Mendiant, père et fils
En dépouillant le recensement de Colmar de 1836, je tombe sur deux lignes qui m’arrêtent. Numéros 1975 et 1976 : Wagner. Mendiant. Et sur la ligne suivante, le même nom, la même mention — et un âge : 2 ans. Un enfant de deux ans qualifié de mendiant. On sait que dans les recensements du XIXe siècle, la profession du chef de ménage est répercutée sur tous les membres du foyer, y compris les plus jeunes. Ce n’est pas l’enfant qui mendie, c’est la condition du foyer. Mais l’image reste saisissante : un homme et un tout petit, sans femme, sans ressources, réduits à tendre la main dans les rues de Colmar.
J’ai voulu savoir qui ils étaient. Ce que j’ai trouvé est une histoire d’une tristesse absolue.
Un fils qui reste
Chrétien WAGNER naît le 9 juillet 1784 à Colmar. Son père, Chrétien Wagner, est jardinier puis vigneron — un homme venu d’Ettenheimmünster, village du Bade de l’autre côté du Rhin, qui s’est installé à Colmar et y a épousé Anne Marie SCHWERY le 12 janvier 1784. La famille est modeste mais stable : des artisans, des vignerons, des gens qui travaillent la terre et la vigne sans savoir lire ni écrire, mais qui ont un métier et une place.
Chrétien est l’un des enfants d’une fratrie de plusieurs enfants — au moins cinq ont survécu à la naissance. Ses sœurs aînées se marient avant lui, en 1810 et 1820. Lui reste. Le père meurt en juin 1817, à soixante-seize ans. La mère, Anne Marie Schwery, est encore là — elle sera présente au mariage de son fils en 1821, à soixante-six ans. Catherine, la cadette, reste elle aussi au foyer : elle a eu un enfant de père inconnu en 1815, ce qui complique son avenir, et ne se mariera qu’en 1825, à trente-six ans.
C’est vraisemblablement pour rester auprès de sa mère et de sa sœur que Chrétien tarde. Il a trente-six ans quand il se marie enfin, en mars 1821 — quatre ans après la mort de son père, et alors que sa mère vieillit. Il part tard, sans fortune, dans un milieu déjà fragile. Ce retard ne lui laisse aucune marge.
Un vigneron de Colmar
Le 7 mars 1821, Chrétien Wagner épouse Barbe HAGER à Colmar. Il se déclare vigneron. Barbe est née le 25 septembre 1782 à Balschwilder, dans l’arrondissement de Belfort — elle a trente-huit ans, est domiciliée à Colmar depuis cinq ans, et ses parents, Jean Hager laboureur et Catherine Buecher, vivent encore à Balschwilder. Ni l’un ni l’autre ne sait signer : ils font leur marque au bas de l’acte. La mère de Chrétien, Anne Marie Schwery, est présente à la cérémonie.
Les deux époux sont âgés — lui trente-six ans, elle trente-huit. Un mariage tardif de part et d’autre, dans un monde où l’on se marie habituellement dix ans plus tôt. Ils n’ont pas le temps devant eux.

Les premières pertes
Le mariage dure moins de trois ans. En novembre 1823, Barbe accouche à l’hospice civil de Colmar — le couple est déjà dans le dénuement, Chrétien n’est plus vigneron mais journalier, et c’est à l’hospice que naissent les enfants des familles sans ressources. La petite fille reçoit le prénom de Barbe, comme sa mère. Un mois plus tard, en décembre 1823, Barbe HAGER meurt à l’hospice, vraisemblablement des suites de couches. Elle avait quarante et un ans. On perd la trace de la petite Barbe après sa naissance — elle n’a probablement pas survécu longtemps.

Chrétien se retrouve veuf, journalier, avec un nourrisson. Le 22 décembre 1824, il se remarie avec Thérèse POULET, née le 3 août 1793 à Widensohlen, village du canton d’Andolsheim. Thérèse a trente et un ans, Chrétien quarante. Ils s’installent à Colmar.

Une famille qui ne tient pas
Les enfants arrivent, et meurent.
Thérèse naît le 8 mai 1826 à Colmar. Anne Marie le 18 mai 1828, toujours à Colmar. On perd la trace d’Anne Marie après sa naissance — elle n’apparaît plus dans aucun acte retrouvé à ce jour.
La famille est entre-temps partie s’installer à Widensohlen, village natal de Thérèse Poulet. Le 13 juin 1832, un garçon naît — il reçoit le prénom de Chrétien, comme son père et son grand-père. Il meurt dix jours plus tard, le 23 juin 1832.
Le 12 février 1833, c’est la petite Thérèse qui meurt à Widensohlen, âgée de six ans. L’acte de décès précise qu’elle s’éteint dans la maison de son tuteur, un certain Kuhn — pourquoi cette enfant de six ans avait-elle un tuteur alors que ses deux parents étaient encore vivants ? La misère avait peut-être déjà rendu le couple incapable de s’en occuper.
Le 10 avril 1834, naît Jacques, à Widensohlen. Cette naissance-là laisse une trace, l’enfant respire, survit aux premières semaines. La famille rentre à Colmar.

La dernière année
Le 14 novembre 1835, Thérèse POULET meurt à Colmar. Elle avait quarante-deux ans. Chrétien est à nouveau veuf, avec un fils de dix-huit mois.

C’est dans cet état qu’il apparaît dans le recensement de 1836 : mendiant, avec Jacques, 2 ans, pour seule compagnie. Vigneron au jour de son mariage quinze ans plus tôt, il a traversé deux veuvages, vu mourir ses enfants les uns après les autres, glissé du métier de journalier à celui de fileur de laine, puis à la mendicité. Il a cinquante et un ans et rien.
Le 17 décembre 1836, Chrétien WAGNER meurt à l’hospice civil de Colmar. Les témoins qui déclarent son décès sont deux pensionnaires de l’hospice — pas de famille, pas de proches. Il est dit fileur de laine dans l’acte, comme si les déclarants lui rendaient une dernière dignité de métier. Sa sœur Catherine vit encore à Colmar — elle mourra en 1858 — mais son nom n’apparaît nulle part dans les actes de décès de son frère ni de son neveu. Impuissance ou rupture, on ne sait pas.

Jacques, seul
Il reste Jacques. Trois ans, orphelin de père et de mère, à l’hospice civil de Colmar.
Le 11 mars 1837, Jacques WAGNER meurt à l’hospice, âgé de trois ans. Les témoins qui déclarent son décès sont eux aussi des pensionnaires de l’hospice — deux vieillards hospitalisés qui ne le connaissent pas. Personne de sa famille n’est là.

En moins de seize mois, Thérèse Poulet, Chrétien Wagner et le petit Jacques sont morts tous les trois, au même endroit, sans que personne ne vienne témoigner en leur nom sinon des inconnus de hasard.
Ce qu’il reste
De cette famille, il ne reste rien — pas de descendance, pas de pierre tombale connue, pas de nom qui se perpétue. Barbe HAGER et sa maternité à l’hospice. Thérèse POULET et ses onze ans de lutte. Les cinq enfants dont quatre sont morts en bas âge — Barbe disparue sans trace, Chrétien mort à dix jours, Thérèse morte à six ans chez un tuteur, Anne Marie perdue de vue, Jacques mort à trois ans dans un hospice. Et Chrétien, vigneron devenu mendiant, qui a survécu à presque tous les siens avant de mourir à son tour dans le même hospice où était morte sa première femme treize ans plus tôt.
Le recensement de 1836 avait résumé tout cela en un seul mot : mendiant.
Sources : recensement de Colmar 1836 ; état civil de Colmar et de Widensohlen (Haut-Rhin), Archives départementales du Haut-Rhin, série 4 E et 5 Mi.

