Les matrones jurées : ces femmes oubliées qui faisaient naître nos ancêtres

matrones jurées

Introduction

En dépouillant un acte de naissance de 1796, un détail a immédiatement retenu mon attention.

La naissance n’était pas déclarée par le père de l’enfant, mais par Christine Catherine Brodbecker, qualifiée de « matrone jurée de cette commune ».

Je connaissais bien sûr les sages-femmes.

Mais les matrones ?

Qui étaient les matrones jurées ? Quelle différence existait-il entre une matrone et une sage-femme ? Pourquoi trouve-t-on encore ce terme à la fin du XVIIIᵉ siècle alors que le mot « sage-femme » existait déjà depuis plusieurs centaines d’années ?

Cette découverte m’a conduite à explorer l’histoire de ces femmes qui ont accompagné la naissance de millions d’enfants, tout en restant presque absentes des livres d’histoire.


Une profession vieille comme le monde

Bien avant la naissance de la médecine moderne, les femmes accouchaient avec l’aide d’autres femmes.

Dans tous les villages d’Europe, une ou plusieurs habitantes acquéraient, au fil des années, une solide expérience des accouchements.

Elles connaissaient :

  • les positions facilitant la naissance ;
  • les gestes permettant d’aider la mère ;
  • les plantes traditionnellement utilisées ;
  • les soins apportés au nouveau-né.

Cette expérience se transmettait généralement d’une génération à l’autre.

Longtemps, aucune école ne forma ces femmes.

Leur savoir était essentiellement pratique.


Pourquoi les appelait-on « matrones » ?

Le mot matrone vient du latin matrona, qui désignait une femme mariée jouissant d’un certain respect dans la société romaine.

Progressivement, le terme en est venu à désigner les femmes chargées d’assister les accouchements.

Pendant des siècles, il fut employé dans les actes paroissiaux, les archives judiciaires et les documents administratifs.


Les premières sages-femmes

Le terme sage-femme apparaît dès le XIIIᵉ siècle dans les textes en ancien français.

Contrairement à une idée répandue, le mot ne signifie pas « femme âgée » ou « femme raisonnable ».

Il vient du verbe latin sapere :

savoir.

La sage-femme est donc littéralement :

« celle qui possède le savoir de l’accouchement ».

Pendant plusieurs siècles, les mots matrone et sage-femme sont employés simultanément.

Ils ne désignent pas toujours des réalités différentes.


Qu’était une matrone jurée ?

Toutes les matrones n’étaient pas jurées.

Lorsqu’une femme devenait matrone jurée, elle prêtait officiellement serment devant les autorités.

Selon les lieux et les périodes, ce serment pouvait être reçu :

  • par le curé ;
  • par le juge de paix ;
  • par les autorités municipales.

Des lecteurs de cette page m’ont d’ailleurs signalé plusieurs exemples :

  • en Corrèze, où le curé procédait aux nominations ;
  • dans l’Aisne, où une ancêtre exerçait déjà comme sage-femme jurée au XVIIᵉ siècle.

Le serment engageait la matrone à exercer consciencieusement sa fonction.


Son rôle auprès des familles

La matrone n’assistait pas seulement à la naissance.

Elle accompagnait souvent la mère :

  • avant l’accouchement ;
  • pendant le travail ;
  • après la naissance.

Elle prodiguait également des conseils concernant les premiers soins apportés au nourrisson.

Dans les villages, elle était une personne connue de tous.


Le baptême d’urgence

Avant la Révolution française, la mortalité infantile était très élevée.

Lorsque le nouveau-né semblait condamné, la matrone pouvait pratiquer un ondoiement, également appelé baptême d’urgence.

L’objectif était de baptiser l’enfant avant un éventuel décès.

Si celui-ci survivait, la cérémonie religieuse complète était ensuite célébrée à l’église.

Cette pratique est restée en usage jusque dans la seconde moitié du XXᵉ siècle dans certains hôpitaux, comme plusieurs lecteurs me l’ont rappelé.


Les matrones dans l’état civil

À partir de 1792, l’état civil devient civil.

Les registres montrent alors que certaines matrones se rendent elles-mêmes à la mairie pour déclarer une naissance.

C’est précisément ce que montre l’acte de naissance de Thérèse Dutz, établi en 1796.

La déclaration est faite par Christine Catherine Brodbecker, « matrone jurée de cette commune », et non par le père de l’enfant.

Pour le généalogiste, cette précision est précieuse.

Elle rappelle que le déclarant d’un acte de naissance n’est pas toujours le père.


La profession se transforme

Un tournant majeur intervient avec la loi du 19 ventôse an XI (10 mars 1803).

Cette loi réglemente officiellement :

  • la formation ;
  • les examens ;
  • les conditions d’exercice.

Peu à peu, les écoles de sages-femmes se développent.

Le terme sage-femme remplace progressivement celui de matrone dans les documents administratifs.

Cette évolution accompagne la professionnalisation de l’obstétrique au XIXᵉ siècle.


Pourquoi les généalogistes devraient s’intéresser aux matrones

Lorsque vous rencontrez une matrone dans un acte :

  • notez son nom ;
  • recherchez si elle apparaît dans d’autres naissances ;
  • observez si elle est qualifiée de matrone, de matrone jurée ou de sage-femme ;
  • cherchez son propre acte de décès ou son éventuelle prestation de serment.

Vous découvrirez parfois une femme qui a assisté à la naissance de plusieurs centaines d’enfants dans une même commune.

Ces femmes ont profondément marqué la vie des villages, même si leur nom est rarement resté dans la mémoire collective.


Conclusion

Au détour d’un simple acte de naissance, une profession oubliée est réapparue.

Comme souvent en généalogie, un mot nous ouvre une porte vers une histoire beaucoup plus vaste.

Les matrones jurées n’étaient pas seulement des accoucheuses.

Elles étaient des femmes de confiance, reconnues par leur communauté, présentes dans les moments les plus heureux comme les plus dramatiques de la vie des familles.

Aujourd’hui encore, leurs noms continuent de vivre dans les registres que nous feuilletons pour retrouver la trace de nos ancêtres.

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