, Vienne). Les hypothèses formulées dans cet article restent à confirmer par la consultation des archives notariales départementales de la Vienne et de l’Indre, ainsi que des Archives diocésaines de Poitiers.

