Marie-Jo, devenue Marie
1944 – 2026 · Rosny-sur-Seine, Paris, Nanterre, Bagnolet, Fresnes, Mougins, Quimiac
Quand je pense à ma mère, je ne pense pas d’abord à une date ou à un lieu. Je vois une femme élégante, toujours bien habillée. J’entends de la musique dans la maison. Je vois un tableau en cours sur un chevalet, un chien jamais très loin d’elle, et au milieu de la table, un bouquet de fleurs. Toujours un bouquet. La musique ne s’arrête jamais.
Elle s’appelait Marie-Jo. Plus tard, elle est devenue Marie. Deux prénoms, comme deux vies.

Une enfance dans les ruptures
Elle naît en octobre 1944, à Rosny-sur-Seine, dans les derniers mois de la guerre. Son enfance commence par une rupture : ses parents se séparent alors qu’elle a deux ans. Son père part avec sa sœur aînée. Elle reste avec sa mère, enceinte d’un autre enfant qui ne sera jamais reconnu. Très tôt, les liens se défont.
Elle grandit d’abord du côté de Mantes, puis à Paris, dans le quinzième arrondissement. La vie est modeste. Sa mère travaille beaucoup. Parfois, il faut chercher dans les tiroirs pour trouver de quoi acheter du pain. À treize ans, un petit frère naît. Elle s’en occupe comme d’une poupée.
Très jeune, elle dessine. À seize ou dix-sept ans, elle peint son premier tableau à l’huile. Elle rêve d’entrer aux Beaux-Arts. Mais ce n’est pas possible — il faut un métier sérieux. Elle devient secrétaire, apprend la sténo, la machine à écrire. Elle n’oubliera jamais ce rêve empêché. Vers vingt ans, un jeune homme qu’elle aime lui propose de partir en Afrique avec lui. Sa mère refuse. Alors elle reste. Et ce voyage ne la quittera jamais vraiment.
Une femme libre
Elle aime les beaux vêtements. Même sans argent, elle est toujours élégante — elle connaît toutes les adresses de dégriffé à Paris. Elle aime conduire, et elle conduit vite. Elle choisit toujours des voitures plus puissantes que les autres. La Renault 5 Alpine, par exemple. Elle aime la vitesse, le mouvement, la liberté.
Un été, à Villers-sur-Mer, elle rencontre un homme. Ils passent quelques jours ensemble. Elle tombe enceinte. Lui est marié. L’histoire s’arrête là. Je nais. Il me reconnaît, mais ne veut pas s’occuper de moi. Ma mère m’élève seule. Elle travaille à la SONACOTRA, où elle reloge des familles dans des conditions parfois très précaires. Parfois, je l’accompagne.
Gérard
Elle rencontre Gérard. Il est marié, il a un fils. Ils tombent amoureux. Pendant des années, tout est caché. Moi, je le déteste. Mais eux s’aiment profondément. Un jour, ma mère tombe enceinte de lui. Il refuse cet enfant. Il l’emmène à l’étranger pour avorter. Elle ne parle pas beaucoup de ce moment. Mais il laisse une trace.
Malgré tout, ils restent ensemble. Et c’est avec lui qu’elle construira la suite de sa vie.
Une vie de déménagements
Toute mon enfance, on déménage. Nanterre, le quinzième arrondissement, Bagnolet — deux appartements différents —, puis le dix-neuvième, et enfin Fresnes. Je ne compte plus les cartons, les chambres nouvelles, les voisins qu’on ne revoit plus. Mais quelque chose reste constant d’un logement à l’autre : la musique, les plantes, les fleurs, les tableaux. Elle emporte tout ça avec elle. Le reste peut changer.
Une maison vivante
À Fresnes, elle installe son atelier dans une véranda. Un chevalet, une toile toujours en cours. Elle peint sans cesse. La maison est pleine de plantes, de fleurs, de tableaux. Chaque semaine, elle achète un bouquet. Pendant toute mon enfance, il y a toujours des fleurs sur la table. Quand je pars en colonie de vacances, elle en profite pour tout réarranger. Je reviens, et l’appartement est différent.
Le week-end, on part toutes les trois — ma mère, ma grand-mère et moi — à Vaux-sur-Seine. La famille est là, ça parle fort, ça s’énerve. Alors on sort. On marche le long de la Seine, puis dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye en rentrant sur Paris. Avec le chien. Toujours le chien.
Un été, on traverse la France en voiture. Dans la voiture, il y a tout le monde — ma grand-mère, mon cousin, moi. Le chat. Le chien. Et les neuf chiots. On part comme ça, pour un mois à Tourrettes.
Mougins, Quimiac
Quand j’ai une vingtaine d’années, elle part avec Gérard s’installer à Mougins. À Mougins, elle fait de la céramique, du raku. Elle crée, elle donne. Elle s’occupe des petits-enfants de Gérard avec une présence et une générosité immenses. Un été, elle part deux mois à Quimiac avec un bébé de neuf mois. L’enfant fait ses premiers pas avec elle.
Après un accident vasculaire cérébral de Gérard, ils quittent Mougins pour s’installer définitivement à Quimiac. Elle peint. Elle jardine. Elle plante des rosiers. Elle va pêcher des palourdes. La vie continue, à son rythme à elle.
La maladie
En 2009, elle apprend qu’elle a la maladie de Parkinson. Pendant des années, elle fait avec. Elle continue à peindre, à jardiner, à vivre. Ce n’est que deux ans avant sa mort que les capacités commencent vraiment à décliner.
En juillet 2025, elle chute gravement. Tout s’accélère. La démence s’installe et progresse vite. Elle entre en EHPAD. Ce qui suit est difficile à raconter : même démente, elle reste lucide par moments. Elle sait ce qu’elle est en train de perdre. Elle souffre énormément, psychologiquement. Elle pleure. Elle n’est plus tout à fait elle-même, et pourtant elle est encore là, consciente de ne plus l’être.
Dix jours avant sa mort, je lui parle. Je lui dis que je l’aime. Elle sourit. Je la rejoins. Je lui tiens la main. Le lendemain matin, début mars 2026, elle est morte.
Après
Le soir, seule, je récupère ses albums et je les regarde. Je vois sa vie. Je vois son sourire. Et en refermant l’album, je la retrouve telle qu’elle avait été toute sa vie : belle, vive, passionnée et profondément aimante.
Cet article fait partie du livre en ligne Les femmes de mon histoire.

