Jullien Ruault, mort prisonnier en Angleterre en 1667

Jullien Ruault, décédé dans les prisons d'Angleterre en 1667

Jullien Ruault, mort prisonnier en Angleterre en 1667, n’a laissé dans les registres paroissiaux de Barfleur que quelques mots pour raconter sa fin. Une phrase courte, presque sèche, mais suffisamment inhabituelle pour faire surgir une multitude de questions :

« Jullien Ruault décéda aux prisons d’Angleterre le sixiesme de juillet, dont la nouvelle arriva le IX aoust suivant, l’an 1667. »

Ainsi, Jullien Ruault est mort le 6 juillet 1667, quelque part en Angleterre. La nouvelle n’est arrivée à Barfleur que le 9 août, plus d’un mois après son décès.

Comment ce bourgeois normand s’est-il retrouvé enfermé dans une prison anglaise ? Son acte de décès ne le précise pas. Mais sa date, son lieu de résidence et le contexte historique permettent d’ouvrir une véritable enquête.

Un bourgeois de Barfleur

Jullien Ruault vivait à Barfleur, port du Cotentin ouvert sur la Manche et situé face aux côtes anglaises. Il était l’époux d’Hélène Osber, vraisemblablement issue d’une famille implantée à Montfarville, commune immédiatement voisine.

Le couple eut plusieurs enfants. Parmi eux se trouvaient les jumeaux Michel et Michelle Ruault, nés le 26 janvier 1637. Leur destinée fut malheureusement très brève : Michel mourut à l’âge de six jours et Michelle environ un mois après sa naissance.

Jullien Ruault apparaît encore vivant dans un acte passé à Barfleur en 1662. Quelques années plus tard, il se trouve donc en Angleterre, où il finit ses jours en captivité.

Les actes le qualifient de bourgeois de Barfleur. Au XVIIᵉ siècle, cette qualité désignait son appartenance à la communauté urbaine et une certaine position sociale. Elle ne permet cependant pas de connaître précisément son métier.

Dans un port tel que Barfleur, un bourgeois pouvait exercer le commerce, posséder des intérêts dans un navire, financer une expédition, transporter des marchandises ou lui-même naviguer. Le statut de bourgeois n’excluait donc nullement une activité maritime.

Une nouvelle venue d’Angleterre

L’acte ne dit pas simplement que Jullien Ruault est mort « en Angleterre ». Il précise qu’il décéda « aux prisons d’Angleterre ».

Le pluriel ne permet pas d’identifier un établissement particulier. Le curé de Barfleur connaissait manifestement le pays où Jullien était détenu, mais pas nécessairement la ville ni la prison dans laquelle il avait été enfermé.

La seconde partie de la mention est tout aussi intéressante :

« dont la nouvelle arriva le IX aoust suivant »

Le décès n’a pas été constaté par le curé. Il lui a été rapporté depuis l’étranger. La nouvelle a mis un peu plus d’un mois pour traverser la Manche, parvenir à la famille puis être consignée dans le registre paroissial.

Nous ignorons qui l’a transmise. Il pouvait s’agir d’un autre prisonnier libéré, d’un compagnon de voyage, d’un marchand, du capitaine d’un navire ou d’une correspondance envoyée d’Angleterre. L’acte ne permet pas de le déterminer.

Il établit néanmoins trois faits certains : Jullien Ruault se trouvait en Angleterre, il y était détenu et il y mourut le 6 juillet 1667.

La France et l’Angleterre étaient en guerre

La date du décès éclaire immédiatement cette mention.

Lorsque Jullien Ruault meurt, la France et l’Angleterre sont officiellement en guerre. Le conflit s’inscrit dans la deuxième guerre anglo-néerlandaise, commencée en 1665 entre l’Angleterre et les Provinces-Unies.

Louis XIV, allié aux Néerlandais, déclare la guerre à l’Angleterre en janvier 1666. Pendant les mois suivants, les navires français et anglais deviennent donc des bâtiments ennemis. Les navires de commerce peuvent être interceptés, leurs cargaisons saisies et leurs équipages conduits dans les ports et prisons du pays adverse.

La présence de prisonniers français en Angleterre est attestée par des documents contemporains. Le diariste anglais John Evelyn, chargé de missions auprès des marins malades, blessés et prisonniers, évoque en septembre 1666 les prisonniers de guerre français placés sous sa responsabilité. Une administration spécifique, la Commission for Sick and Wounded and Prisoners, s’occupait alors des captifs détenus en Angleterre.

Jullien Ruault est donc mort dans une prison ennemie alors que la guerre franco-anglaise était toujours en cours.

Avait-il été capturé en mer ?

L’hypothèse la plus vraisemblable est celle d’une capture maritime.

Barfleur se trouve au bord de l’une des routes maritimes les plus fréquentées entre la France et l’Angleterre. Jullien Ruault pouvait être embarqué sur un navire marchand, une barque de pêche ou un bâtiment transportant des hommes et des marchandises dans la Manche.

Plusieurs situations peuvent être envisagées :

  • il pouvait être marchand ou passager sur un navire français capturé par les Anglais ;
  • il pouvait exercer une activité liée à la navigation ou au transport maritime ;
  • il pouvait être propriétaire ou copropriétaire d’une barque et accompagner une expédition ;
  • il pouvait appartenir à l’équipage d’un bâtiment ;
  • il pouvait éventuellement avoir participé à une opération de course.

Cette dernière possibilité reste cependant entièrement à démontrer. Aucun document actuellement connu ne permet de présenter Jullien Ruault comme un corsaire, un marin ou un maître de navire.

Il pourrait également s’être trouvé en Angleterre pour des affaires commerciales avant son arrestation. La capture en mer paraît cohérente avec son lieu de résidence et le contexte militaire, mais elle demeure une hypothèse, non un fait établi.

La guerre maritime dans la Manche

La guerre qui se déroule alors est principalement maritime. Les flottes anglaises et néerlandaises s’affrontent dans la Manche et en mer du Nord, tandis que navires marchands et bâtiments de moindre importance risquent eux aussi d’être interceptés.

La bataille de Lowestoft, livrée le 3 juin 1665, constitue le premier grand affrontement naval du conflit. Elle oppose les flottes anglaise et néerlandaise, avant l’entrée officielle de la France dans la guerre. Elle ne peut donc avoir aucun rapport direct avec Jullien Ruault, mais elle illustre l’ampleur et la violence des combats maritimes qui touchent alors les mers bordant les côtes normandes.

La bataille de Lowestoft le 3 Juin 1665 peint par Adriaen van Diest dans les années 1670 (Denver Art Museum)

Après l’entrée en guerre de la France en 1666, les Français capturés peuvent être conduits dans les ports anglais, puis répartis dans différents lieux de détention. Les conditions de captivité sont difficiles : le gouvernement anglais doit organiser leur logement, leur alimentation et les soins apportés aux malades et aux blessés, dans un pays déjà éprouvé par la peste de 1665 et le grand incendie de Londres de 1666.

Aucun document accessible en ligne ne permet, pour le moment, d’identifier la prison où Jullien Ruault fut enfermé ni la maladie ou les circonstances qui provoquèrent sa mort.

Mort vingt-cinq jours avant la paix

Le destin de Jullien Ruault est d’autant plus saisissant qu’il meurt quelques semaines seulement avant la fin de la guerre.

Le traité de Breda est signé le 31 juillet 1667 par l’Angleterre, les Provinces-Unies, la France et le Danemark-Norvège. Il met fin à la deuxième guerre anglo-néerlandaise et prévoit notamment le règlement du sort des prisonniers.

Le traité de paix de Breda signé le 31 July 1667, Contemporary engraving by Romeyn de Hooghe

Jullien Ruault est décédé le 6 juillet, soit vingt-cinq jours avant la signature du traité. Il n’a donc pas connu la paix ni les éventuelles mesures de libération et d’échange qui devaient suivre.

Lorsque la nouvelle de sa mort arrive à Barfleur, le 9 août, le traité est déjà signé — même si sa ratification définitive n’intervient que le 24 août. Sa famille apprend ainsi presque simultanément la fin prochaine du conflit et la certitude qu’il ne reviendra pas.

Une enquête qui reste ouverte

Pour retrouver les circonstances précises de sa captivité, il faudrait désormais rechercher Jullien Ruault dans les archives maritimes françaises et britanniques.

Les fonds de l’Amirauté pourraient conserver la trace d’un navire capturé, de sa cargaison ou de son équipage. Les archives anglaises relatives aux prisonniers de guerre de 1666 et 1667 pourraient également contenir une liste, une demande de secours, un ordre de transfert ou le signalement de son décès.

Du côté de Barfleur, les minutes notariales, inventaires après décès, partages et procurations pourraient révéler son activité professionnelle, l’existence d’intérêts maritimes ou les démarches entreprises par Hélène Osber après la disparition de son mari.

Pour l’instant, le registre paroissial demeure le seul témoin direct de son destin. Quelques mots suffisent pourtant à replacer un homme, une famille de Barfleur et une mort lointaine au cœur d’une guerre européenne :

« Jullien Ruault décéda aux prisons d’Angleterre… »


Légendes des illustrations

Pour le port de Barfleur :

Plan de Barfleur dressé en 1678, onze ans après la mort de Jullien Ruault. La carte distingue l’abbaye (A), la paroisse (B) et le port (C). Extrait du Recueil des cartes topographiques des côtes maritimes de Normandie, depuis Tréport jusque à Cherbourg, avec les plans particuliers et mémoires des endroits des descentes, par Sainte-Colombe, hydrographe. Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, cote GE SH 18 PF 33 P 6 D.

Pour la bataille de Lowestoft :

La bataille de Lowestoft, le 3 juin 1665, fut le premier grand affrontement naval de la deuxième guerre anglo-néerlandaise. Elle opposa les Anglais aux Néerlandais avant l’entrée officielle de la France dans le conflit. Cette représentation illustre le contexte de la guerre maritime, mais n’est pas liée à la capture de Jullien Ruault.

Pour la signature du traité de Breda :

Proclamation de la paix conclue à Breda le 31 juillet 1667 entre l’Angleterre, les Provinces-Unies, la France et le Danemark-Norvège. Jullien Ruault était mort dans les prisons d’Angleterre vingt-cinq jours auparavant.

Sources

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