Une dispense de consanguinité en 1755 : reconstituer quatre générations à partir d’un seul acte
Muneville-le-Bingard (Manche) — Archives diocésaines de Coutances, 301 J 81
Ce qu’est une dispense de consanguinité
Sous l’Ancien Régime, l’Église catholique interdit le mariage entre personnes unies par des liens de sang jusqu’au quatrième degré canonique inclus. Lorsque deux fiancés se découvrent parents à un degré prohibé, ils ne peuvent se marier sans obtenir au préalable une autorisation ecclésiastique : la dispense d’empêchement de consanguinité. Selon le degré concerné, cette dispense relève soit de Rome (pour les degrés les plus proches), soit de l’évêque diocésain (pour les degrés plus éloignés, notamment le troisième au quatrième). C’est ce second cas qui nous occupe ici.
Pour l’obtenir, les fiancés déposent une requête écrite auprès de l’évêque, qui mandate un commissaire local — généralement un curé doyen — pour procéder à une information canonique. Celle-ci consiste à entendre séparément les deux suppliants et plusieurs témoins, sous serment, afin de vérifier la réalité de la parenté, l’honnêteté des intentions et l’impossibilité de se désister sans préjudice grave. L’ensemble des pièces constitue un dossier qui, lorsqu’il est conservé, représente pour le généalogiste une source d’une richesse exceptionnelle.
Le dossier de Richard de Saint Denis et Jeanne Louise de Saint Denis
Le dossier conservé sous la cote 301 J 81 aux Archives départementales de la Manche concerne Richard de Saint Denis et Jeanne Louise de Saint Denis, tous deux natifs et demeurants à Muneville-le-Bingard, paroisse du diocèse de Coutances. La procédure s’étend du 17 décembre 1754 au 3 janvier 1755 — moins de trois semaines, délai remarquablement court qui témoigne de l’urgence ressentie par les parties.
Le dossier complet comprend : la requête originale présentée à Coutances le 17 décembre 1754, l’ordonnance du vicaire général du 18 décembre ordonnant l’information et commettant le curé pour y procéder, l’exploit d’assignation des témoins du 31 décembre, l’extrait baptistaire de Jeanne Louise certifié le 2 janvier 1755, et le verbal d’information du 3 janvier 1755 contenant les dépositions des suppliants et des témoins.
Les suppliants
Richard de Saint Denis est fils de feu Richard de Saint Denis, journalier, et de feue Jeanne ? (le patronyme maternel reste illisible dans l’acte). Il est âgé de 25 ans, journalier lui-même, natif et demeurant à Muneville-le-Bingard, né donc vers 1729-1730. Il ne sait pas écrire et signe d’une marque. Sa situation matérielle est précaire : il déclare n’avoir que quatre vergées de terre et être obligé de travailler à la journée pour subsister.
Jeanne Louise de Saint Denis est fille de Thomas de Saint Denis, laboureur, et de Marie Fontaine. Elle est âgée de 27 ans accomplis depuis le 5 novembre précédent, ce que confirme l’extrait baptistaire joint au dossier. Elle demeure chez son père à Muneville-le-Bingard, ne sait pas écrire et ne dispose que de dix à douze livres de rente au denier dix. Elle signe également d’une marque.
Les deux cousins sont donc pratiquement contemporains — nés à deux ans d’intervalle — ce qui est parfaitement cohérent avec le degré de parenté établi : ils sont tous deux arrière-petits-enfants de Pierre de Saint Denis.
Une discrète asymétrie sociale sépare pourtant leurs familles : le père de Richard est journalier, au bas de l’échelle rurale normande, tandis que le père de Jeanne Louise est laboureur, paysan disposant d’une exploitation. Cette distinction, courante dans les actes normands du XVIIIe siècle, éclaire la déposition de Richard, qui insiste sur le fait que ce n’est pas le bien de Jeanne Louise qui le fait la demander en mariage — puisqu’elle n’en a guère — mais l’amitié qu’il a pour elle. Elle éclaire aussi, indirectement, un écart d’instruction : Richard ne sait pas signer, tandis que son futur beau-père Thomas, laboureur, appose une signature lisible et formée au bas de sa déposition. Le statut de laboureur impliquait souvent une gestion minimale de comptes et d’actes, qui favorisait l’accès à l’écriture là où le journalier, dépourvu de terre, n’en avait pas l’usage.
La chronologie du mariage
Les dépositions permettent de reconstituer avec précision le calendrier de cette union.
Avant juillet 1754, Richard et Jeanne Louise nouent une amitié que Richard décrit comme exclusive : il la hante deux à trois fois par semaine, et déclare ne connaître dans la paroisse personne pour qui il éprouverait autant d’inclination. Vers le mardi après la Saint-Pierre — soit aux alentours du 30 juin ou du 1er juillet 1754 — ils échangent la foi de mariage du consentement de leurs parents et amis, et font rédiger les pactions devant notaire.
C’est seulement après la signature de ce contrat qu’un parent révèle à Thomas de Saint Denis que les fiancés sont cousins. Julien de Saint Denis, beau-frère de Richard, l’apprend à son tour vers novembre 1754. Les parties déposent leur requête à Coutances le 17 décembre 1754 — soit environ six semaines après la découverte de l’empêchement, le temps de consulter, de rassembler les pièces et de faire le déplacement.
Cette chronologie est importante : elle établit que le mariage n’a pas été contracté en connaissance de cause de l’empêchement, ce qui est une condition nécessaire à l’obtention de la dispense.
Quatre générations restituées par la table généalogique
C’est la pièce maîtresse du dossier pour le généalogiste. Elle figure dans la déposition de Thomas de Saint Denis — père de la suppliante et donc témoin de première main pour sa propre branche — et est confirmée mot pour mot par Julien de Saint Denis, beau-frère de Richard, qui appartient à une branche différente et constitue ainsi une corroboration indépendante.
Pierre DE SAINT DENIS (souche commune)
│
├── Élisabeth DE SAINT DENIS
│ épouse Pierre DE SAINT DENIS
│ └── Richard DE SAINT DENIS
│ └── Richard DE SAINT DENIS (suppliant, 25 ans, né v. 1729)
│
└── François DE SAINT DENIS
└── Louis DE SAINT DENIS
└── Thomas DE SAINT DENIS (laboureur, 53 ans en 1755)
└── Jeanne Louise DE SAINT DENIS (suppliante, 27 ans, née 5 nov. 1727)En quatre générations et deux rameaux, la table nomme sept individus. L’empêchement canonique est de troisième au quatrième degré : Richard descend de Pierre par trois intermédiaires (Pierre → Élisabeth → Richard → Richard), Jeanne Louise par quatre (Pierre → François → Louis → Thomas → Jeanne Louise).
Ce que les témoins apportent en plus
La procédure canonique exige d’entendre les témoins séparément, ce qui interdit toute concertation et renforce la valeur probante de leurs déclarations concordantes. Quatre témoins sont entendus.
Thomas de Saint Denis, laboureur, 53 ans, est le père de la suppliante. Sa déposition est la plus riche du dossier : il confirme la parenté, livre la table généalogique la plus développée, et déclare n’avoir appris l’existence de l’empêchement qu’après la signature du contrat de mariage. Il appose au bas de sa déposition une signature lisible et formée — détail qui n’est pas anodin dans ce contexte social. Laboureur disposant d’une exploitation, il avait l’usage pratique de l’écriture que le journalier Richard, dépourvu de terre, n’avait pas eu l’occasion d’acquérir.
Julien de Saint Denis, marchand colporteur, 24 ans, est le beau-frère de Richard — ce qui signifie qu’il a épousé une sœur de Richard, dont l’existence est ainsi indirectement attestée bien qu’elle ne soit pas nommée dans le dossier. Il signe lui aussi de sa main. Sa profession de colporteur, activité caractéristique du bocage normand au XVIIIe siècle, impliquait une circulation permanente de village en village et supposait une capacité minimale à tenir des comptes, ce qui explique son instruction. Sa déposition confirme la table généalogique et précise que le contrat de mariage était rédigé avant que la parenté soit connue.
Jacques Le Bled, laboureur, 52 ans, et Jean Durand, laboureur, 28 ans, sont tous deux déclarés sans lien de parenté ni d’alliance avec les suppliants. Ils constituent les témoins extérieurs exigés par la procédure. Leurs dépositions sont plus courtes et plus factuelles : ils confirment avoir vu Richard fréquenter la maison de Jeanne Louise, attestent la pauvreté des deux familles, et n’ont pas connaissance d’autre empêchement civil ou canonique entre les parties. Leurs noms — Le Bled et Durand — peuvent orienter vers d’autres familles de la paroisse gravitant dans l’orbite des Saint Denis, et méritent d’être conservés comme points de repère pour de futures recherches.
L’extrait baptistaire : une pièce dans la pièce
Le dossier contient un document exceptionnel dans ce type de procédure : un extrait certifié du registre paroissial de Muneville-le-Bingard pour l’année 1727, délivré le 2 janvier 1755 par Guillaume Banlois le Royer, vicaire de la paroisse. Il atteste :
Une fille pour Thomas de Saint Denis et Marie Fontaine sa femme, née le 5 novembre 1727, baptisée le même jour, nommée Jeanne Louise, par Jeanne Couillard veuve de Pierre Fontaine, assistée de Louis de Saint Denis, lesquels ont déclaré ne savoir signer.
Cet acte confirme l’âge déclaré par Jeanne Louise dans sa déposition. Il livre en outre deux informations supplémentaires. Le parrain Louis de Saint Denis n’est autre que le grand-père paternel de Jeanne Louise selon la table généalogique — fils de François, père de Thomas. Sa présence au baptême de 1727 confirme qu’il était encore en vie à cette date et qu’il entretenait des liens étroits avec la branche de son fils. La marraine Jeanne Couillard, veuve de Pierre Fontaine, appartient à l’entourage de la famille maternelle : Marie Fontaine, mère de Jeanne Louise, et Pierre Fontaine étaient vraisemblablement parents, ce qu’un acte de mariage Fontaine dans les registres de Muneville-le-Bingard permettrait de préciser.
Méthode : ce que cette source impose comme démarche
Une dispense de consanguinité ne se suffit pas à elle-même. Elle ouvre un programme de recherches qu’il convient de mener systématiquement selon deux axes.
Les actes dont parle la dispense doivent être retrouvés en priorité. Le contrat de mariage de Richard et Jeanne Louise, rédigé vers le 30 juin-1er juillet 1754 devant un notaire de la région, est à rechercher dans les minutiers notariaux des Archives de la Manche (série 5 E). L’acte de mariage lui-même devrait figurer dans le registre paroissial de Muneville-le-Bingard pour 1755, dans les semaines suivant l’accord de la dispense. Ces deux actes clôtureront le dossier et confirmeront que la dispense a bien été utilisée.
Les actes induits par la table généalogique constituent le second volet. La table nomme François de Saint Denis, Louis de Saint Denis et Thomas de Saint Denis sans donner aucune date. Leurs baptêmes respectifs — François vers 1630-1650, Louis vers 1655-1680, Thomas vers 1700-1705 — sont à rechercher dans les registres paroissiaux de Muneville-le-Bingard, consultables aux Archives de la Manche et en ligne pour la période postérieure à 1668. Les actes de mariage de chacun de ces individus livreront à leur tour de nouvelles filiations et élargiront le réseau familial.
Au-delà de ces recherches directes, le dossier révèle en creux plusieurs individus dont l’existence est attestée sans être documentée : la sœur de Richard, épouse de Julien de Saint Denis, et Pierre Fontaine, mari défunt de la marraine, sont deux pistes à explorer dans les registres paroissiaux. De même, les témoins extérieurs Le Bled et Durand peuvent réapparaître dans d’autres actes de la paroisse et contribuer à éclairer le réseau social de cette famille.
La dispense de consanguinité est ainsi, pour le généalogiste qui sait la lire, bien davantage qu’un simple acte d’autorisation : c’est un instantané de la mémoire généalogique d’une communauté rurale, fixé sous serment à un moment précis, capable de restituer quatre générations d’ancêtres là où les registres paroissiaux s’arrêtent ou font défaut, et de révéler en creux des individus que nul autre acte n’aurait fait apparaître.

