Les femmes de mon histoire – Chapitre 7

Barbara, celle qui n’a pas quitté Mertzen

1758 – 1823 · Metzen (Haut-Rhin)

Barbara Jelsch est née le 7 août 1758 à Mertzen, village du Sundgau alsacien, dans la vallée de la Largue. Elle avait vingt-cinq ans quand elle s’est mariée. Elle est morte en 1823, à soixante-cinq ans, dans ce même village. Entre ces deux dates, elle n’a pas bougé.

Mertzen n’invite pas à partir. Le village tient sur deux kilomètres carrés, à trois cent cinquante mètres d’altitude, encerclé par les terres arables et les forêts du Sundgau. En 1758, il comptait peut-être cent cinquante habitants, peut-être un peu moins — les premiers recensements officiels n’arrivent qu’en 1793, et ils trouvent un village qui n’a visiblement pas beaucoup changé de taille depuis des générations. Une église dont la tour remonte au Moyen Âge, quelques dizaines de maisons, une paroisse rattachée au prieuré de Saint-Ulrich depuis le XIIe siècle, le village voisin à moins d’un kilomètre et demi. C’est tout.

Barbara est la première enfant connue de Jean Théobald Jelsch et d’Anne Muler. Viendront après elle Christian en 1760, Jean Théobald en 1763, Jean Uldaric en 1765, Joseph en 1769. Cinq enfants au moins, répartis sur onze ans. La famille n’est pas étrangère au village — elle y est installée depuis au moins trois générations. Le grand-père paternel de Barbara, Jean Gaspard Jelsch, avait épousé à Mertzen en 1728 une femme venue de Suisse, Anne Marie Schoor, dont le père était originaire d’un village helvétique frontalier. La lignée paternelle remonte à Saint-Ulrich, village voisin dont la paroisse coiffait alors Mertzen. Le père de Barbara, Jean Théobald, portait le même prénom que son propre grand-père — usage ordinaire dans ces familles alsaciennes où les prénoms circulent d’une génération à l’autre comme un patrimoine modeste qu’on se transmet faute d’autre chose.

Anne Muler, la mère, venait de Strueth, à peine plus loin que Saint-Ulrich. Dans ce périmètre de quelques kilomètres, les familles se connaissaient, se mariaient entre elles, se croisaient à l’église, aux champs, sur les chemins.

Jean Théobald Jelsch est mort le 7 décembre 1775 à Saint-Ulrich. Barbara avait dix-sept ans. Anne Muler s’est retrouvée seule avec ses enfants — le plus jeune, Joseph, avait six ans. Gaspard Wettly et Barbara se marieront huit ans plus tard.

Gaspard Wettly est né le 28 août 1758 à Mertzen, vingt et un jours après Barbara. Ses parents habitaient le même village. Il est donc probable — sans qu’on puisse l’affirmer — qu’ils se sont connus enfants, qu’ils ont grandi dans le même espace restreint, fréquenté la même église, participé aux mêmes travaux saisonniers. À Mertzen, à cette époque, on ne pouvait guère faire autrement.

Gaspard est devenu maçon. Entre 1778 et 1780, l’église Saint-Maurice de Mertzen a été en chantier : la nef et le chœur ont été entièrement reconstruits, et la date d’achèvement est gravée dans la pierre de la porte occidentale — 1780. Gaspard avait vingt-deux ans. Il est possible qu’il ait travaillé sur ce chantier, que ses mains aient posé certaines de ces pierres. C’est une hypothèse que rien ne confirme et que rien ne contredit : un maçon natif du village, à l’âge où l’on est compagnon, dans un village de deux cents habitants qui reconstruit son église. On ne fait pas venir la main-d’œuvre de loin pour ce genre de travaux ruraux.

En 1780, Gaspard a vingt-deux ans et une affaire délicate. Une femme, Anna Maria Walter, l’a dénoncé lors de son accouchement comme père de l’enfant qu’elle met au monde. La procédure est connue en Alsace sous l’Ancien Régime : une femme en train d’accoucher peut désigner le père de son enfant illégitime, et cette déclaration a une valeur légale qui peut contraindre l’homme à pourvoir à l’entretien de l’enfant. Le fils s’appelle Jean Walter. Il naît en 1780.

Dans un village de deux cents personnes, cette affaire n’est pas restée secrète. Barbara en a su quelque chose, vraisemblablement. Ce qu’elle en a pensé, ce qu’elle a dit ou tu, on ne le sait pas.

Trois ans plus tard, le 12 août 1783, Barbara Jelsch épouse Gaspard Wettly à Mertzen. Elle a vingt-cinq ans. Lui aussi. C’est un âge relativement tardif pour une femme de ce milieu et de cette époque — assez tardif pour qu’on puisse se demander si ce mariage a mis du temps à se décider, ou si les circonstances l’avaient rendu compliqué. Mais ce sont des questions sans réponse dans les archives.

Ils auront six enfants en quatorze ans : Gaspard en 1784, Morand en 1786, Xavier en 1788, Barbe en 1792, Marie Madeleine en 1795, Elisabeth vers 1798. Marie Madeleine est celle par qui cette lignée continue jusqu’à nous — elle aura elle-même quatre enfants de père inconnu à Saint-Ulrich, à moins de deux kilomètres de là où sa mère est née.

Barbara meurt en 1823, à soixante-cinq ans. Gaspard lui survit quatre ans, jusqu’en 1827. Ils sont morts à Mertzen, comme ils y étaient nés, comme ils s’y étaient mariés. Le village n’avait pas changé de taille. L’église reconstruite de leur jeunesse était toujours debout.

Cet article fait partie du livre en ligne Les femmes de mon histoire.

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