Quand un curé faisait de la démographie
Dans les registres BMS de la paroisse catholique de Montélimar, une surprise : neuf années de statistiques démographiques d’une précision remarquable, rédigées par un curé du XVIIIe siècle.
En feuilletant les registres BMS de la paroisse catholique de Montélimar conservés aux Archives départementales de la Drôme, on s’attend à trouver ce que ces documents livrent habituellement : des actes de baptême, de mariage, de sépulture, griffonnés en latin ou en français selon les années, au fil des événements de la vie paroissiale. Ce que l’on ne s’attend pas à trouver, c’est un tableau statistique annuel d’une précision remarquable, couvrant neuf années consécutives de 1775 à 1783.
Le vicaire Combet, dont la signature apparaît au bas des tableaux, a consigné à la fin de chaque année un bilan démographique complet : nombre de décès mois par mois, ventilés par sexe et par statut (enfants/adultes), âges cumulés des défunts, répartition par tranches d’âge, nombre de naissances par sexe, décompte des jumeaux et des enfants naturels, et même un calcul du solde entre naissances et décès. Il compare, analyse, signale les mois de forte mortalité et note les limites de ses propres données.
Une démarche quasi-scientifique, deux siècles avant que la démographie historique ne devienne une discipline universitaire.
Cette pratique n’était pas totalement isolée. Entre 1772 et 1790, le contrôleur général des finances avait demandé aux curés de France de tenir un relevé annuel des naissances, mariages et décès. Mais ce qui frappe ici, c’est l’ampleur et la rigueur du travail accompli : bien au-delà d’un simple relevé de chiffres, le curé de Montélimar a produit une véritable analyse démographique de sa paroisse.
Dans les pages qui suivent, je reprends l’intégralité de l’analyse du vicaire Combet, chiffre par chiffre, tableau par tableau — en la complétant des apports de la démographie historique moderne. Il faut avouer que ce travail m’a particulièrement touchée : les tableaux de bord, les totaux, les colonnes bien alignées — c’est précisément mon métier de contrôleur de gestion. Trouver un prédécesseur aussi minutieux dans un registre du XVIIIe siècle avait quelque chose d’inattendu, et de profondément réjouissant.
Montélimar en 1775 : une ville de taille moyenne en Dauphiné
Montélimar comptait environ 5 000 habitants en 1766. La paroisse catholique étudiée ici en représentait la majorité, bien que la ville ait eu historiquement plusieurs paroisses. Une comparaison avec les données globales disponibles pour les années de crise — notamment près de 400 morts en 1779 pour l’ensemble de la ville, contre 277 dans notre registre — suggère que notre paroisse représente environ 65 à 70 % de la population totale, soit quelque 3 300 à 3 500 âmes.
Carrefour commercial sur la route entre Lyon et Avignon, Montélimar bénéficiait d’un climat méditerranéen : étés chauds et secs, hivers doux. Ce détail climatique, on le verra, est loin d’être anodin pour comprendre la mortalité estivale.
Vue d’ensemble : neuf années de vie et de mort
Sur neuf ans, la paroisse a enregistré 1 614 naissances et 1 725 décès, soit un solde négatif de 111 personnes. Deux années se détachent nettement comme des années de crise — 1775 et 1779 — séparées par des années relativement favorables.
| Année | Naissances | Décès | Solde |
|---|---|---|---|
| 1775 | 193 | 232 | −39 |
| 1776 | 218 | 156 | +62 |
| 1777 | 224 | 140 | +84 |
| 1778 | 198 | 143 | +55 |
| 1779 | 228 | 277 | −49 |
| 1780 | 204 | 193 | +11 |
| 1781 | 219 | 144 | +75 |
| 1782 | 199 | 189 | +10 |
| 1783 | 216 | 151 | +65 |
1 — Décès annuels par sexe

2 — Naissances annuelles par sexe

3 — Solde démographique annuel (naissances − décès)

Les deux années de crise
1775 : la disette et la guerre des farines
L’année 1775 s’ouvre dans un contexte de tension alimentaire aiguë. Le ministre Turgot vient de libéraliser le commerce des grains, supprimant les mécanismes de régulation qui protégeaient les plus pauvres des flambées de prix. Au printemps, les réserves de céréales s’épuisent avant que les nouvelles récoltes ne soient disponibles. C’est la « Guerre des farines » : des milliers de paysans et d’ouvriers se soulèvent dans le Bassin parisien et au-delà, pillant les boulangeries, bloquant les convois de grains.
À Montélimar, 232 personnes meurent cette année-là — soit 120 % des naissances. La mortalité frappe de façon diffuse, touchant toutes les tranches d’âge, ce qui est la signature d’une crise de subsistance : la malnutrition affaiblit les organismes, et les maladies opportunistes font le reste. Montélimar avait déjà connu des pics similaires en 1760, 1764, 1767 et 1772.
1779 : l’année catastrophique
1779 est l’année qui s’impose dans tous les indicateurs. Avec 277 décès pour 228 naissances, le solde est de −49. Mais le chiffre le plus frappant est celui des décès d’enfants : 203 sur 277 décès totaux, soit 73 % du total. Pour mettre ce nombre en perspective : sur 228 enfants nés cette année-là, 52 mourront dans leur première année de vie, et 146 entre 1 et 7 ans.
La cause est identifiée par les historiens : une épidémie de dysenterie bacillaire ravage la France en 1779, tuant près de 175 000 personnes dans l’ensemble du royaume. Elle frappe par prédilection les jeunes enfants, dont les défenses immunitaires sont insuffisantes et dont l’alimentation, dès le sevrage, les expose aux contaminations hydriques. Le vicaire lui-même note dans son registre la singularité de cette année, signalant qu’août et septembre ont été les mois les plus meurtriers.
Décès enfants et adultes : la part de chacun
4 — Décès enfants vs adultes (cumulés par année)

En 1779, les décès d’enfants représentent 73 % du total.
La saisonnalité : août et septembre tuent, automne fait naître
L’analyse mensuelle cumulée sur neuf années révèle une asymétrie saisissante. Les décès d’enfants se concentrent massivement sur deux mois : août (125 décès) et septembre (112 décès), soit 38 % de toute la mortalité infantile de la période. En cause : les maladies digestives estivales — gastro-entérites, diarrhées infectieuses — directement liées à la chaleur méditerranéenne, à la qualité de l’eau et à la contamination des aliments.
À l’inverse, les naissances se concentrent sur les mois d’automne et d’hiver, correspondant à des conceptions survenues en décembre-janvier — période de moindre travail agricole et de fêtes religieuses. Ce décalage crée une dynamique tragique : les enfants nés en automne atteignent leur premier été — la période de sevrage et de vulnérabilité maximale — dans les pires conditions climatiques possibles.
5 — Saisonnalité des décès d’enfants (total 1775–1783)

6 — Saisonnalité des naissances (total 1775–1783)

La structure des décès par âge
La répartition des décès par tranche d’âge est l’une des données les plus révélatrices de ce registre. Sur l’ensemble des neuf années, les moins de 7 ans représentent plus de 51 % de tous les décès. Ce constat correspond au régime démographique classique de l’Ancien Régime : l’espérance de vie à la naissance était de l’ordre de 25 ans en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, non pas parce que les adultes mouraient jeunes, mais parce que la mortalité infantile faisait massivement chuter la moyenne.
Le registre de Montélimar l’illustre parfaitement : après le pic de mortalité des moins de 7 ans, on observe un creux très marqué entre 12 et 30 ans — seulement 51 décès sur neuf ans dans cette tranche, soit à peine 3 % du total. Ce qui est remarquable, c’est la présence régulière de décès au-delà de 80 ans, chaque année sans exception. Le plus grand âge enregistré est 96 ans, en 1776. Pour qui survivait aux périls de l’enfance, atteindre un grand âge était possible.
7 — Décès par tranche d’âge et par sexe (total 1775–1783)

Le creux des 12–30 ans est caractéristique du régime démographique d’Ancien Régime : qui survit à l’enfance a de bonnes chances de vieillir.
La surmortalité féminine adulte
Un fait s’impose à la lecture des tableaux mensuels : les femmes adultes meurent systématiquement plus que les hommes adultes. Sur neuf ans, la mortalité adulte féminine dépasse la masculine dans presque toutes les années — parfois de façon spectaculaire : 54 femmes adultes contre 32 hommes en 1778, 42 contre 26 en 1781.
Les causes sont multiples : mortalité en couches liée aux complications de l’accouchement et aux fièvres puerpérales, épuisement des grossesses répétées, surcharge du travail domestique. Les femmes de milieu populaire étaient aussi davantage exposées aux maladies infectieuses par leur rôle de soignante au chevet des malades.
Naissances : garçons, filles, jumeaux et enfants naturels
Le taux de masculinité à la naissance oscille autour de 51 %, ce qui est parfaitement conforme aux données biologiques. Les jumeaux représentent en moyenne 2,5 % des naissances — un taux élevé pour l’époque, avec un pic remarquable en 1777 : 10 jumeaux pour 224 naissances (4,5 %). La mortalité des jumeaux dépassait 50 % au XVIIIe siècle, contre environ 24 % pour les autres naissances, du fait de la prématurité et du faible poids de naissance.
Les enfants naturels — nés hors mariage — représentent en moyenne 3,9 % des naissances, avec un pic à 5,5 % en 1781. L’année 1782 est la seule de la série sans aucun jumeau enregistré.
8 — Jumeaux et enfants naturels par année

Les erreurs du rédacteur : la preuve d’une démarche authentique
La vérification arithmétique des totaux inscrits dans le registre révèle de petites erreurs d’addition récurrentes, généralement inférieures à 10 unités sur des totaux de plusieurs centaines. Ces écarts n’apparaissent jamais sur les colonnes enfants et adultes — systématiquement justes — mais sur les sommes d’années cumulées ou les totaux finaux.
Un document fabriqué a posteriori aurait des totaux parfaits. Ici, le curé additionne à la main, colonne par colonne, et se trompe parfois de quelques unités. C’est l’erreur humaine au travail, dans sa version la plus honnête.
Un document exceptionnel dans son temps
Ce registre s’inscrit dans un mouvement de collecte statistique qui agite l’administration française dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. L’abbé Expilly publie son Tableau de la population de la France en 1780. Les intendants produisent des mémoires statistiques sur leurs généralités. C’est l’époque des Lumières, de la foi dans les chiffres et dans la raison comme outils de gouvernement.
Mais ce qui rend ce document singulier, c’est que le vicaire de Montélimar n’a pas seulement compté. Il a analysé. Il a cherché des causes, comparé des mois, signalé des anomalies, exprimé des doutes sur la fiabilité de certaines déclarations d’âge. Il a produit, en somme, ce que nous appellerions aujourd’hui un rapport démographique annuel.
Pour le généalogiste qui tombe sur ces pages, la surprise est totale. On ouvre un registre paroissial en cherchant des actes. On trouve un démographe.
Sources et références
- Registres BMS de la paroisse catholique de Montélimar, Archives départementales de la Drôme
- Wikipedia, article « Montélimar » — données démographiques historiques (populations 1742, 1766 ; pics de mortalité documentés)
- Gutierrez et Houdaille (1983), cités dans Les naissances gémellaires du XVIIe siècle à nos jours, Annales de démographie historique, 2004 — sur la mortalité des jumeaux
- La mortalité infantile en Europe occidentale au XVIIIe siècle, Presses universitaires du Midi — sur la saisonnalité et le sevrage
- Les grandes crises démographiques de l’Ancien Régime, histoire-genealogie.com — sur la dysenterie de 1779 et les crises de subsistance
- Cairn.info, À quel âge mouraient nos ancêtres ?, Population et Sociétés n° 380, 2002 — sur l’espérance de vie sous l’Ancien Régime
- 1775, la Guerre des farines, Histoires d’universités, 2022 — sur la disette de 1775
Toutes les données chiffrées ont été vérifiées arithmétiquement et confrontées aux totaux inscrits par le rédacteur original.


WOW, quel travail fantastique! Bravo!
Merci, j’ai trouvé ça tellement extraordinaire que je ne pouvais pas ne pas le traiter. Une façon de rendre hommage à son travail.