Au service du Prince — trois générations de gardes du Prince de Conti
Mouy, Chambly, Oise — XVIIIè siècle
Il existe des familles dont le destin s’écrit tout entier dans l’ombre d’un grand nom. Des familles dont les hommes naissent, vivent et meurent au service d’un même maître, génération après génération, comme si la fidélité elle-même se transmettait dans le sang au même titre que le métier. Dans mon arbre généalogique, la famille Monnet de l’Oise est de celles-là.
Pendant près de trois quarts de siècle, du règne de Louis XIV jusqu’aux prémices de la Révolution, les Monnet ont gardé les forêts, les chasses et les plaisirs des princes de Conti. Pas un, pas deux : au moins quatre hommes de la même lignée, père, fils, fils encore — tous au service de la même maison princière, tous portant sur leurs actes de baptême, de mariage ou de décès ces titres qui me font encore frissonner quand je les lis dans les registres : garde chasseur de S.A.S. Monseigneur le Prince de Conty, 1er garde des gardes des chasses et plaisirs du Prince de Conti, garde des plaisirs de Sa Majesté Monseigneur le Prince de Conti. Des titres qui sonnent comme des fanfares de vénerie dans le silence des archives picardes.

Michel Barthélemy Ollivier, Fête donnée par le prince Louis François de Conti en l’honneur de Charles Guillaume Ferdinand, prince héréditaire de Brunswick-Lunebourg en 1766 : Le cerf pris dans l’eau devant le château de L’Isle-Adam.
Un prince, des forêts, un empire de verdure
Pour comprendre ce que signifiait garder les forêts du Prince de Conti, il faut d’abord mesurer l’étendue de ce domaine — et elle est vertigineuse. Les princes de Conti possédaient l’un des territoires cynégétiques les plus vastes de la région parisienne. Leurs chasses couvraient un arc immense autour de L’Isle-Adam : Chambly, Méru, Mouy, Meulan, Parmain, Noisy-sur-Oise, Bernes-sur-Oise, Presles, Nerville, et des dizaines d’autres communes du Vexin et de la Picardie méridionale. Les forêts de L’Isle-Adam et de Carnelle constituaient le cœur de ce domaine, soit près de 1 700 hectares de bois — sans compter les propriétés dispersées jusqu’aux portes de Paris.
Juste avant la Révolution, l’inspecteur général de la capitainerie résidait à L’Isle-Adam avec sous ses ordres soixante-dix gardes et un geôlier. Soixante-dix hommes armés pour faire respecter la loi du prince dans la forêt. Huit d’entre eux avaient pour mission exclusive d’approvisionner Son Altesse Sérénissime en gibier et en poisson. En octobre 1789, alors que le peuple criait famine aux portes de Paris, ils fournissaient encore à leur maître 4 731 pièces de gibier pour ses seuls besoins personnels. Le chiffre dit tout de ce monde-là, de sa splendeur obscène et de sa fin proche.
Le château de L’Isle-Adam était la résidence de cœur des princes de Conti depuis le XVII^e siècle. Louis-François de Bourbon-Conti, qui hérita du titre en 1727, en avait fait l’un des lieux les plus brillants du royaume. C’est là qu’il recevait le jeune Mozart, qu’il protégeait Jean-Jacques Rousseau en l’hébergeant dans son château de Trie, qu’il accordait des pensions à Beaumarchais et donnait ses soupers fameux dans tout Paris. La chasse était pour lui bien plus qu’un passe-temps : c’était une raison d’être, une politique, presque une philosophie. Il y avait consacré des centaines de milliers de livres, fait construire des maisons de garde, ériger des rendez-vous de chasse dans les clairières, clôturer sa forêt sur plus de vingt-cinq kilomètres de murs maçonnés.
C’est dans ce monde-là, à l’ombre de cette magnificence, que les Monnet de l’Oise ont fait leur vie.
Louis Henry Monnet et Thérèse Penon — des origines inconnues
Le premier de la lignée que j’aie trouvé dans les archives s’appelle Louis Henry Monnet. Et c’est précisément là que commence le mystère.
Je le rencontre pour la première fois dans les registres paroissiaux de Mouy — un bourg de quatre cents maisons sur les bords du Thérain, à une vingtaine de kilomètres de Chambly — le 22 avril 1725, jour où est baptisé son fils Pierre Louis Henry. L’acte le qualifie de garde chasseur de S.A.S. Monseigneur le Prince de Conty. Il est donc déjà en poste, déjà installé, déjà père. Sa femme, Thérèse Penon, est à ses côtés.
D’où viennent-ils ? Les registres de Mouy ne le disent pas, et mes recherches dans les actes antérieurs à 1725 n’ont rien révélé : aucun Monnet, aucun Penon dans la paroisse avant l’arrivée du couple. Ils sont apparus à Mouy comme surgis de nulle part, déjà adultes, déjà mariés, déjà engagés au service du prince. Lorsque leur fils Benoist se marie en 1751, l’acte précise que ses parents sont de droit de la paroisse de Mouy — formule qui désigne le domicile légal, mais pas nécessairement le lieu de naissance. Ce droit de paroisse peut s’acquérir par une résidence prolongée : il est possible que Louis Henry et Thérèse soient arrivés à Mouy vers 1720-1724, recrutés ailleurs par la capitainerie Conti et affectés à cette section du domaine.
Viennent-ils d’une autre commune du vaste territoire Conti — Chambly, Noisy-sur-Oise, Méru, L’Isle-Adam elle-même ? Ont-ils été formés au métier dans une autre seigneurie et transférés vers Mouy quand un poste s’est libéré ? Le nom Penon est rare, et les quelques occurrences que l’on trouve en France à cette époque ne semblent pas rattachables à la branche de Thérèse. Faute de tables alphabétiques dans les registres paroissiaux de cette période — il faut feuilleter les actes un à un — l’enquête bute pour l’instant sur ce mur.
Ce que je sais avec certitude, c’est que Louis Henry Monnet est mort avant le 8 novembre 1751, date à laquelle l’acte de mariage de son fils Benoist le désigne comme deffunt. Son acte de sépulture, retrouvé à Chambly, est daté du 31 mai 1750 : il est mort dans cette ville, où il avait donc fini par s’installer, et il y est inhumé à l’église Saint-Martin. Sur cet acte figure son titre définitif : 1er garde des gardes des chasses et plaisirs du Prince de Conti. Entre 1725 et 1750, il a donc progressé dans la hiérarchie — du simple garde chasseur au 1er garde, c’est-à-dire au chef responsable de l’ensemble des gardes de la capitainerie dans sa section.
Quant à Thérèse Penon, elle lui survit seize ans. Elle meurt en 1766 à Chambly, à l’âge remarquable de quatre-vingt-deux ans. Le couple aura au moins trois fils, tous gravitant dans l’orbite du même maître.
Trois fils, un même maître
Pierre Louis Henry Monnet, le premier, naît à Mouy le 22 avril 1725. Son parrain est Pierre Eloy, meunier des moulins abbatiaux de Mouy — un homme de bonne condition dans le bourg. On perd ensuite la trace de Pierre Louis Henry dans mes sources : il est possible qu’il soit entré lui aussi au service du prince sous un titre que je n’ai pas encore retrouvé.
Benoist Monnet, le second, naît à Mouy le 24 septembre 1728. Son parrain, Pierre Rochefort, est fils d’un tailleur de Mouy ; sa marraine, Margueritte Faron, fille d’un taillandier — fabricant d’outils tranchants — du même bourg. Le réseau social du couple Monnet-Penon est donc celui de la petite bourgeoisie artisanale mouysarde, pas celui de la noblesse ni celui des simples laboureurs. Benoist épouse Marie Catherine Levaneur à Chambly le 8 novembre 1751, et les registres le désignent comme garde des plaisirs de Sa Majesté Monseigneur le Prince de Conti — il a bien marché dans les pas de son père.
Jean Louis Hubert Monnet, le troisième, est probablement né à Mouy ou à Chambly vers 1730. Il épouse Marie Thérèse Lheurin le 24 novembre 1755 au Mesnil-en-Thelle. Les actes le désignent tour à tour comme garde de son Altesse Monseigneur le Prince de Conti, puis — après la Révolution — comme garde forestier en 1801. C’est lui qui incarne le mieux la traversée du siècle : garde d’un prince hier, garde des forêts de la République aujourd’hui.
La famille dans la forêt du prince
Ce que ces actes révèlent, au-delà des titres, c’est une manière d’être dans le monde. Les gardes de chasse du Prince de Conti n’étaient pas de simples préposés à la surveillance des taillis. Ils habitaient leur zone, connaissaient chaque sentier, chaque carrefour, chaque coin à perdrix de leur section. Ils avaient autorité pour dresser procès-verbal contre les braconniers, arrêter les contrevenants, faire respecter une loi dont le prince était la source et la fin. Ils logeaient dans des maisons de garde construites aux frais du domaine, aux carrefours des routes forestières que Louis-François de Conti avait fait tracer et paver.
C’était une position enviable dans la société rurale de l’Ancien Régime. Ni nobles ni roturiers ordinaires, les gardes du prince occupaient un entre-deux qui leur conférait une autorité réelle et un statut reconnu. On le voit dans les parrains que Louis Henry Monnet choisit pour ses fils : des meuniers, des fils de tailleurs, des artisans de bourg — des gens au-dessus du simple cultivateur, des gens avec qui l’on partageait une certaine respectabilité. Et l’on voit aussi que ces enfants de gardes épousent des filles de familles honorables, que les titres se transmettent, que le service du prince devient presque une tradition dynastique.
Le basculement de 1789
Louis-François-Joseph de Bourbon-Conti, dernier prince du nom, émigra le 18 juillet 1789 — le lendemain même de la prise de la Bastille. Son château de L’Isle-Adam fut confisqué, puis démoli. Lui-même mourut à Barcelone en mars 1814, dernier de sa lignée.
Mais les hommes, eux, continuaient. Jean Louis Hubert Monnet ne mourut qu’en 1808 à Hédouville, dans le Val-d’Oise, ayant traversé l’Ancien Régime, la Révolution, la Terreur et l’Empire. Garde d’un prince hier, garde forestier de la République aujourd’hui — le métier survit au maître. Son fils Jean Louis Hubert, né en 1765, devint concierge au château de Sendricourt, commune d’Ambleville — encore un château, encore un service, mais cette fois pour un notable bourgeois et non pour un prince du sang. Et du côté de Benoist, son fils Louis Benoît Monnet, né vers 1752, fit un chemin encore différent : il devint juge de paix du canton de Neuilly-en-Thelle sous la Révolution, mort à Chambly en juin 1815. Serviteur du prince hier, serviteur de la loi aujourd’hui.
Ces reconversions disent quelque chose d’essentiel : la Révolution n’a pas brisé ces familles. Elle les a déplacées. Les compétences du garde — autorité, connaissance du territoire, habitude du commandement — se recyclaient facilement dans le nouveau monde. Le juge de paix et le concierge de château sont, dans leur registre, les héritiers directs du garde du prince.
Ce que dit l’arbre
Quand je reconstitue la lignée des Monnet de l’Oise, ce qui me frappe le plus, c’est cette durée. Non pas un homme qui a servi un prince, mais une famille entière qui a fait de ce service sa raison d’être pendant au moins trois quarts de siècle — depuis les années 1720 où Louis Henry et Thérèse Penon apparaissent à Mouy, jusqu’à la Révolution qui emporte le prince et transforme les gardes en fonctionnaires ou en notables.
Et derrière cette durée, ce mystère intact : d’où venaient-ils, ce couple qui surgit à Mouy vers 1724 avec un enfant à naître et un titre déjà acquis ? Les archives de l’Oise gardent peut-être encore la réponse, quelque part dans les registres que je n’ai pas encore feuilletés. Ou peut-être pas. C’est aussi cela, la généalogie : accepter que certaines portes restent fermées, et que l’histoire commence parfois dans l’ombre, sans acte de baptême ni contrat de mariage pour l’éclairer.
Ce que je sais, c’est que ces hommes et ces femmes sans origines certaines ont laissé une descendance bien réelle dans mon arbre. Car c’est la fille de Jean Louis Hubert Monnet — Anne Marie Thérèse, née le 11 avril 1757 à Chambly — qui épousera Jacques Chantrelle en 1787, et donnera naissance aux jumeaux Jean Hubert Martin et Marie Anne Modeste le 11 novembre 1791 à Gouvieux. Dans leurs prénoms, l’écho de toute cette histoire : Jean Hubert, comme le grand-père garde. Marie Thérèse, comme l’arrière-grand-mère à l’origine inconnue.
Les Monnet ont disparu dans la tourmente révolutionnaire. Mais ils vivent encore, invisibles, dans les prénoms de leurs descendants.
Sources généalogiques : registres paroissiaux de Mouy et Chambly (Archives départementales de l’Oise, BMS en ligne). Acte de baptême de Pierre Louis Henry Monnet, 22 avril 1725, Mouy. Acte de baptême de Benoist Monnet, 24 septembre 1728, Mouy. Acte de mariage de Benoist Monnet et Marie Catherine Levaneur, 8 novembre 1751, Chambly. Arbre personnel Heredis — branche ascendante de Rose Françoise Emilie Chanterelle (1839–av. 1927).
Sources historiques : documentation sur la capitainerie des chasses de L’Isle-Adam et les princes Louis-François de Bourbon-Conti (1717–1776) et Louis-François-Joseph de Bourbon-Conti (1734–1814). Site des Amis de L’Isle-Adam (amisdelisleadam.org). La Tour de Nerville (tournerville.canalblog.com).

