Il y a des hommes qui occupent beaucoup de place sans jamais parler beaucoup. Jean GÉNIN était de ceux-là. Grand, silencieux, une Gitane maïs perpétuellement allumée à la lèvre — il avait le geste précis du fumeur qui n’attend pas que la première soit consumée pour en allumer une autre avec le mégot. Ceux qui l’ont connu se souviennent surtout de cette présence dense, de ce silence qui n’était pas indifférence mais retenue, et des cadeaux extravagants qu’il offrait les jours de chance.
Paris, le 12e, une naissance dans un siècle qui commence à peine
Jean naît le 8 juillet 1915 dans le 12e arrondissement de Paris, en pleine Grande Guerre. Son père, Albert GÉNIN, est employé aux chemins de fer de l’Est — un homme de la Haute-Saône monté à Paris, originaire de Quers, ce village de quelques centaines d’âmes dans la vallée de la Colombine, où les GÉNIN sont maçons et cultivateurs depuis au moins le milieu du XIXe siècle. Sa mère, Louise DEVEAUX, née à Franchevelle en 1888 et brodeuse de formation, est elle aussi issue de ces familles rurales de Franche-Comté enracinées depuis des générations autour de Quers. Ils s’étaient mariés en février 1912 à Quers, Albert avait vingt-quatre ans, Louise vingt-trois.
Jean est leur fils unique. Cette singularité — un enfant unique dans une fratrie de sept chez son père — n’est pas anodine. Le grand-père paternel, Joseph GÉNIN, maçon né en 1834, avait eu sept enfants avec Marie Louise PERNOT : Jules Henri, mort à vingt-deux ans sans descendance ; Alphonse Olympe, réformé au Conseil de révision pour ce que les registres militaires de l’époque appelaient pudiquement « imbécillité » — terme qui recouvrait des réalités médicales très diverses — et qui n’eut vraisemblablement pas de postérité ; Marie Octavie et Marie Berthe, mariées, dont les lignées restent à explorer ; Victor Albert, marié à Quers en 1897 ; et Albert Émile, le père de Jean, qui n’eut donc qu’un seul enfant. Cette branche GÉNIN, solidement implantée à Quers depuis des générations, se contractait lentement, silencieusement, comme une flamme qui baisse sans qu’on l’ait soufflée.
L’Indochine, une rencontre, le monde
On ne sait pas précisément à quel moment Jean GÉNIN entre à l’Institut géographique national ni ce qui l’y conduit. Ce que l’on sait, c’est qu’il devient cartographe — un métier de terrain, de précision et de mobilité — et qu’il part en Indochine. C’est là, dans ce monde colonial en train de basculer, qu’il rencontre Alice FISCHER, née à Meulan en 1911, secrétaire de direction, elle aussi expatriée. Elle avait été mariée une première fois et avait un enfant de cette union. Elle divorce pour Jean.
Les années indochinoises restent floues, comme beaucoup de choses dans la vie de Jean GÉNIN. Ce qu’on sait, c’est qu’il en revient avec une disposition marquée pour les pays difficiles et les terrains où d’autres ne vont pas. L’IGN l’envoie ensuite en Afrique, à plusieurs reprises, longuement — dans les déserts, loin des villes et des routes. C’est là qu’il apprend l’arabe, au contact des hommes et des pistes, suffisamment pour se faire comprendre dans des endroits où une carte et quelques mots peuvent valoir beaucoup. Il revient de ces missions avec des boîtes d’allumettes étrangères, des cigarettes sans marque connue, des objets dont personne ne demande l’origine.
Rue de Reuilly, les Gitanes et les casinos
De retour à Paris, Jean et Alice s’installent rue de Reuilly, dans le 12e arrondissement — l’appartement appartient au père de Jean, Albert, qui mourra en mars 1955 dans ce même arrondissement où son fils est né quarante ans plus tôt. C’est un intérieur singulier : au-dessus de la porte d’entrée, un crocodile empaillé monte la garde. Sur les étagères et dans les recoins, des objets venus d’ailleurs — ivoire, cuir, matières qui n’ont pas de nom précis dans les catalogues des grands magasins parisiens. Jean rapporte le monde avec lui, mais en dit peu.
Il est joueur. Pas discrètement — franchement, souverainement joueur. Les casinos et les champs de courses sont ses territoires complémentaires. Tout ce qu’il gagne, il le joue. Et quand la chance tourne bien, il ne le garde pas non plus : il l’offre. Alice reçoit alors des bijoux, de la maroquinerie de luxe, des cadeaux d’une générosité hors de proportion avec un salaire de cartographe. Alice est coquette, elle aime les belles choses — et Jean, quand il gagne, les lui donne toutes.
Sa voiture dans les années 1970 est une Peugeot — belle voiture — avec de la moumoute sur les sièges, et dans l’autoradio, les dernières cassettes. Jean est un homme qui suit son époque pour certaines choses et qui en ignore d’autres totalement.
L’été, Quers
La mère de Jean, Louise DEVEAUX, meurt le 8 avril 1977 à Quers, à quatre-vingt-huit ans. Elle y était restée toute sa vie, dans la maison familiale que son mari avait héritée des siens. Alice et elle ne s’entendaient pas — un sentiment visiblement réciproque — et tant que Louise fut vivante, Quers resta le village de la belle-mère, pas le leur.
Après sa mort, Jean et Alice commencent à passer les étés à Quers. La maison leur revient. Jean a alors soixante-deux ans.
Quers, c’est une route — une départementale qui relie Luxeuil à Lure, avec ses camions et ses voitures, un grand virage d’un côté, un autre de l’autre vers Lure, et au bout du champ de Jean, un passage à niveau : le train passe là. De chaque côté de cette route, des maisons, et derrière les maisons, des champs. En face ou presque, la ferme du village. Ce n’est pas un décor de carte postale — c’est un village qui travaille, qui a toujours travaillé.
Jean y retrouve son rythme, celui d’un homme qui a grandi dans une famille de la terre même si c’est à Paris qu’il est né. Il se lève avec le soleil et se couche à vingt heures. Le matin, il va au jardin potager — il y passe ses matinées, rentre à midi avec les légumes et les fruits, mange, et y retourne jusqu’au dîner. Le jardin est son territoire, son activité principale, sa façon d’être là.
À l’arrière de la maison, une pièce presque aussi grande que la cuisine sert de réserve. On y trouve des stocks — des biscottes, du café en grain, du sucre — accumulés avec une régularité méthodique. Sa femme expliquait que Jean avait peur d’une autre guerre, peur de manquer. Il disait volontiers à ceux qui l’entouraient qu’ils « n’avaient pas connu la guerre » et qu’ils « comprendraient ». Il avait quinze ans en 1930, vingt-quatre en 1939.
Le samedi matin, il allait au marché de Luxeuil de bonne heure, si tôt que les maraîchers finissaient à peine de s’installer. Il achetait des cageots de fruits — des pêches, des brugnons — pendant qu’Alice et ceux qui les accompagnaient attendaient à la pâtisserie, autour d’un gâteau. Ensuite, le supermarché pour les stocks de la semaine : du panaché, de l’Orangina. À neuf heures et demie, les courses étaient faites, la semaine était réglée.
L’hypothèse du revolver
Jean GÉNIN meurt le 14 mai 1984 à Saint-Cloud, emporté en quelques mois par un cancer du poumon généralisé. Il avait soixante-huit ans. Il avait épousé Alice le 24 janvier 1983 à Paris — moins d’un an avant sa mort, pour mettre en ordre ce qui devait l’être. Il est incinéré au Père-Lachaise.
C’est après sa mort qu’Alice fait une découverte. Au-dessus de l’armoire, enveloppé dans un chiffon, un revolver de gros calibre — type Magnum. Alice, interloquée, contacte la DGSE. Elle ne reçoit jamais de réponse.
Ce silence est impossible à interpréter avec certitude. La DGSE ne confirme ni n’infirme l’appartenance d’un agent, quelle que soit la demande et quel que soit le requérant. Mais le faisceau de ce que l’on sait de Jean GÉNIN — l’Indochine au moment où le SDECE y était très actif, les missions répétées en Afrique subsaharienne pendant la guerre froide dans des zones d’intérêt stratégique français, l’arabe appris sur le terrain, la discrétion absolue, l’arme — dessine un profil cohérent avec celui d’un « honorable correspondant », comme on appelait dans le jargon des services quelqu’un qui rend des services ponctuels de renseignement sans être un officier traitant à plein temps. Il est possible que Jean GÉNIN ait été davantage qu’un cartographe. Il est tout aussi possible que le revolver soit simplement le souvenir d’un homme qui avait vécu dans des endroits dangereux. La vérité, si elle existe quelque part dans des archives classifiées, n’a jamais été rendue à Alice.
La branche qui s’achève
Jean GÉNIN n’a pas eu d’enfant. Alice avait un fils de son premier mariage, mais Jean n’en a laissé aucun. Avec lui s’éteint cette ligne directe des GÉNIN de Quers — des maçons, des cultivateurs, des cheminots — qui avaient traversé le XIXe siècle à plusieurs, et le XXe à quelques-uns, avant de se réduire à ce fils unique, grand et silencieux, incinéré loin de la Haute-Saône, dont les cendres ne sont pas revenues dans le cimetière où reposent Joseph, Marie Louise et tous les autres.
Il reste les étés à Quers dans la mémoire de ceux qui y sont allés, le crocodile au-dessus de la porte, les cadeaux des jours de chance, et cette question sans réponse posée une fois pour toutes au-dessus d’une armoire.

