Je travaillais sur mes GERBER de Neuwiller-lès-Saverne, dans le Bas-Rhin, lorsque les dates ont commencé à m’interpeller. Une première mort, puis une deuxième, une troisième… En remontant les liens familiaux, je me suis aperçue que plusieurs foyers étaient concernés : parents, cousins, alliés, plusieurs branches d’une même famille semblaient frappées au cours de cette seule année 1771.
Un couple attire particulièrement mon attention : Antoine GERBER et Salomé ROOS perdent quatre de leurs enfants en quelques mois. Marie Elisabeth n’a que 3 ans, Marie Anne 6 ans, Jean Jacques 14 ans et Marie Catherine 18 ans.
Mais ils ne sont pas les seuls. Un neveu, une sœur, la mère d’Antoine, une cousine et plusieurs autres membres de cette parentèle meurent eux aussi au cours de l’année.
Au total, j’identifie 11 décès dans cette famille élargie.
Or le registre de Neuwiller compte 34 décès en 1771.
Autrement dit, à elle seule, notre famille représente plus de 30 % des morts enregistrés dans le village cette année-là.
À ce stade, difficile de considérer cette accumulation comme une simple succession de dates dans mon arbre. Une question s’impose : que s’est-il passé à Neuwiller en 1771 ?
Deux périodes très différentes
Lorsque je replace ces onze décès sur une chronologie, leur répartition est frappante.
Le 4 février meurt Marie Elisabeth GERBER, 3 ans, trois jours plus tard François Joseph GEROLD, 4 ans, puis Marie Anne GERBER, 6 ans, le 25 février. Le 13 mars, Marie Elisabeth ROOS, une autre enfant de la parentèle, meurt à son tour.
Puis les décès familiaux s’interrompent pendant plusieurs mois.
Ils reprennent brutalement à l’automne : Jean Jacques GERBER, 14 ans, meurt le 24 septembre, Marie Gertrude VON AHA, une cousine de la famille, le 10 octobre, Anna Barbara VON AHA le 17, Marie Ève GERBER le 19, une fille de Marie Gertrude le 21, puis Marie Catherine GERBER, 18 ans, à la fin du mois. Une autre fille de Marie Gertrude meurt encore en novembre.
Deux périodes apparaissent donc : en février et mars, les morts de notre famille sont essentiellement des enfants ; à l’automne, toutes les générations sont touchées.
Est-ce seulement notre famille ?
C’est la première question que je me suis posée.
Pour y répondre, j’ai cessé de regarder uniquement les GERBER et leurs proches et j’ai parcouru l’ensemble des décès enregistrés à Neuwiller en 1771.
J’ai également compté les morts des années voisines :
| Année | Nombre de décès |
|---|---|
| 1768 | 27 |
| 1769 | 18 |
| 1770 | 23 |
| 1771 | 34 |
| 1772 | 20 |
| 1773 | 17 |
| 1774 | 34 |
1771 est donc bien une année de forte mortalité, même si elle n’est pas exceptionnelle puisque 1774 compte également 34 décès.
Mais le nombre annuel ne raconte pas tout. En parcourant les actes de 1771, quelque chose apparaît nettement au début de l’année : les enfants sont nombreux parmi les morts.
Restait à savoir si cette situation était propre à Neuwiller.
Aller voir ce qui se passe quelques kilomètres plus loin
J’ai donc ouvert le registre de Saint-Jean-Saverne, non pas pour y chercher un ancêtre, mais simplement pour regarder qui mourait au même moment.
Et j’y retrouve le même phénomène : au début de 1771, les décès de jeunes enfants se succèdent.
Je ne peux évidemment pas comparer directement le nombre de morts des deux villages sans connaître précisément leurs populations respectives, mais cette vérification apporte quelque chose d’important : la mortalité infantile que j’observe à Neuwiller ne concerne pas seulement mes GERBER, ni même seulement leur village.
Il fallait donc chercher ce qui se passait dans la région.
Pour comprendre 1771, il faut revenir à 1770
Les recherches historiques apportent alors une première explication.
L’Alsace traverse en 1770-1771 une grave crise de subsistance. Les mauvaises conditions météorologiques de 1770 ont affecté les récoltes, les difficultés sont suffisamment importantes pour que les autorités interviennent à plusieurs reprises sur la circulation et le commerce des grains.
Une étude consacrée au pasteur Jean-Frédéric Oberlin évoque ainsi le « printemps pourri » de 1770 et la très grave crise de subsistance qui s’ensuit en Alsace.
Les conséquences d’une mauvaise récolte ne disparaissent évidemment pas au changement d’année. Pendant l’hiver suivant, les réserves diminuent, l’alimentation devient plus difficile et les organismes les plus fragiles sont les premiers à en subir les conséquences.
Cela ne signifie pas que les enfants retrouvés dans les registres sont morts de faim. Les actes ne donnent aucune cause de décès et une crise de subsistance agit aussi indirectement : une alimentation insuffisante affaiblit les organismes et les rend plus vulnérables aux maladies infectieuses.
C’est précisément à ce moment-là qu’une autre source devient particulièrement intéressante.
À Waldersbach, 80 morts dont 46 enfants
À Waldersbach, également dans le Bas-Rhin mais à plusieurs dizaines de kilomètres de Neuwiller, une importante crise de mortalité est documentée en 1771 : 80 personnes meurent en six mois, parmi lesquelles 46 enfants. Le propre fils du pasteur Oberlin, âgé de treize mois, meurt en février, au moment où la crise atteint son paroxysme.
La concordance avec mes registres est frappante : à Neuwiller comme à Saint-Jean-Saverne, février 1771 est lui aussi marqué par de nombreux décès d’enfants.
Il faut cependant s’arrêter là dans la comparaison. Waldersbach n’est pas Neuwiller et je n’ai trouvé aucun document démontrant que la même maladie aurait circulé dans les deux secteurs.
En revanche, nous disposons désormais d’un contexte historique cohérent : après une grave crise de subsistance, certaines communautés alsaciennes connaissent une forte mortalité au début de 1771, particulièrement parmi les enfants. C’est exactement ce que je constate dans les registres que j’ai consultés.
Cette explication fonctionne donc assez bien pour le début de l’année.
Elle fonctionne beaucoup moins bien pour ce qui arrive ensuite à notre famille.
À l’automne, la mort revient
Après mars, plus aucun décès dans la parentèle que j’ai identifiée pendant plusieurs mois, puis la série recommence le 24 septembre.
Cette fois, les victimes ne sont plus seulement de jeunes enfants. Jean Jacques GERBER a 14 ans, Marie Catherine GERBER 18 ans, Marie Gertrude VON AHA environ 55 ans, Anna Barbara VON AHA environ 70 ans et Marie Ève GERBER environ 45 ans. Deux filles de Marie Gertrude meurent également à quelques semaines d’intervalle.
Plusieurs générations d’une même parentèle sont donc frappées en quelques semaines.
Des organismes déjà fragilisés par les difficultés alimentaires et sanitaires des mois précédents ont-ils été plus vulnérables à une maladie ? Une infection a-t-elle circulé entre ces familles qui se fréquentaient probablement ?
C’est possible, mais je ne peux pas le démontrer.
Les actes de sépulture ne donnent aucune cause de décès et, malgré mes recherches, je n’ai trouvé jusqu’à présent aucune source signalant une épidémie précise à Neuwiller à l’automne 1771. Il serait donc tentant de parler de dysenterie, de typhus, de variole ou d’une autre maladie infectieuse, mais aucun document ne permet de choisir l’une de ces hypothèses.
La crise du début de l’année et les décès de l’automne sont peut-être liés. Ils correspondent peut-être à deux phénomènes complètement différents.
Pour l’instant, les sources ne permettent pas de trancher.
Ce que les registres ne disent pas
Je ne saurai peut-être jamais ce qui s’est passé dans cette famille à l’automne 1771. Les registres constatent les décès, mais n’en donnent pas les causes, et aucune source retrouvée jusqu’à présent ne permet d’expliquer cette nouvelle série de morts.
En regardant seulement mon arbre, j’aurais vu plusieurs décès en 1771. En tournant quelques pages, j’ai découvert ce qui se passait autour d’eux, puis je suis allée voir le registre du village voisin et, enfin, ce que les sources historiques racontaient de cette année-là.
Quelques pages avant, quelques pages après, parfois le registre du village voisin…
C’est souvent là que les dates commencent à raconter une histoire.
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