Georges Joseph François Pergeaux : cordonnier, instituteur, laboureur — un homme qui s’adapte
Étienville, Manche — 1776-1838
Il est né dans un village du Cotentin en 1776. Son père couvrait les toits de paille. Lui a travaillé le cuir, puis enseigné les enfants de sa commune, puis retourné la terre. Trois métiers, trois vies, un seul homme. Georges Joseph François Pergeaux est, à sa façon, un précurseur de ce que nous appelons aujourd’hui la reconversion professionnelle.
Un enfant du Cotentin
Georges Joseph François Pergeaux voit le jour le 5 août 1776 à Étienville, petit bourg du Cotentin dans la Manche. Son père, Georges Grégoire Pergeaux, est couvreur en paille — un métier humble et indispensable dans les campagnes normandes de l’Ancien Régime, où les toits de chaume habillent la quasi-totalité des fermes. Sa mère est Jeanne Françoise Desplanques. Ils se sont mariés à Étienville en juillet 1767.
Georges Joseph François est le dernier fils de la fratrie : avant lui, Marie Jeanne (1768), Joseph François (1770, mort à trois ans) et Laurent François (1773). Son père meurt en janvier 1776, soit six mois avant la naissance de Georges Joseph François, qui ne le connaîtra donc jamais. Il grandit dans un foyer de condition modeste, dans un village qui, comme la plupart des communes rurales normandes de la fin du XVIIIe siècle, n’offre guère de perspectives d’ascension sociale.
Rien, dans son origine, ne le prédispose à la trajectoire singulière qui sera la sienne.
Le cordonnier (1796-1807)
À vingt ans, Georges Joseph François Pergeaux épouse Marie Anne Françoise Hennequin le 30 mars 1796, à Étienville. Il a vingt ans ; elle en a vingt et un, née en mai 1774. La France est en pleine tourmente révolutionnaire, mais la vie continue dans les campagnes normandes.
C’est à cette date qu’il apparaît pour la première fois dans les actes avec un métier : cordonnier. Il l’est encore en 1803, à vingt-sept ans. La cordonnerie est un artisanat essentiel dans les villages de l’époque : réparer et fabriquer les chaussures, c’est assurer une ressource stable dans une économie rurale quasi fermée sur elle-même. Ce n’est pas un métier hérité — son père couvrait les toits, pas les pieds — c’est donc déjà un premier choix, une première orientation délibérée.
Entre 1796 et 1807, Marie Anne Françoise lui donne sept enfants :
- Marie Anne Charlotte (1796), morte à six semaines
- Jean Louis Georges (1797)
- Georges François Florent (1799)
- Louis Georges (1801)
- Jean Florent (1803)
- Georges Nicolas (1807)
- Simon Paulin (date inconnue)
Sept grossesses en onze ans, dans un foyer d’artisan rural. Et pourtant, entre ces naissances, quelque chose change.
L’instituteur (1807)
En 1807, Georges Joseph François Pergeaux est mentionné comme instituteur. Il a trente et un ans, six enfants vivants, et il est en train d’enseigner aux enfants d’Étienville.
Comment un cordonnier devient-il instituteur en 1807 ? La réponse tient au contexte extraordinairement fragile de l’enseignement primaire sous le Premier Empire.
L’école primaire sous l’Empire : un vide juridique favorable
Napoléon concentre ses efforts sur l’enseignement secondaire et supérieur. Le décret de 1808 qui organise l’Université impériale précise certes que « nul ne peut ouvrir d’école ni enseigner publiquement sans être membre de l’Université impériale », mais dans les faits, cette disposition ne s’applique guère aux maîtres d’école de campagne. L’État regarde ailleurs. L’enseignement primaire est laissé à la charge des communes, des familles, et surtout de l’initiative individuelle.
Dans ce vide, n’importe quel homme sachant lire, écrire et compter peut se proposer comme maître d’école dans son village. Il obtient l’accord verbal du curé et du maire, il installe un banc dans une pièce, et il enseigne. Aucun diplôme, aucun examen, aucune autorisation formelle de l’État n’est requise. C’est précisément ce que décrit un instituteur normand de l’époque, interrogé quelques années plus tard : tous ses confrères ainsi que lui exerçaient leurs fonctions sans autre titre que la permission verbale du curé et du maire de la commune.
Georges Joseph François Pergeaux entre dans ce cadre. Il sait lire et écrire — sa signature figure d’ailleurs sur des actes d’état civil comme témoin. Il est reconnu dans sa commune. Et il décide, à trente et un ans, de changer de vie.
Pourquoi ce choix ?
Il est impossible que son instruction en tant que cordonnier lui ait appris à enseigner. La transition révèle un homme qui s’est formé par lui-même, qui a su dépasser le métier transmis par la pratique pour accéder à quelque chose d’autre. Dans une société où la mobilité professionnelle n’existe pas en tant que concept, c’est un geste rare.
Il est possible que la mort de son père avant sa naissance, l’absence d’un métier hérité, lui ait laissé une liberté paradoxale : celle de choisir qui il voulait être. La cordonnerie, d’abord. L’enseignement, ensuite. Deux choix délibérés.
L’ordonnance de 1816 : quand la loi rattrape les hommes
Le 29 février 1816, Louis XVIII signe une ordonnance qui transforme radicalement la situation des maîtres d’école. Pour la première fois, tout instituteur doit désormais posséder un brevet de capacité, délivré par le recteur d’académie après examen. Ce brevet est de trois degrés selon le niveau d’instruction. Il faut présenter au recteur un certificat de bonne conduite, signé des curés et maires des communes où l’on a résidé depuis trois ans, puis être examiné par un inspecteur d’académie.
Dans chaque canton est créé un comité de surveillance composé du curé cantonal, du juge de paix et de notables désignés par le recteur. Le maire et le curé de chaque commune sont institués « surveillants spéciaux » de l’école locale. Les maîtres en place sans brevet se trouvent du jour au lendemain dans une situation irrégulière.
En 1816, Georges Joseph François Pergeaux a quarante ans. Il est veuf depuis le 20 février de cette même année — Marie Anne Françoise Hennequin vient de mourir à quarante et un ans, le laissant seul avec ses enfants. Jean Louis Georges a dix-huit ans, Georges François Florent seize, Louis Georges quatorze, Jean Florent treize, Georges Nicolas neuf, Simon Paulin en bas âge.
Se présenter à un examen académique dans ces conditions — veuf, père de famille nombreuse, autodidacte de campagne sans formation formelle — représentait une démarche considérable. Il aurait fallu se déplacer à Coutances ou à Saint-Lô, se soumettre à l’évaluation d’un inspecteur, justifier d’une formation qu’il n’avait pas reçue dans une école mais acquise par lui-même.
Il est probable que Georges Joseph François n’a pas franchi ce pas. Ou qu’il ne l’a pas pu.
Le laboureur (1822)
En 1822, quand son fils aîné Jean Louis Georges se marie à Étienville, Georges Joseph François Pergeaux est désigné dans l’acte comme laboureur. Il a quarante-six ans.
Le glissement est éloquent. Entre l’instituteur de 1807 et le laboureur de 1822, il y a six ans de régime impérial qui s’achève, une ordonnance royale qui réglemente brutalement une profession jusque-là informelle, une épouse qui meurt, et la nécessité impérieuse de nourrir une famille. La terre ne pose pas de questions de brevet. Elle ne demande ni examen ni certificat de bonne conduite. Elle nourrit ceux qui la travaillent.
Le laboureur du XIXe siècle normand n’est pas un manœuvre : c’est un cultivateur qui possède ou exploite une parcelle, qui travaille avec ses bêtes, qui produit pour sa famille et pour le marché local. Ce n’est pas une déchéance sociale, c’est une réorientation pragmatique vers la stabilité.
Il est possible aussi que l’ordonnance de 1816, en créant les comités cantonaux de surveillance et en plaçant les instituteurs sous l’autorité directe du curé et du maire, ait rendu la fonction moins attrayante pour un homme de quarante ans habitué à une certaine indépendance. Les maîtres de cette époque étaient, selon les témoignages, livrés sans aucune garantie à ces surveillants et à ces comités, qui disposent arbitrairement de leur sort.
Les dernières années
Georges Joseph François Pergeaux meurt le 27 mai 1838 à Étienville. Il a soixante et un ans. Parmi les témoins de son décès figure Louis Georges Pergeaux, son fils, cultivateur lui aussi, âgé de quarante ans.
Ses fils ont tous trouvé leur voie : Jean Louis Georges est cultivateur, Jean Florent devient gendarme puis régisseur au château de Lessay, Georges Nicolas est gendarme lui aussi. Aucun ne suit la trace du cordonnier ou de l’instituteur. C’est la terre et le service de l’État qui s’imposent à la génération suivante, peut-être précisément parce que la loi de 1816, puis la loi Guizot de 1833 qui parachève la professionnalisation de l’enseignement, ont définitivement fermé la porte aux autodidactes de village.
Un précurseur malgré lui
Ce qui est remarquable dans le parcours de Georges Joseph François Pergeaux, c’est moins chacun de ses métiers pris isolément que l’enchaînement de ces trois vies professionnelles en une seule existence. Son père faisait un métier. Lui en a fait trois.
Il n’a pas hérité de son activité. Cordonnier, il ne tenait pas cela de sa famille — son père couvrait les toits. Instituteur, il ne tenait pas cela d’une formation — l’école normale de la Manche ne sera créée qu’en 1832. Laboureur, il revient à la terre non par tradition familiale mais par nécessité.
Dans chacune de ces transitions, on devine un homme capable d’apprendre par lui-même, de se redéfinir, de recommencer. Ce que nous appelons aujourd’hui reconversion professionnelle, bilan de compétences, seconde carrière — il le pratique sans le nommer, dans un village normand du début du XIXe siècle, sans filet, sans accompagnement, sans autre boussole que la contrainte et l’initiative personnelle.

