Les femmes de mon histoire – Chapitre 6

Marie Madeleine, 4 enfants sans père nommé

1795 – 1856 · Saint-Ulrich (Haut-Rhin)

Marie Madeleine Wettly est la plus ancienne de ces femmes que je puisse nommer avec certitude. Avant elle, il y a un acte de naissance de 1795 à Saint-Ulrich — en Kurrent, cette écriture allemande ancienne que je n’arrive pas à déchiffrer complètement — et au-delà, le silence. Je ne sais pas qui était sa mère. Je sais qu’elle est née illégitime, fille d’un maçon du village qui avait déjà eu un enfant hors mariage avant de se marier et de fonder une famille nombreuse. Marie Madeleine est arrivée entre les deux — reconnue par son père, mais fille-mère elle aussi, comme si la lignée se transmettait déjà.

Elle naît en 1795 à Saint-Ulrich, petit village du Haut-Rhin à la frontière entre l’Alsace, la Suisse et l’Allemagne. Elle y vivra toute sa vie. Elle y mourra en 1856. Elle n’en partira jamais.

Quatre enfants, aucun père nommé

En 1818, elle a vingt-trois ans. Elle accouche chez son père — c’est là qu’elle vit, c’est là qu’elle met au monde son premier enfant. Un garçon. Elle lui donne le prénom de son père : Gaspard. Pas de père déclaré. Le prénom du grand-père paternel comme seul ancrage masculin.

En 1824, c’est une fille — Marie Anne. L’acte mentionne un certain François Bernet, boulanger, qui reconnaît l’enfant. Marie Madeleine accouche chez lui, sur la propriété de François Colin. Pourtant Marie Anne ne portera jamais le nom de Bernet. On ne retrouve aucune autre trace de cet homme dans les archives. A-t-il reconnu l’enfant sous la pression ? Par générosité ? Par obligation sociale ? A-t-il disparu ensuite ? On ne sait pas. Ce qui est certain, c’est que cette reconnaissance n’a rien changé au quotidien de Marie Madeleine — elle reste seule.

En 1826, Catherine naît au même endroit — même propriété, même cadre. Père inconnu. En 1830, Samuel naît, à priori au même lieu. Père inconnu. Quatre enfants en douze ans, quatre pères sans nom — ou un seul, ou deux, on ne le saura jamais. Les archives ne disent que ce qu’on a bien voulu y inscrire.

Une vie à Saint-Ulrich

On la trouve dans les actes comme marchande, comme journalière. Deux métiers de subsistance, deux façons de s’en sortir sans homme pour subvenir. Elle vend, elle travaille à la journée, elle fait ce qu’elle peut.

Le recensement de 1836 apporte un éclairage précieux. Marie Madeleine a quarante-deux ans. Elle vit avec ses trois enfants — Anne Marie, onze ans, Catherine, dix ans, et Michel, six ans. Gaspard, l’aîné, a dix-huit ans et n’est plus là. Et elle n’est pas seule : elle partage le logement avec sa sœur Barbe, quarante-quatre ans, journalière elle aussi, mariée Billing, qui vient d’avoir un fils de six mois. Deux sœurs sous le même toit, avec leurs enfants, qui se serrent les coudes. Ce n’est pas la solitude absolue. C’est une forme de solidarité féminine, discrète, que le recensement laisse entrevoir sans la nommer.

Dans un village de trois cents habitants où tout le monde se connaît, être fille-mère puis mère de quatre enfants illégitimes n’est pas une situation facile à porter. Comment était-elle regardée ? Comment vivait-elle avec ça au quotidien ? Les registres ne le disent pas. Mais ils disent qu’elle avait sa sœur. Et que sa sœur était là.

Ce qui est frappant, c’est qu’elle ne part pas. Contrairement à sa fille Catherine qui sera toujours en mouvement, contrairement à sa petite-fille Anne Marie qui traversera l’Alsace, la Suisse et la Bourgogne, Marie Madeleine reste. Saint-Ulrich, toujours Saint-Ulrich. Comme si le village était à la fois sa prison et son seul point fixe.

La mort, et Jean Richard

Elle meurt en 1856, des suites d’hydropisie — ce qu’on appelle aujourd’hui une rétention d’eau sévère, souvent le signe d’une insuffisance cardiaque ou hépatique. Elle a soixante et un ans. C’est Jean Richard, le voisin, qui déclare son décès. Pas un de ses enfants. Le voisin.

Où sont ses enfants à ce moment-là ? Gaspard, Marie Anne, Catherine, Samuel — sont-ils encore à Saint-Ulrich ? Sont-ils partis ? Aucun ne signe l’acte. C’est un voisin qui fait ce geste-là, ultime, pour une femme qui aura vécu toute sa vie entourée d’autres et pourtant, au fond, seule.

Ce qu’elle inaugure

Marie Madeleine n’est pas la première de cette histoire — elle en est simplement la première que j’ai pu suivre longtemps. Avant elle, il y a sa mère : Barbara Jelsh, qui a épousé Gaspard — le père de Marie Madeleine — à vingt-cinq ans. Une femme mariée, donc, dans une famille qui pratiquait pourtant déjà l’enfant illégitime. Car Gaspard avait eu Marie Madeleine hors mariage avant ce mariage-là. Barbara sera l’objet du prochain chapitre.

Ce que Marie Madeleine inaugure, en tout cas, c’est un modèle qui se répétera sur quatre générations : des femmes seules, des pères sans nom, des enfants élevés sans père déclaré. Ce n’est pas une fatalité — c’est une réalité sociale et économique que les archives rendent visible, mais dont les causes profondes nous échappent. Pourquoi ces hommes ne sont-ils jamais nommés ? Par choix des femmes ? Par refus des hommes ? Par impossibilité sociale ? Par appartenance à une communauté — les Sinti, peut-être, dont la trace apparaît plus loin dans la lignée — qui rendait la reconnaissance impossible ?

Je ne sais pas. Mais c’est avec Marie Madeleine que le fil devient visible. Et c’est pour ça qu’elle méritait son chapitre.

Cet article fait partie du livre en ligne Les femmes de mon histoire.

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