Les sœurs BLONDE aux États-Unis : une histoire familiale au cœur d’une grande vague d’émigration
Au début des années 1870, deux sœurs quittent les villages du Haut-Rhin pour tenter leur chance aux États-Unis. Leur histoire est unique, mais elle s’inscrit dans un mouvement migratoire qui a profondément marqué l’Alsace et le Territoire de Belfort.
Dans les deux premiers épisodes de cette enquête, je vous ai raconté comment une simple question sur les enfants laissés à Grandvillars par mon ancêtre Anne Marie WEDLY m’avait conduite à reconstituer une branche entière de la famille BLONDE installée aux États-Unis.
Les recherches dans les archives américaines ont permis de retrouver deux sœurs de Célestin BLONDE : Adélaïde et Henriette. Toutes deux ont quitté leur région natale au début des années 1870 pour construire une nouvelle vie de l’autre côté de l’Atlantique.
Leur parcours est aujourd’hui en partie reconstitué. Mais il prend tout son sens lorsqu’on le replace dans l’histoire de leur époque.
Les États-Unis : une terre d’opportunités
Lorsque les sœurs BLONDE arrivent en Amérique, les États-Unis viennent de sortir de la guerre de Sécession (1861-1865). Le pays entre dans une période de croissance spectaculaire.
Les voies ferrées relient progressivement l’Est et l’Ouest. Les grandes villes connaissent une expansion rapide. Les industries du textile, de la métallurgie, de la mécanique ou encore de la chaussure recrutent une main-d’œuvre toujours plus nombreuse. Les besoins sont immenses et les salaires, sans être élevés, paraissent souvent plus attractifs que ceux proposés en Europe.
Le port de New York (État de New York, États-Unis) devient alors la principale porte d’entrée des immigrants européens. Bien avant l’ouverture d’Ellis Island en 1892, les nouveaux arrivants sont accueillis à Castle Garden, où transitent des millions de migrants venus tenter leur chance dans le Nouveau Monde.

Pour beaucoup, New York n’est qu’une étape. Les réseaux familiaux ou professionnels orientent ensuite les nouveaux arrivants vers les États où les possibilités d’emploi sont les plus nombreuses.
Le Massachusetts, le Connecticut et l’État de New York comptent justement parmi les régions industrielles les plus dynamiques de cette époque.
Deux sœurs, deux nouvelles vies
C’est dans ce contexte que réapparaît Adélaïde BLONDE.
Après avoir disparu des archives françaises, elle est retrouvée en 1871 lors de son mariage avec Cyprien DUPONT dans le Massachusetts (États-Unis). Une nouvelle vie commence alors pour elle.

Les recensements américains permettent de suivre progressivement sa famille. Les naissances se succèdent. Les documents révèlent cependant une réalité bien différente de l’image idéalisée de l’Amérique.

Le recensement de 1900 indique qu’Adélaïde a donné naissance à huit enfants, mais que cinq seulement sont encore vivants. Trois sont donc décédés avant cette date. Les causes nous échappent encore, mais cette simple information rappelle que l’émigration n’efface ni les difficultés de la vie quotidienne ni la forte mortalité infantile qui touche encore de nombreuses familles à la fin du XIXᵉ siècle.
Pendant ce temps, sa sœur Henriette BLONDE suit un parcours parallèle.
Mariée à Georges HERBUTE, elle s’installe d’abord dans l’État de New York, où naissent plusieurs de leurs enfants, avant que la famille ne déménage à Danbury (Connecticut, États-Unis).
Le recensement de 1910 permet presque d’entrer dans leur foyer.
On y découvre Georges, devenu mécanicien, Henriette, leur fils George Henry HERBUTE, lui aussi mécanicien, ainsi que leur petite-fille Estelle, élevée auprès de ses grands-parents.
Quelques années plus tard, la carte d’enregistrement militaire de George Henry, établie pendant la Première Guerre mondiale, nous apprend son adresse, son employeur, sa date de naissance exacte et même la couleur de ses yeux et de ses cheveux.

En quelques documents seulement, une famille disparue des archives françaises reprend littéralement vie.
Une intégration progressive
Les archives montrent également comment ces familles s’intègrent progressivement à leur nouveau pays.
Les enfants naissent américains.
Les prénoms s’adaptent.
Henriette devient parfois Henrietta.
Georges devient George.
Les actes sont désormais rédigés en anglais.
Les recensements précisent parfois que la langue maternelle reste le français, tandis que les générations suivantes utilisent de plus en plus l’anglais.
Les familles demandent la naturalisation américaine, deviennent propriétaires de leur logement, exercent des métiers qualifiés et voient leurs enfants suivre un parcours très différent de celui de leurs parents.
En deux générations, une famille de cultivateurs et d’ouvriers du Haut-Rhin est devenue une famille américaine.
Pourquoi sont-elles parties ?
C’est probablement la question qui intrigue le plus.
Malheureusement, aucune archive retrouvée à ce jour ne répond directement.
Les documents racontent ce qui s’est passé.
Ils ne disent presque jamais pourquoi.
Le contexte historique apporte cependant quelques éléments de compréhension.
Au XIXᵉ siècle, l’Alsace figure parmi les principales régions françaises d’émigration vers les États-Unis. Les départs concernent aussi bien des cultivateurs que des artisans ou des ouvriers. Les réseaux familiaux jouent un rôle essentiel : lorsqu’un membre de la famille s’est déjà installé en Amérique, il facilite souvent l’arrivée de ses proches.
La guerre franco-prussienne de 1870 et l’annexion d’une grande partie de l’Alsace modifient également profondément la vie de nombreuses familles. Les questions de nationalité, les changements de frontière et les incertitudes politiques s’ajoutent aux difficultés économiques.
Mais il serait excessif d’affirmer que ces événements expliquent, à eux seuls, le départ des sœurs BLONDE.
À ce jour, plusieurs hypothèses restent possibles.
Adélaïde est peut-être partie la première.
Henriette l’a peut-être rejointe.
Ou les deux sœurs ont-elles tout simplement traversé l’Atlantique ensemble.
Les archives ne permettent pas encore de trancher.
Une enquête qui continue
Cette recherche est loin d’être terminée.
Je n’ai toujours pas retrouvé avec certitude le navire qui a conduit Adélaïde aux États-Unis.
Je cherche encore celui d’Henriette.
Je pense également avoir identifié Adèle Louise BLONDE, la fille d’Adélaïde restée en France pendant son enfance, sur une liste de passagers du Labrador en 1879. Mais, en l’absence d’une preuve formelle, cette piste doit encore être considérée comme une hypothèse.
Peut-être de nouveaux documents seront-ils un jour numérisés.
Peut-être un descendant américain reconnaîtra-t-il cette histoire.
C’est aussi cela, la généalogie : accepter que certaines réponses demandent des années de recherche.
Une famille… et toute une époque
Au départ, je voulais seulement comprendre qui avait élevé les enfants d’Anne Marie WEDLY après la mort de leur père.
Cette simple question m’a finalement conduite à parcourir plus d’un siècle d’histoire et plusieurs milliers de kilomètres.
Les sœurs BLONDE ne représentent qu’une seule famille.
Pourtant, leur destin ressemble à celui de milliers d’autres Alsaciens et habitants du Haut-Rhin qui, au XIXᵉ siècle, ont quitté leur village avec l’espoir de construire une vie meilleure aux États-Unis.
Certaines archives ont disparu.
D’autres restent encore à découvrir.
Mais grâce à la numérisation des fonds français et américains, il est désormais possible de retisser ces histoires familiales que l’océan semblait avoir définitivement séparées.
Retrouvez les précédents épisodes de cette enquête
📖 Épisode 1 – Grandvillars – New York : comment une famille s’est dispersée entre deux continents (1/3)
En cherchant qui avait recueilli les enfants d’Anne Marie WEDLY après la mort de leur père, une enquête généalogique m’a conduite jusqu’aux États-Unis, sur les traces de deux sœurs de la famille BLONDE parties refaire leur vie outre-Atlantique.
👉 Lire l’épisode 1
📖 Épisode 2 – Grandvillars – New York : comment une famille s’est dispersée entre deux continents (2/3)
Retrouver une famille française installée aux États-Unis ne s’improvise pas. FamilySearch, Findmypast, recensements américains, changements de noms et de prénoms… découvrez les méthodes et les difficultés rencontrées pour reconstituer le parcours des sœurs BLONDE et de leurs descendants.
👉 Lire l’épisode 2
Sources
Cette série repose sur le croisement des archives françaises (état civil, recensements, archives départementales), des archives américaines (recensements fédéraux, actes de mariage, cartes d’enregistrement militaire, listes de passagers), des bases FamilySearch et Findmypast, ainsi que sur des travaux historiques consacrés à l’émigration alsacienne vers les États-Unis au XIXᵉ siècle et au développement économique américain après la guerre de Sécession. Toutes les affirmations concernant la famille BLONDE sont fondées sur les documents retrouvés. Les hypothèses de recherche sont explicitement présentées comme telles.
La première gravure présentée est In the land of promise 1884 de Charles Ulrich
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