Les femmes de mon histoire – Chapitre 2

Suzanne

Suzanne, celle qui n’a jamais trouvé sa place

1920 – 2007 · Meulan, Paris, Vernon

Je ne me souviens pas de ma grand-mère comme d’une femme dure. Je me souviens d’elle comme d’une femme aigrie, jalouse, profondément malheureuse. Elle était en conflit avec les autres — mais surtout, sans doute, avec elle-même. Aujourd’hui, en remontant son histoire, je ne cherche plus à juger. J’essaie de comprendre comment une vie peut se refermer peu à peu.

Suzanne naît en février 1920 à Meulan, dans les Yvelines.

La mal placée

Elle arrive neuf ans après ses aînés — un frère et une sœur qui font déjà les quatre cents coups ensemble, toujours dehors, inséparables. Elle ne fait pas partie de leur monde. Trop petite, trop décalée. Puis, dans les cinq ans qui suivent sa naissance, trois autres garçons arrivent. Elle se retrouve coincée au milieu d’une fratrie nombreuse sans vraiment appartenir à aucun groupe.

Son père est menuisier. La maison sent la sciure, le bois, le travail manuel. Elle, elle est précieuse. Elle ne veut pas se salir. Elle ne veut pas manger avec les doigts ni avaler n’importe quoi. Dans un milieu ouvrier où l’on fait avec ce qu’on a, cette délicatesse passe mal. Elle est différente, et elle le sait.

Sa sœur aînée, Alice, réussira sa vie — deux mariages, une existence relativement aisée, des voyages jusqu’au Vietnam. Suzanne ne le lui pardonnera jamais vraiment. Toute sa vie, elle enviera Alice, la critiquera, et pourtant la gardera près d’elle. Alice et son mari Jean offrent des cadeaux aux enfants, à ma mère, au dernier fils, à moi. Suzanne regarde, et ronge son frein.

La guerre, et la peur

Elle a dix-neuf ans quand la guerre éclate. Cheveux très bruns, grand nez, peau blanche — les Allemands la prennent pour une juive. La peur s’installe, profonde, viscérale. Cette peur-là ne la quittera peut-être jamais tout à fait.

En 1941, à vingt et un ans, elle épouse Maurice. Il est normand, blond, les yeux bleus — tout ce qu’elle n’est pas, tout ce que les Allemands ne pourraient pas soupçonner. Il a décroché son baccalauréat à seize ans, deviendra professeur de mathématiques puis censeur au lycée de Saint-Germain-en-Laye. Un homme brillant. Je pense qu’elle a voulu se mettre à l’abri — de la guerre, du regard des autres, de sa propre fragilité.

Les abandons

Ils ont deux enfants, et un troisième en chemin. En 1946, alors qu’elle est enceinte, Maurice la quitte. Il est parti avec une collègue, professeure de français et de musique rencontrée dans son lycée. Il emmène avec lui leur fille aînée, qui sera élevée par ses parents à lui, à Rosny-sur-Seine. Suzanne se bat pour la récupérer — longtemps, obstinément. Elle n’y parviendra jamais. Quand cette fille fera de grosses bêtises à dix-sept ans, Suzanne sera encore là, à essayer de la protéger. Mais le lien restera brisé.

Le troisième enfant, Maurice ne veut pas le reconnaître — alors qu’il lui ressemble trait pour trait et porte son nom. Suzanne confie ce fils à ses propres parents, à Vaux-sur-Seine. Elle reste seule avec sa fille Marie-Jo — ma mère — dans Paris.

Quelque temps plus tard, elle rencontre Guy — un médecin. Une relation de plusieurs mois, peut-être plusieurs années. Elle tombe enceinte. Il part sans se retourner, sans reconnaître l’enfant. C’est le deuxième homme qui la quitte enceinte. Le deuxième enfant non reconnu. Elle élèvera seule ce dernier fils et Marie-Jo, dans un deux-pièces du quinzième arrondissement. Elle est comptable. Elle fait avec.

Une vie étroite

Elle vit chichement dans ce deux-pièces du quinzième. Elle est abonnée à Paris Match et connaît tous les potins. Elle ne s’entend jamais avec ses voisins. Elle exige beaucoup de sa fille Marie-Jo — être là, répondre, ne pas se dérober. Elle adore son dernier fils, sans compter. Elle critique tout le monde, tout le temps.

Mais il y a autre chose, que je n’oublie pas. Le mercredi après-midi, elle m’emmène au cinéma. On voit tous les Belmondo, tous les Delon. On rentre à pied, on parle. Dans ces moments-là, elle est différente — moins tendue, moins sur la défensive. C’est la Suzanne d’avant, peut-être, celle qu’elle aurait pu être.

Je l’ai aussi vue le week-end, quand on venait à Vaux-sur-Seine — ma mère, elle et moi. La famille réunie, bruyante, qui s’énerve. Et puis on sortait marcher le long de la Seine, dans la forêt de Saint-Germain. Elle était là, avec nous. C’est peut-être dans ces moments-là qu’elle était le moins malheureuse.

Ce qu’elle a transmis, malgré elle

Suzanne savait qu’il y avait un secret autour de sa grand-mère. On lui avait dit que celle-ci était d’origine tsigane, qu’elle avait été mariée dans l’Est, qu’elle avait perdu son mari et son fils de trois ans avant de se remarier. Une histoire dramatique, romanesque presque. Suzanne ne savait pas si elle devait y croire. Mais ce secret la travaillait. Elle voulait savoir. Et c’est elle qui m’a donné envie de faire de la généalogie — pour chercher avec elle, pour trouver ce qu’on ne lui avait pas dit.

Il m’a fallu dix ans pour trouver la vérité. Et la vérité était tout autre : cette arrière-grand-mère n’avait pas perdu ses enfants. Elle les avait abandonnés — quatre en tout. Suzanne est morte sans le savoir.

Je ne sais pas si cela aurait changé quelque chose pour elle. Mais je ne peux pas m’empêcher d’y penser : dans sa lignée, l’abandon avait une histoire longue. Des enfants dispersés, des liens défaits, des mères qui partent. Suzanne a subi tout cela sans en connaître les racines. Elle portait un héritage qu’elle n’avait jamais pu nommer.

Elle a transmis à sa fille un sens très fort des responsabilités — être là, répondre, ne jamais se dérober. Mais elle a aussi transmis une tension, une exigence, une difficulté à trouver sa place sans se heurter aux autres. Et elle m’a transmis, sans le savoir, la curiosité qui allait me conduire à découvrir ce qu’elle avait cherché toute sa vie.

Elle meurt en 2007 à Vernon, chez son fils, le dernier — celui qu’elle avait tant aimé. Elle a quatre-vingt-sept ans. J’essaie de me souvenir qu’elle était aussi tout ce qu’elle avait vécu : une enfance sans place, une guerre avec la peur au ventre, trois hommes partis, trois enfants dispersés. Une vie entière à côté de ce qu’elle avait peut-être espéré.

Suzanne n’était pas seulement ce que j’ai vu enfant. Elle était aussi tout ce qu’elle avait vécu.


Cet article fait partie du livre en ligne Les femmes de mon histoire.

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