Lorsque je travaille sur une branche de ma généalogie, je ne m’arrête jamais à mes seuls ancêtres directs. J’essaie aussi de reconstituer les familles qui les entourent : frères, sœurs, cousins, oncles, tantes… Ces collatéraux permettent souvent de comprendre des liens qui resteraient autrement invisibles.
C’est ainsi que je me suis intéressée plus largement aux Lainé de Gaillon-sur-Montcient, dans les Yvelines, un patronyme présent parmi mes ancêtres.
En parcourant les registres, je suis tombée sur un homme dont j’ignorais totalement l’existence :
Jean-Marie Lainé.
Il pouvait parfaitement appartenir à une branche collatérale de ma famille. Mais ce n’est pas seulement son patronyme qui a retenu mon attention.
C’est le lieu de son décès.
Mostaganem.
Cette ville d’Algérie m’est particulièrement chère. Elle appartient déjà à mon histoire familiale : d’autres de mes ancêtres y sont nés et y sont morts. Voir apparaître Mostaganem au milieu des registres de Gaillon ne pouvait donc que m’interpeller.
Que faisait un Lainé de Gaillon à Mostaganem en 1845 ?
L’acte semblait justement me donner toutes les réponses.
Jean-Marie Lainé était clairon au 38ᵉ régiment d’infanterie de ligne, 1er bataillon, compagnie de voltigeurs. Il serait né le 5 mai 1798 à Gaillon, aurait été domicilié à Paris avant son entrée dans l’armée et serait le fils de Raphaël Lainé et Marie Louise Cauchois.
Lainé et Cauchois : deux patronymes extrêmement présents à Gaillon et à Montcient à cette époque, et que je rencontre moi-même dans ma généalogie.
J’avais donc plusieurs raisons de chercher à savoir qui était cet homme et quelle place il pouvait éventuellement occuper dans ces familles.
Je pensais qu’avec une date de naissance précise, un lieu et les noms de ses deux parents, la réponse serait assez facile à trouver.
Elle ne l’a pas été.
J’ai cherché son acte de naissance.
Puis le mariage de ses prétendus parents.
Puis leurs enfants.
Puis les recensements.
Puis les mariages.
Puis les successions.
Quelques heures plus tard, je savais avec certitude une chose que je n’avais absolument pas prévu de démontrer : Jean-Marie Lainé n’était pas le fils de Raphaël Lainé et de Marie Louise Cauchois.
Mais je ne savais toujours pas qui il était.
Et surtout, une nouvelle question était apparue :
d’où l’administration militaire avait-elle bien pu tirer une filiation aussi précise… et pourtant fausse ?
Un clairon meurt à Mostaganem
Avant de chercher Jean-Marie dans les registres de Gaillon, je me suis attardée sur cet acte de décès assez inhabituel.
Il ne s’agit d’ailleurs pas de l’acte original, mais de sa transcription dans les registres de Gaillon, commune indiquée comme étant celle de sa naissance.
Jean-Marie est mort très loin du Vexin, à l’hôpital militaire de Mostaganem, en Algérie, alors mentionnée dans l’acte sous le terme « Afrique ».
Le document fournit une quantité remarquable de renseignements.

Jean-Marie LAINE est clairon au 38ᵉ régiment d’infanterie de ligne, 1er bataillon, compagnie de voltigeurs. Il est immatriculé sous le n° 8474, avec la mention « contrôle annuel 43 », et enregistré à l’hôpital sous le n° 1283.
Il était domicilié à Paris avant son entrée dans l’armée.
Il entre à l’hôpital militaire de Mostaganem le 23 juillet 1845 et y meurt le 25 septembre 1845, à neuf heures du matin.
Il aura donc passé un peu plus de deux mois à l’hôpital.
La cause de son décès est elle aussi inscrite dans l’acte :
« par suite de cancer de l’estomac »
Cette mention m’a surprise.
Un cancer de l’estomac en 1845 ?
Nous associons volontiers le diagnostic du cancer à la médecine moderne. Pourtant, le cancer était connu depuis l’Antiquité et, au XIXᵉ siècle, les médecins savaient déjà reconnaître et décrire certaines tumeurs.
Le cancer de l’estomac était notamment bien identifié par la médecine de la première moitié du XIXᵉ siècle. Les travaux d’anatomie pathologique permettaient alors de mieux distinguer les différentes lésions de l’estomac.
Évidemment, les médecins de 1845 ne disposaient ni de radiographie, ni d’endoscopie, ni de scanner, ni des techniques modernes de biopsie. Le diagnostic reposait sur l’observation des symptômes, l’examen clinique et pouvait être confirmé par l’examen du corps après le décès.
Dans le cas de Jean-Marie, je ne sais absolument pas comment le diagnostic a été posé. L’acte nous dit seulement qu’il est mort d’un cancer de l’estomac après plus de deux mois passés à l’hôpital.
Et à cette époque, les médecins ne disposent d’aucun traitement susceptible de guérir un cancer gastrique avancé.
Mais qu’est-ce qu’un clairon chez les voltigeurs ?
L’autre élément qui m’a intriguée est sa fonction.
Jean-Marie n’est pas simplement « soldat ».
Il est clairon dans la compagnie de voltigeurs du 1er bataillon du 38ᵉ régiment d’infanterie de ligne.
Les voltigeurs sont alors des fantassins employés notamment comme tirailleurs, capables d’évoluer en avant ou autour des formations principales et de combattre en ordre dispersé.
Et au milieu de cette compagnie se trouve le clairon.
Sa fonction n’est pas simplement musicale. Dans une armée sans radio ni moyens modernes de communication, les sonneries permettent de transmettre des ordres et de rythmer les différents moments de la vie militaire.
Derrière le simple mot « clairon » inscrit dans l’acte apparaît donc déjà un peu du quotidien de Jean-Marie.
Mais je reste prudente : connaître son régiment et sa compagnie ne permet pas encore de lui attribuer personnellement tel combat ou telle campagne.
Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’en 1845 la conquête de l’Algérie est toujours en cours et que Jean-Marie se trouve à Mostaganem avec le 38ᵉ régiment lorsqu’il tombe malade.
Pour connaître réellement son parcours militaire, il faudra retrouver ses contrôles de troupe.
Mais à ce moment de mes recherches, je suis encore loin d’imaginer que ce seront justement les archives militaires dont j’aurai besoin pour essayer de découvrir… son identité.
Première recherche : retrouver sa naissance
Je reviens donc à Gaillon.
L’acte me donne tout ce dont un généalogiste peut rêver :
Jean-Marie LAINE, né le 5 mai 1798 à Gaillon, canton de Meulan.
Une date complète et une commune précise.
Cela devrait prendre quelques minutes.
Je vais au registre correspondant.
Et…
rien.
Aucun Jean-Marie Lainé ne naît à Gaillon ce jour-là.
Je vérifie les jours voisins. Je consulte les tables. Je cherche d’éventuelles variantes dans les prénoms et dans le patronyme.
Toujours rien.
À ce stade, cela reste parfaitement possible.
Une erreur de quelques jours, de quelques mois ou même de quelques années dans un acte de décès n’a rien d’exceptionnel. D’autant que Jean-Marie meurt à Mostaganem, à des milliers de kilomètres de son lieu de naissance supposé.
Je décide donc de passer par ses parents.
L’acte les nomme précisément :
Raphaël LAINE et Marie Louise CAUCHOIS.
Et eux, je les trouve.
Deuxième recherche : les prétendus parents
Raphaël Lainé et Marie Louise Cauchois existent bien à Gaillon.
Je retrouve leur mariage.
Ils se marient le 23 mars 1802.
Je commence alors à froncer les sourcils.
Si l’acte de décès dit vrai, leur fils Jean-Marie serait né le 5 mai 1798, presque quatre ans avant leur mariage.
Mais cela n’a encore rien d’impossible.
Un enfant peut être né hors mariage. Il peut avoir été reconnu par son père, puis légitimé lors du mariage de ses parents.
Il faut donc chercher davantage.
Je reprends les naissances.
Le 10 janvier 1803, je trouve Georgette LAINE, fille de Raphaël et Marie Louise.
Puis, le 31 juillet 1804, naît Étienne LAINE.
Lors de la naissance d’Étienne, les deux grands-pères sont présents. C’est un joli détail familial, même s’il ne permet évidemment pas, à lui seul, d’établir le rang de naissance de l’enfant.
Mais toujours aucun Jean-Marie.
Et surtout, toujours aucun enfant né le 5 mai 1798 pouvant correspondre à l’homme mort à Mostaganem.
Troisième recherche : le recensement de 1817
Je poursuis avec le recensement de Gaillon de 1817.
Dans le foyer de Raphaël Lainé et Marie Louise Cauchois, je retrouve trois enfants.
Jean-Marie n’y figure pas.
S’il était né en 1798, il aurait alors environ dix-neuf ans.
Cette absence ne prouve donc toujours rien. Il pourrait déjà avoir quitté le domicile parental. Il pourrait travailler ailleurs. Il pourrait même être déjà engagé dans l’armée.
Bref, je ne peux pas éliminer Jean-Marie sur ce seul document.
Mais je commence sérieusement à douter.
Je décide alors de chercher des documents dans lesquels la composition de la famille ne serait plus simplement une photographie du foyer à un instant donné.
Et c’est là que l’enquête bascule.
La succession de Marie Louise Cauchois
Je retrouve la déclaration de succession établie après le décès de Marie Louise Cauchois.

Cette fois, il ne s’agit plus de savoir qui habite sous le même toit.
Raphaël Lainé y intervient au nom de leurs trois enfants mineurs.
Trois enfants.
Pas quatre.
Et toujours aucun Jean-Marie.
La différence est importante.
Un fils absent du domicile familial peut parfaitement ne pas figurer dans un recensement. Mais lorsqu’on s’intéresse à une succession, on touche directement à la question des héritiers.
Si Jean-Marie était réellement le fils de Marie Louise Cauchois et s’il était toujours vivant — ce que son décès en 1845 implique — son absence devient beaucoup plus difficile à expliquer.
Pourtant, je veux encore vérifier.
Il reste Raphaël.
Puis la succession de Raphaël Lainé
Je retrouve également sa succession.

Et elle apporte une deuxième confirmation.
Là encore, la famille ne compte que les trois enfants que j’ai déjà identifiés.
Aucun Jean-Marie.
Deux parents.
Deux successions.
Et, dans les deux cas, la même famille.
Jean-Marie n’en fait pas partie.
À ce stade, je n’ai plus affaire à une simple erreur de date de naissance.
La filiation elle-même ne tient plus.
Je vérifie encore les frères et sœurs
Par acquis de conscience, je poursuis.
Je consulte les mariages des enfants de Raphaël Lainé et Marie Louise Cauchois.
Je cherche Jean-Marie parmi les témoins.
Je cherche un frère absent du foyer mais qui réapparaîtrait lors d’un événement familial.
Rien.
Aucun Jean-Marie.
Plus je vérifie, plus tous les documents racontent la même histoire : Raphaël Lainé et Marie Louise Cauchois ont bien constitué une famille à Gaillon, mais l’homme mort à Mostaganem en 1845 n’est pas leur fils.
Ce qui rend l’affaire encore plus curieuse, c’est que les patronymes Lainé et Cauchois sont très présents à Gaillon et à Montcient à cette époque. Plusieurs couples contemporains portent ces noms et je rencontre moi-même les deux patronymes parmi mes ancêtres.
Il est donc parfaitement imaginable qu’une confusion se soit produite quelque part.
Mais laquelle ?
Et surtout : où ?
Retrouver l’acte original de Mostaganem
Ma première idée est alors très simple.
Puisque le document de Gaillon est une transcription, il suffit de retrouver l’acte original dressé à Mostaganem.
Peut-être la date de naissance a-t-elle été mal recopiée.
Peut-être un prénom a-t-il été transformé.
Peut-être les noms des parents ont-ils été reportés sur la mauvaise ligne.
Je me tourne donc vers les Archives nationales d’outre-mer, qui conservent et mettent en ligne une partie importante de l’état civil de l’Algérie française.
Nouvelle déconvenue.
Il n’y a pas de registre des décès de Mostaganem pour l’année 1845 disponible sur le site des ANOM.
Je ne peux donc pas retrouver l’acte original et le comparer avec la transcription de Gaillon.
J’ai également cherché dans les autres relevés de décès que j’ai pu identifier pour cette période.
Sans résultat.
Et cette absence est particulièrement frustrante parce qu’elle nous prive d’une vérification essentielle.
L’erreur figurait-elle déjà dans l’acte dressé à Mostaganem ?
Ou est-elle apparue lorsque cet acte a été transcrit à Gaillon ?
Pour le moment, impossible de le savoir.
Alors, d’où vient cette identité ?
C’est probablement la question qui me fascine le plus.
Parce que l’acte ne fournit pas des renseignements approximatifs.
Il donne :
- Jean-Marie LAINE ;
- une naissance le 5 mai 1798 ;
- à Gaillon ;
- un père : Raphaël LAINE ;
- une mère : Marie Louise CAUCHOIS ;
- et même un domicile à Paris avant son entrée dans l’armée.
Ce sont des informations extrêmement précises.
Quelqu’un les a fournies.
Ou quelqu’un les a recopiées.
Mais d’où viennent-elles ?
Je pourrais imaginer quantité de scénarios : une déclaration erronée, une confusion avec un homonyme, une erreur administrative, un renseignement mal retranscrit…
Mais je n’ai aucune preuve permettant d’en privilégier un.
Alors je préfère m’arrêter là.
Je ne sais pas.
Une dernière chance : les archives militaires
Il reste néanmoins une source qui pourrait changer toute l’enquête.
Les contrôles de troupe du 38ᵉ régiment d’infanterie de ligne.
Et, cette fois, l’acte de décès nous donne presque une carte d’identité militaire :
38ᵉ régiment d’infanterie de ligne
1er bataillon
compagnie de voltigeurs
clairon
matricule n° 8474
contrôle annuel 43
Il est également enregistré à l’hôpital sous le n° 1283.
Ces contrôles de troupe sont conservés au Service historique de la Défense à Vincennes.
Ils ne sont pas consultables en ligne.
J’ai donc déposé une demande auprès du SHD en donnant tous ces renseignements.
Je ne sais pas encore si elle pourra aboutir.
Mais si nous retrouvons Jean-Marie dans un contrôle antérieur à son décès, le document pourrait nous apprendre ce que l’armée savait réellement de lui : sa date et son lieu de naissance, son domicile, sa profession avant son entrée au service, éventuellement sa filiation et son parcours militaire.
Et surtout, il permettrait peut-être de répondre à une question essentielle :
l’armée lui attribuait-elle déjà Raphaël Lainé et Marie Louise Cauchois comme parents avant son décès ?
Si oui, l’erreur remonte plus loin.
Si non, nous saurons qu’elle est apparue plus tard.
Après plusieurs heures, une énigme plutôt qu’un cousin
C’est finalement Mostaganem qui m’a conduite jusqu’à Jean-Marie.
Cette ville, déjà présente dans mon histoire familiale, m’a incitée à m’arrêter sur un homme qui aurait pu n’être qu’un Lainé supplémentaire rencontré au détour d’un registre.
Je pensais peut-être découvrir un collatéral.
J’ai découvert tout autre chose.
Un homme dont je peux connaître le régiment, le bataillon, la compagnie, la fonction, le matricule, le domicile avant son entrée dans l’armée, la date de son admission à l’hôpital, la date de sa mort et même la maladie qui l’a emporté…
mais dont je ne connais toujours pas les véritables parents.
Jean-Marie Lainé est mort le 25 septembre 1845 à l’hôpital militaire de Mostaganem.
Il avait une identité.
Il avait une famille.
Quelque part, il doit bien rester une trace permettant de les retrouver.
Et maintenant, j’ai besoin de vous
C’est aussi pour cela que je publie cette enquête alors qu’elle n’est pas terminée.
Peut-être que l’un d’entre vous connaît bien les archives militaires du XIXᵉ siècle.
Peut-être avez-vous déjà travaillé sur les contrôles de troupe, le 38ᵉ régiment d’infanterie de ligne ou les archives militaires de Mostaganem.
Peut-être savez-vous exactement ce que signifie la mention « contrôle annuel 43 ».
Ou peut-être avez-vous déjà rencontré ce type de situation : un acte militaire donnant une date de naissance et une filiation très précises que les archives civiles contredisent entièrement.
Toutes les pistes documentées sont les bienvenues.
Je ne cherche plus à faire entrer Jean-Marie dans ma généalogie.
Après avoir passé plusieurs heures à découvrir qui Jean-Marie Lainé n’était pas, j’aimerais maintenant simplement aller jusqu’au bout de l’enquête et découvrir qui il était vraiment.
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