Il m’arrive de trouver des mariages qui me font relire l’acte deux fois. Celui-ci, je l’ai probablement relu trois.
Antoinette 16 ans épouse son oncle
Alger, juillet 1865. Antoinette-Françoise Siffredi n’a que seize ans lorsqu’elle se présente devant l’officier d’état civil. L’homme qu’elle s’apprête à épouser s’appelle Vincent Maglione, négociant italien originaire de Laigueglia.
Jusque-là, rien de très extraordinaire dans l’Alger cosmopolite du XIXᵉ siècle.
Sauf que Vincent Maglione est le frère de sa mère.
Antoinette épouse son oncle.
Et pour que ce mariage puisse avoir lieu, il a fallu remonter jusqu’au pouvoir impérial : un décret du 3 mai 1865 a spécialement levé la prohibition qui interdisait leur union.
Pourquoi épouser son oncle ?
Vincent Maglione est né le 9 septembre 1835 à Laigueglia, sur la côte ligure. Il a vingt-neuf ans lorsqu’il épouse Antoinette. Celle-ci est née à Alger le 27 décembre 1848. Elle n’a que seize ans et demi.
Sa mère, Angèle Maglione, est la sœur de Vincent. Son père est Étienne Siffredi. Il n’y a donc aucune ambiguïté sur le lien de parenté : Vincent est bien l’oncle maternel d’Antoinette.


Mais une question demeure : pourquoi demander une dispense pour permettre un tel mariage ?
Une hypothèse me vient immédiatement à l’esprit. Antoinette serait-elle enceinte ?
Cela pourrait expliquer l’empressement à obtenir l’autorisation nécessaire. Mais ce n’est qu’une hypothèse et, comme toujours, il faut chercher les actes avant de construire l’histoire.
Je commence donc par rechercher les enfants du couple.
À Alger, je ne trouve rien.
Une famille apparaît en Italie
C’est finalement sur Geneanet que je découvre une piste. Un arbre mentionne en Italie un Vincenzo Maglione marié à Antonietta Siffredi et leur attribue trois fils : Vincenzo, né en 1866, Stefano en 1868 et Paolo en 1869.
Les noms correspondent. Les dates également. La commune indiquée est Laigueglia, précisément celle où Vincent est né.
La concordance est suffisamment forte pour aller vérifier directement dans les registres italiens et j’y retrouve leur premier enfant.
Le premier enfant naît à Laigueglia
En 1866, devant l’officier de l’état civil de Laigueglia, se présente Vincenzo Maglione, négociant, âgé de trente et un ans. Il déclare la naissance du fils que vient de mettre au monde son épouse :
Antonietta Siffredi, fille de Stefano.
Stefano est tout simplement la forme italienne d’Étienne : nous retrouvons donc bien Antoinette Siffredi, fille d’Étienne Siffredi, partie vivre en Italie avec son mari après leur mariage algérois.
Le petit garçon reçoit les prénoms de Vincenzo Quinto Stefano. Ce « Quinto » est particulièrement amusant : il signifie « cinquième » en italien. Et il porte bien son nom, puisqu’en remontant cette lignée, les Vincenzo se succèdent de génération en génération. Ce nouveau-né est le cinquième Vincent/Vincenzo Maglione de la famille.
Mais sa naissance apporte surtout une réponse à la question qui m’avait conduite jusqu’en Italie, elle intervient suffisamment longtemps après le mariage de juillet 1865 pour qu’une conception postérieure à celui-ci soit parfaitement possible.
Rien ne permet donc de penser qu’Antoinette était enceinte lorsqu’elle a épousé son oncle., cette explication, qui paraissait pourtant plausible au départ, ne repose sur aucun élément documentaire.
Le mystère reste entier.

Trois garçons et une vie en Ligurie
Les autres éléments retrouvés permettent peu à peu de reconstituer la famille. Après Vincenzo viennent Stefano, vers 1868, puis Paolo, en 1869.
Les Maglione sont implantés depuis longtemps à Laigueglia. Un annuaire commercial de l’époque y mentionne d’ailleurs un Maglione, négociant en huiles, activité qui correspond à celle de Vincent, régulièrement qualifié de négociant dans les actes.
Antoinette, née à Alger d’une mère italienne, se retrouve ainsi installée dans la ville natale de son mari et de sa mère, sur l’autre rive de la Méditerranée.
Cette nouvelle vie sera pourtant très courte.
Veuve à vingt-deux ans
Le 1er septembre 1871, un nouvel acte apparaît dans les registres de Laigueglia.

Vincenzo Maglione est mort, il n’a que trente-six ans. L’acte le qualifie toujours de négociant et, surtout, ne laisse aucun doute sur son identité : il est l’époux d’Antonietta Siffredi, fille de Stefano, c’est-à-dire d’Antoinette Siffredi, fille d’Étienne.
Six ans seulement après son mariage à Alger, Antoinette se retrouve veuve à vingt-deux ans, avec trois garçons encore très jeunes et à partir de là, les chemins commencent à se séparer.
Une famille entre deux rives
L’aîné, Vincenzo Quinto Stefano, reste en Italie. Il y fonde une famille et sa descendance se poursuit à Laigueglia pendant plusieurs générations.
Pour Antoinette, les choses sont moins simples.
Je sais qu’elle reviendra en Algérie, mais je ne sais pas encore quand. Rien, dans les documents retrouvés jusqu’à présent, ne permet de dire si elle repart peu après la mort de son mari ou si elle demeure encore plusieurs années, voire plusieurs décennies, en Italie.
La généalogie impose parfois d’accepter ces grands espaces blancs, la première preuve certaine que j’ai retrouvée de sa présence en Algérie est beaucoup plus tardive.
En 1915, Antoinette est de nouveau en Algérie
Le 31 octobre 1915, son fils Stefano Maglione meurt à l’hôpital civil de Bône.
L’acte est précieux. Stefano est âgé de quarante-sept ans, il est forgeron, célibataire et né à Laigueglia. Il est surtout désigné comme fils de Vincent Maglione, décédé, et d’Antoinette Siffredi, sa mère est toujours vivante, Antoinette est alors domiciliée à Randon, dans le département de Constantine.
Entre le décès de son mari à Laigueglia en 1871 et cet acte de 1915, il reste donc plus de quarante années à retrouver. À quel moment a-t-elle quitté l’Italie ? Est-elle revenue seule ? Certains de ses fils l’ont-ils accompagnée tandis que Vincenzo choisissait de rester à Laigueglia ?
Je ne le sais pas encore.
Pendant ce temps, les Siffredi et les Maglione à Alger
Un autre document permet de retrouver les deux familles à Alger.
Antoinette 16 ans épouse son oncle
En 1899, une publicité paraît dans la presse pour une « Fabrique française – Articles funéraires en tous genres ». La maison fournit notamment des couronnes, draperies mortuaires, fleurs artificielles, drapeaux, insignes et palmes. Elle possède deux établissements, 2 rue Bab-el-Oued à Alger et 12 rue Baudin à l’Agha.
Son nom : E. SIFFREDI & A. MAGLIONE.
Nous retrouvons là Étienne Siffredi et Angèle Maglione, les parents d’Antoinette. Plus de trente ans après le mariage de leur fille, les deux patronymes qui m’avaient intriguée dans cet acte de 1865 sont donc toujours associés à Alger.
Et ce n’est peut-être pas un détail. Cette implantation familiale en Algérie a pu jouer un rôle lorsque Antoinette a décidé, à une date que je cherche encore, de revenir dans son pays natal.
Une question toujours sans réponse
Au terme de cette recherche, j’en sais finalement beaucoup plus sur Vincent et Antoinette qu’au moment où j’ai découvert leur mariage.
Je sais qui ils étaient. Je sais qu’ils sont partis vivre à Laigueglia. J’ai retrouvé leur premier enfant, puis leurs autres fils. J’ai retrouvé la mort prématurée de Vincent et une partie du destin de leurs enfants. Je sais aussi qu’Antoinette est revenue en Algérie et qu’elle y vivait encore en 1915.
Mais je ne sais toujours pas pourquoi elle a épousé son oncle.
La grossesse, première explication qui m’était venue à l’esprit, n’est étayée par rien. Il reste donc une piste particulièrement importante : retrouver le dossier qui a précédé le décret impérial du 3 mai 1865. Peut-être les motifs avancés par Vincent, Antoinette et leurs familles pour obtenir cette dispense y sont-ils conservés.
C’est finalement ce que j’aime le plus dans cette histoire. Je suis partie d’une seule mention qui m’avait fait relire trois fois un acte de mariage, et elle m’a conduite d’Alger à Laigueglia, puis de Laigueglia à Bône et à Randon, sur les traces d’une famille dont l’histoire s’écrit des deux côtés de la Méditerranée.
Et malgré tout ce que les archives m’ont déjà raconté, elles n’ont pas encore répondu à la toute première question que je me suis posée.
Pourquoi Antoinette Siffredi a-t-elle épousé son oncle ?
Sources et archives
Cette enquête a été construite en croisant plusieurs sources. Les premières pistes familiales ont été retrouvées sur Geneanet, avant d’être vérifiées autant que possible dans les documents originaux. Les actes d’état civil d’Algérie proviennent des Archives nationales d’outre-mer (ANOM). Pour Laigueglia, les actes italiens — notamment les naissances et le décès de Vincenzo Maglione — ont été consultés sur Antenati, le portail officiel des archives d’État italiennes. Ces différentes sources m’ont permis de suivre la famille Siffredi-Maglione entre Alger et la Ligurie et, surtout, de confronter les informations des arbres généalogiques aux actes d’état civil originaux.
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