La migration, un héritage ?

Cinq générations Brischnatz de la Bohême à l’Algérie

Cet article propose une étude de la mobilité géographique dans une lignée familiale alsacienne sur cinq générations, de la fin du XVIIIe siècle au début du XXe siècle. À partir du dépouillement systématique des fratries issues de Mathias Brichnatz, originaire de Medlešice en Bohême (actuelle République tchèque), il examine dans quelle mesure la propension à migrer se transmet — ou non — d’une génération à l’autre, et tente d’identifier les moteurs historiques de chaque vague de mobilité.


Introduction générale : la migration comme fil rouge

Cet article sur la famille Brischnatz est le premier volet d’une série consacrée à la migration dans mon arbre généalogique.

En travaillant sur ma généalogie, j’ai été frappée par la récurrence des déplacements géographiques sur plusieurs branches et plusieurs siècles. Environ 10 % de mes ancêtres directs ont changé de département ou de pays entre leur naissance et leur lieu de vie — un chiffre à interpréter avec prudence, car certaines branches, notamment alsaciennes et prussienne, restent encore peu documentées, ce qui sous-estime vraisemblablement le phénomène.

Mais au-delà de la statistique, c’est la nature de ces migrations qui interpelle. Chaque branche présente un profil différent : migration forcée par la guerre, migration économique vers les pôles industriels, migration coloniale, migration individuelle et silencieuse. Et dans chaque branche, les fratries se comportent différemment : certains partent, d’autres restent, parfois dans la même famille, la même génération.

La question qui traverse ces articles est simple à poser, difficile à trancher : la mobilité géographique se transmet-elle ? S’agit-il d’un trait familial, d’une disponibilité au départ qui se perpétue, ou simplement de circonstances historiques qui poussent ou retiennent selon les opportunités du moment ?

Ces articles ne prétendent pas répondre définitivement à cette question. Ils l’examinent, branche par branche, en s’appuyant sur les données réunies — avec leurs lacunes explicitement signalées.

Il faut également noter que la chaîne migratoire ne s’est pas interrompue au XXe siècle — ni dans cette branche, ni dans les autres lignées qui feront l’objet des prochains volets de cette série. La dispersion continue, génération après génération, sans qu’on puisse dire avec certitude si c’est l’héritage ou le hasard qui la produit.


1. Point de départ : une famille venue de Bohême

Tout commence par un prisonnier de guerre.

En 1796, les armées françaises capturent un jeune soldat de vingt ans, Jean Brischnatz, né le 23 octobre 1776 à Medlešice, un village de Bohême orientale près de Chrudim (actuelle République tchèque). À cette époque, Medlešice appartient à l’Empire d’Autriche, qui contrôle la Bohême depuis le XVIIe siècle : Jean est donc sujet des Habsbourg, ce qu’on appelait alors un « Autrichien » dans les actes français — une désignation d’appartenance impériale plutôt que nationale au sens moderne.

Il ne rentrera jamais chez lui. Devenu sous-préposé aux Douanes françaises, blessé en 1815, naturalisé Français après une longue procédure documentée aux Archives nationales, il finit sa vie à Marckolsheim, dans le Bas-Rhin, où il meurt en 1835.

C’est lui qui ancre la famille en Alsace. C’est lui, aussi, qui ouvre involontairement une longue histoire de déplacements.

Pour comprendre cette histoire, il faut regarder non pas seulement les ancêtres directs, mais l’ensemble des fratries : combien d’enfants de chaque génération sont restés, combien sont partis, et vers où. C’est cette méthode — systématique, fratrie par fratrie — qui permet de distinguer ce qui relève d’un moteur familial de ce qui relève d’un contexte historique.


2. Précisions méthodologiques

Cette étude porte sur la descendance de Mathias Brichnatz (Medlešice, Bohême, actuelle République tchèque), père de Jean. Elle couvre cinq générations documentées, soit une soixantaine d’individus, dont une trentaine d’adultes ayant atteint l’âge du mariage.

Sur la définition de la migration

Toutes les mobilités ne se valent pas, et il serait trompeur de mettre sur le même plan un déplacement de quinze kilomètres entre deux villages alsaciens et un départ vers l’Algérie coloniale. Pour rendre compte de cette réalité, cette étude distingue trois niveaux :

  • Mobilité locale : changement de commune dans le même département ou la même zone géographique immédiate (par exemple Marckolsheim → Colmar, soit 30 km, ou Uffholtz → Mulhouse, soit 15 km). Ces déplacements sont réels mais restent dans le même espace de vie, le même réseau social, la même culture régionale.
  • Migration régionale : changement de département vers une région différente (par exemple Haut-Rhin → Vosges). Rupture plus nette avec l’environnement d’origine.
  • Migration longue distance : changement de pays (Alsace → Algérie, Bohême → France). Rupture totale, souvent irréversible.

Par ailleurs, un enfant qui suit ses parents dans un déplacement n’est pas comptabilisé comme migrant : c’est le parent qui migre, l’enfant s’installe là où la famille se reconstruit. Cette distinction, appliquée systématiquement, change sensiblement les résultats par rapport à une lecture naïve des données.

Sur les limites des données

Deux individus restent introuvables malgré les recherches : Odile Brischnatz (née 1810 à Strasbourg) et Sylvestre Brischnatz (né 1839 à Marckolsheim). Leur statut est signalé comme inconnu et n’entre pas dans les calculs de taux.

Sources :

  • Archives départementales (registres paroissiaux, état civil et recensements)
  • Archives nationales (dossier de naturalisation de Jean Brischnatz, actes d’option pour la nationalité de 1872)
  • Archives tchèques (acte de baptême identifié avec le concours de Petr Bricnac)
  • ANOM — Archives nationales d’outre-mer (branche algérienne)

3. Génération 1 : Jean, le migrant malgré lui (1796)

Jean Brischnatz est le premier migrant de la lignée, mais sa migration n’a rien de délibéré. Elle est le produit direct de la guerre révolutionnaire.

Capturé en 1796, il s’installe à Rittershoffen, dans le Bas-Rhin, fonde une famille avec Anne Marie Lehe, et ne repart jamais. Son choix — si tant est qu’il en fût un — est l’enracinement. Il apprend le français, obtient un emploi stable dans les Douanes royales, et engage une longue procédure de naturalisation qui aboutira quelques années avant sa mort.

De ses six enfants connus, quatre atteignent l’âge adulte :

  • Anne Marie (1798–1874) : mariée à Marckolsheim en 1830, morte à Colmar en 1874. Elle migre elle-même vers Colmar à un moment de sa vie — voir section 4.3.
  • Jean Georges (1801–1840) : douanier ambulant comme son père, marié à Marckolsheim en 1829, mort à Oberhergheim. Ces deux localités se situent dans le même espace rhénan, à quelques kilomètres l’une de l’autre. Mobilité locale.
  • Madeleine (1808–1879) : bien que née à Pfortz sur la rive droite du Rhin, elle a grandi avec ses parents à Marckolsheim. C’est de Marckolsheim qu’elle part s’installer à Colmar dès 1834, où elle épousera Antoine Vogel en 1849. Migration locale, Marckolsheim → Colmar (environ 30 km). Elle est mon ancêtre directe.
  • Louise (1811–1856) : couturière, née à Strasbourg, morte à Marckolsheim. Sédentaire.
  • Odile (1810) : introuvable.
  • Marie Anne (1814) : morte en bas âge.

Bilan : 1 migrante avérée (Madeleine, migration régionale) sur 4 adultes documentés, soit 25 %.


4. Génération 2 : trois branches, trois destins

Les enfants de Jean ont eux-mêmes des descendants, et c’est ici que les trajectoires commencent à diverger significativement selon les branches.

4.1 La branche Jean Georges : l’enracinement à Marckolsheim

Jean Georges meurt jeune, à 38 ans, en 1840 à Oberhergheim. Sa veuve, Anne Marie Schubetzer, se remarie avec Joseph Bosler et élève ses enfants à Marckolsheim. De cette fratrie, trois adultes sont documentés :

  • Louise (1830–1908) : née, mariée et morte à Marckolsheim.
  • Catherine (1835–1917) : née et morte à Marckolsheim. Une fille naturelle née en 1859 figure sur la tombe familiale.
  • Jérôme (1838–1926) : deux mariages à Marckolsheim, mort à Marckolsheim à 87 ans. Trois générations dans le même village.

Bilan : 0 migrant sur 3 adultes.

Cette branche ne migre pas. La mort précoce du père, le remariage de la mère sur place, et l’ancrage d’une famille qui reconstruit sa vie à Marckolsheim semblent expliquer cette immobilité totale. Jérôme, né et mort dans le même village à 87 ans d’intervalle, en est l’image la plus saisissante.

4.2 La branche Louise : Sabine et Paris

Louise Brischnatz, couturière à Marckolsheim, a deux enfants de père inconnu. L’un d’eux, Sabine dite Joséphine (1834–1917), fait figure d’exception dans toute cette étude.

Elle n’est pas à Marckolsheim en 1872. Elle est à Paris — rue Rambuteau, dans le 1er arrondissement, où elle travaille comme employée. C’est là qu’elle se présente, le 16 juillet 1872, devant le maire du 1er arrondissement, pour signer son option pour la nationalité française en application des traités du 10 mai et 11 décembre 1871. L’acte est conservé aux Archives nationales.

Elle s’est donc installée à Paris avant 1872 — probablement plusieurs années auparavant. Son mariage avec Louis Alfred Tiger n’interviendra qu’en 1879. Elle mourra à Paris en 1917, sans enfants connus.

Son frère Sylvestre (1839) n’a laissé aucune trace.

Ce qui frappe dans le destin de Sabine, c’est son opacité. On sait qu’elle est à Paris, qu’elle travaille, qu’elle opte pour la France. On ne sait pas pourquoi elle est partie, ni comment, ni quand exactement. Sa migration est la plus longue distance de toute cette étude avant le départ vers l’Algérie — Marckolsheim → Paris, soit plus de 400 kilomètres — et elle reste la plus inexpliquée. Pas de réseau familial identifié à Paris, pas d’époux qui l’y aurait conduite, pas d’enfants pour perpétuer la mémoire du départ.

Bilan : 1 migrante (Sabine → Paris, migration longue distance) sur 1 adulte documenté.

4.3 La branche Anna Maria : un déplacement familial vers Colmar

Anna Maria Brychnacz (1798–1874), fille aînée de Jean, quitte Marckolsheim pour Colmar — ville où elle mourra en 1874. C’est elle qui migre. Ses trois enfants adultes, nés à Marckolsheim, la rejoignent ou la suivent dans ce déplacement :

  • Constantin Brignatz (1819–1886) : marié à Colmar le 14 septembre 1840, fileur de coton.
  • Eustache Brischnatz (1823–1898) : marié à Colmar vers 1850, charpentier.
  • Marie Louise Malfait (1830) : mariée à Colmar en 1857.

Ces trois enfants ne migrent pas au sens propre : ils suivent leur mère dans un déplacement familial. Leur installation à Colmar relève de la mobilité locale (environ 30 km) dans le sillage d’Anna Maria. Bilan enfants : 0 migrant. La migrante est Anna Maria elle-même — mobilité locale vers Colmar.

Le moteur économique est néanmoins identifiable : Colmar connaît un essor industriel marqué dans le textile et la construction. Constantin est fileur de coton, Eustache est charpentier — deux métiers portés par cette industrialisation. Anna Maria a peut-être été attirée par ces opportunités autant que ses enfants en ont bénéficié.


5. Le tournant de 1872 : trois membres, trois positions

En 1871, le traité de Francfort cède l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand. Les habitants ont jusqu’au 1er octobre 1872 pour opter : choisir la nationalité française implique de quitter l’Alsace ; rester, c’est devenir allemand.

Dans la famille Brischnatz, trois membres prennent position — et leurs choix ne pourraient être plus différents.

Eustache Brischnatz (né à Marckolsheim en 1823, établi à Uffholtz) opte pour la nationalité allemande. Il restera en Alsace-Lorraine annexée avec ses enfants. Son fils Joseph fait de même.

Sabine dite Joséphine Brischnatz (née à Marckolsheim en 1834, installée à Paris) opte pour la nationalité française le 16 juillet 1872. Elle n’a pas à quitter l’Alsace — elle l’a déjà quittée depuis plusieurs années.

Télésphore Brignatz (1829–1895), mon ancêtre direct, est à cette date déjà en France. Aucun acte d’option en sa faveur n’a été retrouvé à ce jour, mais il partira en Algérie en 1875, dans une Algérie française, ce qui confirme qu’il est resté français. Ce départ intervient donc après la période d’option, et non comme conséquence immédiate de l’annexion.

Ces trois positions, dans la même famille en 1872, illustrent mieux qu’aucun discours la fracture que l’annexion provoque dans les familles alsaciennes : un même patronyme recouvre désormais l’immobilité allemande à Uffholtz, le départ accompli et assumé vers Paris, et le projet algérien en cours de construction. Deux membres choisissent la France, un choisit l’Allemagne — et dans cette famille comme dans des milliers d’autres, ce choix scinde les destins pour plusieurs générations.


6. Génération 3 : deux branches, deux taux de migration

C’est ici que l’étude révèle son observation la plus frappante. Eustache Brischnatz et Télésphore Brignatz sont cousins germains, nés à quatre ans d’intervalle. Eustache est fils d’Anna Maria, Télésphore est fils de Madeleine — les deux sœurs, filles de Jean, qui avaient toutes deux migré vers Colmar. Leurs trajectoires respectives, et celles de leurs enfants, sont radicalement opposées.

6.1 La famille d’Eustache : l’Alsace pour horizon

Eustache et Marie-Madeleine Bur s’établissent à Uffholtz, dans le Haut-Rhin, à une quinzaine de kilomètres de Colmar. Sur leurs dix enfants, sept atteignent l’âge adulte. Ils naissent et grandissent en Alsace-Lorraine allemande :

  • Jean-Baptiste (1851–av. 1925) : marié à Uffholtz en 1879, décédé à Mulhouse. Haut-Rhin, mobilité locale.
  • Joseph (1854–1917) : marié à Uffholtz en 1882, mort à Mulhouse. A opté pour la nationalité allemande. Haut-Rhin, mobilité locale.
  • Madeleine (1859–1928) : mariée à Uffholtz en 1890, morte à Vieux-Thann. Haut-Rhin, mobilité locale.
  • Marie Thérèse (1861) : mariée à Uffholtz en 1890. Haut-Rhin.
  • Marie Joséphine (1867–1897) : née et morte à Uffholtz.
  • Edouard (1872–1954) : né à Uffholtz, marié à Uffholtz, mort à Uffholtz à 81 ans.
  • Aloïse (1863) : marié à Saint-Maurice-sur-Moselle dans les Vosges en 1892. Seul véritable migrant de la fratrie — changement de département et de région.

Bilan : 1 migrant régional (Aloïse → Vosges) sur 7 adultes, soit 14 %. Les six autres restent dans le Haut-Rhin, à des distances de 5 à 20 km d’Uffholtz.

La sédentarité de cette branche est portée par le contexte : des enfants d’Alsace-Lorraine allemande, dont le père a choisi la nationalité allemande, n’ont pas les mêmes horizons de mobilité qu’une famille inscrite du côté français. Edouard, né et mort dans le même village à 81 ans d’intervalle, en est l’image la plus saisissante.

6.2 La famille de Télésphore : l’Algérie comme nouveau foyer

Télésphore Brignatz (1829–1895) part en Algérie en 1875, avec sa famille. Son histoire personnelle est racontée dans l’article qui lui est consacré sur ce site. C’est lui le migrant — migration longue distance, franchissement de la Méditerranée, rupture irréversible avec l’Alsace.

Ses enfants adultes ne sont pas des migrants : ils ont grandi ou se sont établis en Algérie dans le sillage de leur père, comme Anna Maria l’avait fait à Colmar une génération plus tôt. Ils y restent, s’y marient, y meurent pour la plupart.

  • Jean Brignatz → El Affroun (Algérie). Sédentaire en Algérie.
  • Joseph Brignatz → Menerville (Algérie). Sédentaire en Algérie.
  • Anna Brignatz → Alger. Sédentaire en Algérie.

Bilan enfants : 0 migrant. Le migrant est Télésphore lui-même.

Le moteur de son départ est identifiable dans le contexte historique. Après 1871, le gouvernement français encourage l’installation des optants alsaciens-lorrains en Algérie, notamment par la loi Warnier de 1873 et ses dispositifs de concessions de terres. Télésphore, ayant choisi de rester français, saisit cette opportunité et part en 1875. Pour une famille qui ne peut plus vivre en Alsace sans passer sous administration allemande, l’Algérie représente une France accessible, une terre où recommencer.


7. Synthèse : que transmet-on vraiment ?

Au terme de cette étude, le tableau des migrations effectives est le suivant :

Individu migrantType de migrationDistanceMoteur identifié
Jean Brischnatz (gen 0→1)Forcée (guerre)Bohême → AlsaceCaptivité militaire
Madeleine Brischnatz (gen 1→2)LocaleMarckolsheim → ColmarMariage probable
Anna Maria Brychnacz (gen 1→2)LocaleMarckolsheim → ColmarIndustrie/réseau
Sabine Brischnatz (gen 2→3)Longue distanceAlsace → ParisInconnu
Aloïse Brignatz (gen 3→4)RégionaleHaut-Rhin → VosgesInconnu
Télésphore Brignatz (gen 2→3)Longue distanceAlsace → AlgérieColonisation française

Seulement six migrants identifiés sur l’ensemble de la descendance étudiée. Les dizaines d’autres individus documentés sont soit sédentaires, soit des enfants qui ont suivi leurs parents sans choisir eux-mêmes leur déplacement.

Ce constat résiste à l’idée d’une transmission héréditaire de la mobilité. Dans la même génération, entre cousins germains issus des mêmes parents, les comportements migratoires sont diamétralement opposés : Aloïse quitte le Haut-Rhin, ses six frères et sœurs n’en bougent pas. La mobilité n’est pas un trait familial — c’est une décision individuelle, prise dans un contexte particulier.

Ce qui se transmet, en revanche, c’est peut-être une disponibilité au départ : une famille déjà déracinée une fois ne construit pas les mêmes obstacles symboliques à repartir. Mais cette disponibilité ne se convertit en migration effective que si un moteur externe existe — une opportunité de travail, une politique coloniale, une rencontre. Sans ce moteur, elle reste dormante, comme chez les six enfants d’Eustache qui ne quittent jamais le Haut-Rhin.

La famille Brischnatz illustre en somme une vérité simple mais souvent oubliée dans les reconstructions généalogiques : on migre rarement par tempérament, et presque toujours par circonstance.


8. Et après ?

Cette étude s’arrête à la génération des enfants de Télésphore, dont l’histoire est racontée dans les articles consacrés à la branche algérienne de la famille. Mais la chaîne ne s’interrompt pas là.

Ma grand-mère paternelle et la famille encore vivante quittent l’Algérie en 1962 avec le retour des rapatriés et s’installent en Normandie. En 1992, mon père part s’établir dans le Languedoc — et sa mère le suit. Sa sœur, elle, reste en Normandie.

C’est ici que l’observation devient particulièrement intéressante. Dans cette fratrie contemporaine, le contexte est identique pour tous : même origine, même époque, même point de départ normand. Pourtant, l’un part et l’autre reste. Et ce qui se confirme à la génération suivante renforce le constat fait tout au long de cet article : les enfants de la sœur restée en Normandie, après quelques années passées ailleurs, sont eux aussi revenus s’y installer. Les enfants de mon père, en revanche, ont continué à se disperser.

Même fratrie, même contexte — et pourtant deux comportements migratoires distincts qui se reproduisent à la génération d’après. Ce n’est pas le hasard, et ce n’est pas non plus un déterminisme génétique. C’est peut-être simplement que certaines familles construisent un rapport au territoire — un ancrage, une habitude de rester — là où d’autres construisent un rapport au déplacement, une familiarité avec l’idée de recommencer ailleurs.

Si l’on prolonge jusqu’à la génération actuelle, la ligne directe compte sept déplacements significatifs sur huit générations — dont cinq traversées de pays ou de continents. Non pas parce que la migration serait inscrite dans les gènes, mais parce que chaque génération a rencontré sa propre circonstance : une guerre, une industrialisation, une colonisation, une décolonisation, et les mobilités ordinaires d’une vie contemporaine.

La question posée en ouverture — la mobilité se transmet-elle ? — trouve ici une réponse partielle : ce qui se transmet, ce n’est pas le mouvement lui-même, mais peut-être l’absence de certitude que l’endroit où l’on est né est forcément celui où l’on doit rester.


Sources

  • Archives départementales (registres paroissiaux, état civil et recensements)
  • Archives nationales (dossier de naturalisation de Jean Brischnatz, actes d’option pour la nationalité de 1872)
  • Archives tchèques (acte de baptême identifié avec le concours de Petr Bricnac)
  • ANOM — Archives nationales d’outre-mer (branche algérienne)

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