13 mars 1631 : huit hommes noyés au Pont de Seiche

naufrage à Amanlis en 1631

Il y a des actes de décès qui ne disent presque rien. Un nom, une date, parfois un âge.

Et puis il y a ceux qui racontent une histoire.

C’est en recherchant Guillaume RONFLET, l’un de mes ancêtres du XVIIe siècle à Amanlis, en Ille-et-Vilaine, que j’ai découvert une mention inhabituelle : mort noyé au Pont de Seiche le 13 mars 1631.

Mais Guillaume n’était pas seul.

Un bateau trop chargé

Le registre paroissial d’Amanlis nous livre le récit de l’accident quelques jours plus tard :

« Guillaume Ronflet, Pierre Bouyault de Sesvin, Lucas Brandel le jeune tailleur de son mestier, furent enterrés dans l’église le dimanche vingt deuxième jour de mars 1631 ; lesdits Ronflet, Bouyault, Brandel, Julien Mouennard, François Riveron, Jan Boüé Pastis Carré, Jan Legendre et Julien Boüé du village d’Estrelles paroisse de Corps Nudz, les cy-dessus en cet article enregistrés, furent noyez au Pont de Seiche le jeudy treizième jour de mars 1631, le bateau estant trop chargé, le vent grandement impetueux […] au milieu de la grand’ eau. »

Quelques lignes seulement, mais elles permettent de reconstituer une véritable catastrophe.

Ce jeudi 13 mars 1631, huit hommes se trouvent donc dans une même embarcation au Pont de Seiche.

Le bateau est trop chargé.

Le vent est « grandement impétueux ».

Et les huit hommes se noient.

Huit hommes

Le registre permet de mettre des noms sur les victimes :

Guillaume RONFLET ;

Pierre BOUYAULT, de Sesvin ;

Lucas BRANDEL le jeune, tailleur de pierre ;

Julien MOUENNARD ;

François RIVERON ;

Jean BOUÉ, dit « Pastis Carré » ;

Jean LEGENDRE ;

Julien BOUÉ, du village d’Étrelles, paroisse de Corps-Nuds.

Les sépultures retrouvées dans le registre s’échelonnent sur plusieurs jours.

François RIVERON et Julien MOUENNARD sont inhumés le 14 mars, Jean BOUÉ et Jean LEGENDRE le 15 mars.

Guillaume RONFLET, Pierre BOUYAULT et Lucas BRANDEL ne sont inhumés que le 22 mars, neuf jours après le naufrage. Tous les trois ont droit à une sépulture dans l’église.

J’avais également relevé autrefois le nom d’Abel DEBROAYSSES, inhumé le 26 mars. Je ne peux cependant pas établir aujourd’hui avec certitude qu’il appartient lui aussi aux victimes de ce naufrage : son nom ne figure pas dans la liste des huit hommes donnée par l’acte.

L’échelonnement des inhumations pourrait laisser penser que les corps ont été retrouvés progressivement. C’est une possibilité, mais le registre ne permet pas, à lui seul, de l’affirmer.

Où se trouvait le Pont de Seiche ?

Le lieu de l’accident n’a pas complètement disparu.

Sur la carte d’état-major du XIXe siècle, le Pont de Seiche apparaît clairement sur la Seiche, à proximité d’Amanlis et d’Étrelles.

La carte donne aussi une autre dimension aux quelques mots du curé. Autour de la rivière s’étend un paysage de prairies et de terres basses. Lorsque celui-ci écrit que le bateau s’est retrouvé « au milieu de la grand’ eau », on imagine mieux le décor dans lequel s’est produit le drame.

Il faut néanmoins résister à la tentation d’aller plus loin que le document : nous savons qu’un vent violent soufflait puisque le curé le précise, mais nous ne savons pas si la Seiche était en crue ce 13 mars 1631.

Qui étaient ces hommes ?

Près de quatre siècles plus tard, il est difficile de retrouver leur histoire. Les registres permettent néanmoins d’en identifier quelques-uns.

Pierre BOUYAULT était fils de Jacques BOUYAULT. Il avait épousé Jacquette FAGRIS le 9 février 1616 à Nouvoitou et le couple avait plusieurs enfants.

Lucas BRANDEL le jeune était fils de Lucas BRANDEL et Jeanne MOREL, mariés le 25 avril 1598 à Amanlis. Le registre nous donne également son métier : il était tailleur de pierre.

Jean BOUÉ était né le 31 juillet 1607 à Amanlis. Marié à Georgine BOUÉ, il avait déjà plusieurs jeunes enfants lorsqu’il meurt à seulement 23 ans.

Julien BOUÉ, que le curé désigne comme habitant du village d’Étrelles, paroisse de Corps-Nuds, avait épousé Perrine ROUXEL le 2 juillet 1624 à Corps-Nuds.

Quant à Guillaume RONFLET, il avait épousé Jeanne MÉNARD. Parmi leurs enfants se trouvaient René, né à Amanlis en 1620, et Hélène.

Et c’est en poursuivant les recherches sur leurs familles qu’apparaît une coïncidence beaucoup plus troublante.

Deux hommes meurent ensemble, leurs enfants se marient

Parmi les huit noyés du Pont de Seiche se trouvaient donc Guillaume RONFLET et Pierre BOUYAULT.

Le 22 mars, leurs deux noms se retrouvent encore côte à côte : ils sont inhumés le même jour, dans l’église d’Amanlis.

Puis les années passent.

Hélène RONFLET, fille de Guillaume, épouse Julien BOUYAULT, fils de Pierre.

De leur union naîtront notamment Jeanne en 1649, François en 1651, Gatien en 1653, Julienne en 1656 et Anne en 1659.

Deux familles frappées ensemble par le même accident se trouvent ainsi réunies, une génération plus tard, par le mariage de leurs enfants.

Cela ne prouve évidemment pas que Guillaume RONFLET et Pierre BOUYAULT étaient parents ou même proches avant le naufrage. Nous ne savons pas davantage pourquoi ils se trouvaient ensemble dans cette embarcation.

Mais ce lien familial ultérieur donne une profondeur particulière à ces quelques lignes du registre.

Pourquoi étaient-ils dans ce bateau ?

C’est la question qui reste sans réponse.

Pourquoi huit hommes d’Amanlis et des environs avaient-ils embarqué ensemble ce jeudi de mars ? S’agissait-il simplement de traverser la Seiche ? Revenaient-ils d’un marché ? Se rendaient-ils quelque part ensemble ? À qui appartenait le bateau ?

Je n’ai trouvé aucun document permettant de le savoir.

Et il faut accepter de laisser ces questions ouvertes.

Ce que nous savons vient essentiellement d’un curé qui, en mars 1631, a pris le temps d’écrire quelques mots de plus que d’habitude dans son registre.

Il aurait pu simplement noter huit sépultures.

Il a écrit qu’ils s’étaient noyés ensemble au Pont de Seiche, que leur bateau était trop chargé et que le vent était « grandement impétueux ».

Près de quatre cents ans plus tard, ces quelques mots suffisent pour que l’on puisse encore retrouver leurs noms, situer le lieu du drame sur une carte et suivre ce qu’il est advenu de certaines de leurs familles.

Parfois, quelques lignes au milieu d’un vieux registre suffisent à faire ressurgir toute une histoire.

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