Un village au cœur de la Suisse

région d’Unterwald – La Suisse pittoresque et ses environs.
Sachseln est une commune du canton d’Obwald, située au bord du lac de Sarnen, dans cette région que l’on appelait autrefois Ob dem Kernwald — au-dessus de la forêt du Kernwald. Situé au centre géographique de la Suisse, le canton est entouré par le lac des Quatre-Cantons et les cantons d’Uri, Lucerne et Berne. C’est un pays essentiellement alpestre, dont les flancs des sommets sont recouverts de gras pâturages et d’épaisses forêts, traversé par des vallées verdoyantes. Le pic le plus élevé, le Titlis, culmine à plus de 3 000 mètres. Dans la vallée de Melch, voisine de Sachseln, on extrait plusieurs espèces de marbres, dont un noir bariolé de veines blanches particulièrement estimé — matériau que les artisans de la région travaillaient depuis des générations.

Sarnen, chef-lieu du canton, est un beau bourg situé au bord du lac du même nom. Mais c’est Sachseln qui possède la plus belle église paroissiale du canton — ornée de colonnes de marbre dont huit sont d’une seule pièce. C’est là que reposent les restes de saint Nicolas de Flüe, ermite obwaldois du XV^e siècle, canonisé en 1947, dont le tombeau fait de Sachseln un lieu de pèlerinage important. Sa mémoire et sa piété irriguent profondément l’identité locale et la vie spirituelle de toute la communauté.
Une société de paysans-artisans catholiques

Costumes d’Unterwald – La Suisse pittoresque et ses environs.
Les habitants d’Obwald sont des paysans-artisans catholiques, simples et fiers, profondément attachés à leur constitution ancestrale. Leur économie repose sur l’élevage, le fromage, le grain — et sur les métiers artisanaux qui accompagnent la vie d’une communauté montagnarde. La religion catholique est la seule religion du canton, qui compte cinq couvents et treize églises paroissiales réparties sur l’ensemble du territoire. La foi structure entièrement la vie sociale et familiale.
La famille Von Ah — aussi écrite von Aa — est une vieille famille de Sachseln, attestée dans les documents depuis le XV^e siècle, avec des membres occupant des fonctions de bourgeois et de baillis. Au début du XVII^e siècle, Wolfgang Von Ah est bourgeois de Sachseln. De ses deux mariages naissent plusieurs enfants, dont Balz Von Ah — diminutif de Balthasar — né en 1610. Balz se marie à son tour deux fois : de sa première union avec Marie Müller naissent Michael (1640), Niklaus (1648) et Hans (1650) ; de sa seconde union avec Marie Schrackmann naissent Marie Katharina (1659) et Hans Balz (1665). Ces enfants sont répertoriés dans les fiches généalogiques du Père Ephrem Omlin, compilées au début du XX^e siècle à partir des registres paroissiaux de Sachseln.
Ces fiches ne sont cependant pas exhaustives : elles ne mentionnent que les enfants dont le mariage ou le décès a été enregistré à Sachseln. Un enfant parti avant de s’y marier disparaît simplement des sources locales — et c’est précisément le cas de figure qui nous intéresse ici.
La décision de partir
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le départ de Joseph Von Ah. L’acte de mariage de Neuwiller de 1684 nous apprend que Joseph est fils de feu Balthasar Von Ah, qualifié de murarius — maçon — et civis — bourgeois — de « Duplo in Andrewaldt », localité identifiée comme Sachseln dans le canton d’Obwald par un généanaute. Ce Balthasar est vraisemblablement le Balz Von Ah né en 1610 répertorié dans les fiches Omlin, bien que cette identification repose sur la concordance des prénoms et de la localité, et non sur un acte de naissance de Joseph qui n’a pas été retrouvé à ce jour.
Il est possible que Joseph soit parti pour des raisons économiques. Dans une société montagnarde où la terre est rare et se transmet par héritage, les fils d’artisans — dont le capital est manuel et non foncier — n’ont parfois d’autre perspective que de chercher fortune ailleurs. Balthasar était maçon : ses fils héritaient d’un savoir-faire, pas d’une exploitation. Rien ne permet cependant d’affirmer avec certitude que ce fut la raison du départ de Joseph — d’autres motivations, personnelles ou familiales, nous sont inconnues.
Ce qui est certain, en revanche, c’est le contexte général qui rendait ce départ vers l’Alsace naturel et balisé. Depuis Henri IV, Obwald est lié à la France par des traités d’alliance renouvelés régulièrement. La lettre patente de Louis XIV datée de 1655, conservée aux Archives cantonales d’Obwald, ratifie solennellement ce lien — pensions annuelles, engagement militaire mutuel, flux humains entre les deux territoires. Des Obwaldois avaient déjà rejoint l’Alsace comme soldats ou artisans avant Joseph. Il est vraisemblable qu’il existait des réseaux de compatriotes déjà installés en Alsace, susceptibles d’accueillir et de recommander un nouveau venu — mais aucun document ne l’atteste pour Joseph en particulier.
L’Alsace des années 1670–1680 offrait par ailleurs des opportunités réelles. La guerre de Trente Ans (1618–1648) avait dévasté la région, et la reconstruction demandait des artisans qualifiés. Il est possible que Joseph, fils de maçon, ait exercé ce même métier et trouvé ainsi du travail à son arrivée — mais aucun acte ne mentionne sa profession, et cette hypothèse ne peut être vérifiée à ce stade.
Le voyage
Joseph quitte Sachseln vraisemblablement avant 1684, puisqu’il se marie cette année-là à Neuwiller. La saison et les circonstances exactes du départ nous sont inconnues. On peut supposer, comme il était d’usage pour tout homme quittant sa communauté à cette époque, qu’il était muni d’une lettre de conduite délivrée par les autorités de Sachseln — mais aucun tel document n’a été retrouvé le concernant.
L’itinéraire le plus probable suit les grandes routes de l’époque. De Sachseln, il descend vers Sarnen, longeant le lac familier. Il attaque ensuite la montée vers le Brünig, passage montagneux entre le haut Unterwald et le canton de Lucerne — un chemin taillé dans le roc, rude mais praticable. La descente ouvre progressivement sur des paysages plus doux. Lucerne, premier grand carrefour commercial, marque la fin des terres familières. De là, la route remonte vers le nord en direction de Bâle, ville frontière entre la Suisse, l’Allemagne et la France, où Joseph traverse le Rhin pour entrer en territoire français. Il longe ensuite la plaine d’Alsace vers Strasbourg, puis reprend la route vers le nord-ouest, traverse la forêt de Saverne et les contreforts des Vosges du Nord, jusqu’à Neuwiller-lès-Saverne. Au total, environ 280 kilomètres — une distance qui représentait, à pied, environ deux semaines de marche, durée ordinaire pour un compagnon artisan de l’époque.
L’installation à Neuwiller-lès-Saverne
Neuwiller-lès-Saverne est un bourg dominé par sa collégiale Saints-Pierre-et-Paul et sa communauté de chanoines. Pour un catholique obwaldois, l’environnement religieux est familier. Les circonstances précises de son installation nous sont inconnues.
Le 25 janvier 1684, Joseph Von Ah épouse à la collégiale Maria Catharina Wagner, fille de feu Johann Wagner, cordonnier (sutor) et bourgeois (civis) de Neuwiller. Les témoins sont Ludwig et Peter Wagner, vraisemblablement frères de la mariée. L’acte de mariage, rédigé en latin par le curé Theod. Wulff, révèle deux dispenses accordées par le vicaire général : les bans n’ont pas été publiés du côté de l’époux, et son acte de baptême n’a pas été présenté. Ces dispenses s’expliquent très probablement par la distance qui séparait Joseph de sa paroisse natale de Sachseln — obtenir des documents depuis la Suisse en temps utile était difficile. C’est la trace documentaire, ténue mais réelle, de la coupure avec le pays natal.
Joseph Von Ah vivra à Neuwiller jusqu’à sa mort le 13 septembre 1712, muni des derniers sacrements selon la formule de l’acte — sacramentis rite munitus —, inhumé deux jours plus tard dans le cimetière paroissial par le vicaire Jean Paul Heindit. L’acte de décès le qualifie de parochianusnoster — notre paroissien. Sa femme Maria Catharina lui survit trente-deux ans, s’éteignant le 29 juillet 1744. Son acte de décès la désigne comme veuve de « defuncti Josephi Von Aha civis in Neuwiller » — de feu Joseph Von Ah, civis de Neuwiller. C’est dans cet acte rédigé trente-deux ans après la mort de Joseph que ce terme apparaît, désignant vraisemblablement son statut de membre reconnu de la communauté de Neuwiller, sans qu’il soit possible de préciser davantage la nature exacte de ce statut en l’absence du registre des bourgeois de la ville.
À ses côtés lors de l’inhumation de sa mère en 1744 : ses fils Jacob et Michael Von Aha, qualifiés de cives hujus loci — bourgeois de ce lieu. La lignée obwaldoise était désormais pleinement alsacienne.
Sources
Sources primaires — Archives paroissiales de Neuwiller-lès-Saverne
- Acte de mariage de Joseph Von Ah et Maria Catharina Wagner, 25 janvier 1684, registre paroissial de Neuwiller-lès-Saverne
- Acte de décès de Joseph Von Ah, 13 septembre 1712, registre paroissial de Neuwiller-lès-Saverne
- Acte de baptême d’Anna Barbara Von Ah, 27 avril 1701, registre paroissial de Neuwiller-lès-Saverne
- Acte de décès de Maria Catharina Wagnerin, 29 juillet 1744, registre paroissial de Neuwiller-lès-Saverne
- Acte de mariage de Joannes Jacobus Von Ah et Anna Catharina Aaron, 19 novembre 1714, registre paroissial de Neuwiller-lès-Saverne
Sources primaires — Staatsarchiv Obwalden, Sarnen
- Fiches généalogiques Omlin, cote S.01.03.32, Sachseln : von Ah, in S.01.03 Pater Ephrem Omlin : Stammbuchauszüge, XVI^e–XIX^e siècles
- Lettre patente de Louis XIV ratifiant l’alliance franco-suisse avec Obwald, 1655, Archives cantonales d’Obwald
Sources secondaires
- Dictionnaire historique et biographique de la Suisse, dir. Marcel Godet, Henri Türler et Victor Attinger, Neuchâtel, 1921, article « Ah, von »
- La Suisse Pittoresque, canton d’Unterwald, XIX^e siècle, disponible sur Gallica (Bibliothèque nationale de France) : https://gallica.bnf.fr
- FamilySearch Wiki, « Sachseln Parish, Obwalden, Switzerland Genealogy » : https://www.familysearch.org/en/wiki/Sachseln_Parish,_Obwalden,_Switzerland_Genealogy
Communication personnelle
- Dr. E. S., Wissenschaftliche Mitarbeiterin, Staatsarchiv Obwalden, Sarnen, mai 2026

