Les RACINE de Meulan

Meulan au XVIIème siècle

Une famille de marchands entre le Croissant et le Fort

Au bord de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de Paris, la ville de Meulan occupait au XVIIe siècle une position enviable. Carrefour du Vexin et du pays chartrain, pont important sur le fleuve, siège d’un bailliage royal et centre d’une activité commerciale soutenue, elle comptait environ un millier d’habitants répartis entre ses trois paroisses — Notre-Dame, Saint-Jacques et Saint-Nicolas — et son Fort, île fortifiée reliée à la rive par un pont de pierre. C’est dans cette ville que s’enracine, entre les années 1560 et 1750, une famille de marchands dont la trajectoire illustre parfaitement l’essor de la bourgeoisie commerçante de l’Ancien Régime : les RACINE de Meulan.

gravure de Chastillon XVIIè

Mes recherches généalogiques m’ont conduite à reconstituer quatre générations de cette famille, depuis Nicolas RACINE, marchand hôtelier à l’enseigne du Croissant, jusqu’à Jean Nicolas RACINE, huissier royal, en passant par deux fils marchands établis chacun dans un quartier différent de la ville. Ce qui frappe dans cette histoire, c’est moins la grandeur d’une destinée exceptionnelle que la solidité tranquille d’une famille qui, génération après génération, s’est maintenue, s’est diversifiée, et a su s’élever socialement tout en restant profondément ancrée dans sa ville.

Nicolas RACINE, le plus ancien de la lignée que les actes permettent d’identifier, exerçait la profession de marchand hôtelier à l’enseigne du Croissant — une de ces enseignes au croissant de lune qu’on retrouve dans de nombreuses villes françaises de l’époque, signal visible de loin pour les voyageurs remontant ou descendant la Seine. Il disparaît avant 1631, laissant derrière lui plusieurs enfants dont deux fils qui vont incarner deux trajectoires complémentaires au sein de la même ville. L’aîné, Guillaume RACINE dit l’Aîné (~1577-1654), reprend l’hôtellerie familiale et en devient maître — les actes le qualifient explicitement de « Guillaume RACINE du Croissant » — tandis que le cadet, Guillaume RACINE (~1608-1669), s’établit comme marchand bourgeois au Fort de Meulan, de l’autre côté du pont, dans cette île fortifiée dont les plans du XVIIIe siècle nous ont conservé la structure.

C’est de cette branche cadette que je descends. Le contrat de mariage de Guillaume le cadet avec Marie QUERNILLE, signé le 28 décembre 1631 devant maître Robert Bouillart notaire à Meulan, est l’un des documents les plus riches que cette recherche ait produits : six témoins y signent, dont le frère aîné Guillaume venu représenter la famille du Croissant, un beau-frère, deux oncles, et les parents de la mariée — Mathurin QUERNILLE et Marie HANARD, dont le grand-père maternel était procureur. Un réseau se dessine, fait de marchands, d’officiers de justice et d’artisans qualifiés, caractéristique de cette bourgeoisie meulanaise du XVIIe siècle que l’historien Marcel Lachiver a si bien décrite dans son étude démographique de la ville.

Le terrier de Meulan, conservé aux Archives départementales des Yvelines, apporte une dimension supplémentaire à ce portrait familial. On y découvre que les RACINE ne sont pas seulement des commerçants urbains : ils possèdent des vignes aux lieux-dits de la Paix Pièvre, des Gaupettes et du chemin de Teoneuil, des terres près de Saint-Nicaise. Deux branches de la même famille y déclarent leurs biens côte à côte — les héritiers du Croissant d’un côté, les héritiers du Fort de l’autre — leurs parcelles parfois limitrophes, leurs redevances dues à la même Saint-Remy.

image reconstituée avec le terrier

image reconstituée avec le terrier

La troisième génération est marquée par la tragédie. Nicolas RACINE (1642-1676), fils de Guillaume le cadet et marchand mercier à Meulan, perd sa femme Nicolle BOUILLANT en 1669, un an après leur mariage. Il meurt lui-même en 1676 à trente-trois ans, laissant deux fils orphelins de père et de mère : Jean Nicolas, né en 1669, et Guillaume, né vers 1672. C’est François BRICHET, cousin par alliance — mari d’Andrée RACINE, petite-fille de Nicolas le fondateur — qui assume la tutelle des deux enfants. Le terrier le mentionne expressément, déclarant les biens des orphelins en leur nom.

C’est pourtant ce Jean Nicolas orphelin qui incarne la réussite la plus éclatante de la lignée. Devenu huissier royal puis huissier en ce baillage de Meulan, il épouse en 1688 Jeanne LEBRUN et mène avec elle une union de soixante et un ans. Il meurt en janvier 1750 à l’âge de quatre-vingts ans, quelques mois après sa femme. Entre ces deux dates, il aura vu naître et élever une nombreuse progéniture, marié six filles dans des familles bien établies de la région — un tonnelier, un huissier au Châtelet, un maître maréchal, un marchand corroyeur — et incarné cette figure du notable de province qui clôt en beauté une trajectoire familiale commencée trois générations plus tôt dans une hôtellerie au bord de la Seine.

Sources et remerciements

La quasi-totalité des documents utilisés dans cet article ont été trouvés en ligne, sans déplacement aux archives. Les registres paroissiaux de Meulan, le terrier, les plans cadastraux et les procès-verbaux d’arpentage sont accessibles sur deux plateformes que je recommande vivement à tout généalogiste travaillant sur les Yvelines et la région parisienne :

  • Les Archives départementales des Yvelines qui proposent un fonds numérisé remarquablement riche : registres paroissiaux des trois paroisses de Meulan (Notre-Dame, Saint-Jacques, Saint-Nicolas), terriers, cadastres napoléoniens, plans d’arpentage et actes notariaux pour certaines périodes. La qualité de numérisation permet dans la plupart des cas une lecture directe à l’écran.
  • Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France — [lien à insérer] — où l’on trouve notamment la gravure de Claude Chastillon représentant « La Ville et Fort de Meulan » au début du XVIIe siècle, ainsi que des ouvrages de référence sur l’histoire locale et la démographie historique de la région.

Pour aller plus loin sur l’histoire de Meulan au XVIIe siècle, l’ouvrage incontournable reste Marcel Lachiver, La population de Meulan du XVIIe au XIXe siècle (vers 1600-1870), Paris, SEVPEN, 1969, première étude de démographie historique consacrée à une ville française sur une aussi longue durée. Lachiver y reconstitue plusieurs milliers de fiches familiales sur trois siècles — les RACINE y figurent vraisemblablement, même si je ne l’ai pas encore vérifié.


Lexique

Terrier Un terrier est un registre foncier établi par un seigneur, une institution ecclésiastique ou une communauté, qui recense l’ensemble des biens relevant de sa seigneurie ou de sa censive — c’est-à-dire les terres, maisons, vignes et jardins soumis à une redevance annuelle. Chaque entrée du terrier décrit le bien (sa nature, sa superficie, ses limites — les tenants et aboutissants), nomme le propriétaire ou l’occupant, et précise la redevance due, généralement payable à date fixe (ici à la Saint-Remy, le 1er octobre). Le terrier est mis à jour périodiquement : les déclarations successives inscrites en bas de chaque entrée — 1602, 1629, 1664, 1683, 1684, 1723, 1750 dans celui de Meulan — permettent de suivre la transmission d’un bien sur plusieurs générations, et parfois de reconstituer des filiations que les registres paroissiaux ne montrent pas. Pour le généalogiste, c’est une source précieuse qui complète les actes d’état civil : elle place les ancêtres dans leur espace physique, nomme leurs voisins, révèle leurs biens et confirme leurs qualités sociales. Le terrier de Meulan consulté pour cet article est conservé aux Archives départementales des Yvelines.

Censive Territoire sur lequel un seigneur ou une institution perçoit une redevance annuelle appelée cens, due par les propriétaires ou occupants des terres et maisons qui en relèvent. Le cens est une somme modique, souvent symbolique (quelques deniers ou sols parisis), mais son paiement reconnaît la suzeraineté du censier sur le bien. Dans le terrier de Meulan, les redevances sont exprimées en deniers parisis et payables aux jours Saint-Remy.

Denier parisis Ancienne monnaie de compte utilisée dans la région parisienne. Le parisis valait un quart de plus que le tournois, l’autre monnaie de compte courante. Douze deniers font un sol, vingt sols font une livre. Les redevances inscrites dans le terrier — huit deniers, quatre deniers, seize sols — sont des sommes très modestes, purement symboliques, dont la fonction était moins financière que juridique : reconnaître l’appartenance du bien à la censive.

Tenants et aboutissants Expression technique désignant les limites d’une parcelle : les tenants sont les propriétés voisines sur les côtés (à droite et à gauche), les aboutissants sont celles situées aux extrémités (en haut et en bas de la parcelle). Dans le terrier, chaque description de bien liste ces limites avec précision — ce qui permet parfois de reconstituer le voisinage d’une famille et de localiser approximativement une maison ou une parcelle dans le tissu urbain ou rural.

Marchand bourgeois Au XVIIe siècle, la qualification de « bourgeois » accolée à un nom ou une profession n’est pas un simple titre honorifique : c’est un statut juridique précis. Le bourgeois d’une ville jouit de droits particuliers liés à sa résidence et à son intégration dans la communauté urbaine. Associé à « marchand », il désigne un commerçant établi, propriétaire de son logis, reconnu par ses pairs, qui ne travaille pas de ses mains mais dirige une activité commerciale. Guillaume RACINE, qualifié de « marchand bourgeois au Fort de Meulan », occupe donc un rang social intermédiaire mais solide — au-dessus de l’artisan et de l’ouvrier, en deçà de l’officier royal ou du noble, mais bien intégré dans la hiérarchie de la ville commerçante.

Huissier royal Officier de justice qui exerce ses fonctions au nom du roi, chargé de signifier les actes de procédure, d’exécuter les décisions de justice et d’assurer le bon ordre des audiences. La charge d’huissier royal est une charge vénale sous l’Ancien Régime — elle s’achète et se vend — ce qui implique un investissement financier significatif. Jean Nicolas RACINE est qualifié d' »huissier royal » puis d' »huissier en ce baillage » de Meulan, ce qui signifie qu’il exerce sa charge dans le ressort du bailliage royal de Meulan. C’est une ascension sociale notable pour un orphelin de marchand mercier : il quitte le monde du commerce pour celui de la justice royale.

Fond en comble Expression ancienne désignant un bien immobilier dans son intégralité, du sol (le fond) jusqu’au toit (le comble). Dans le terrier, la maison de Marie QUERNILLE veuve de Guillaume RACINE est décrite comme « une maison de fond en comble consistant en une boutique, sallette, chambre, grenier, cave et cour » — formule qui signifie que la déclaration porte sur l’ensemble du bâtiment, sans exception.

Bailliage Circonscription judiciaire et administrative de l’Ancien Régime, dirigée par un bailli représentant le roi. Le bailliage de Meulan était un bailliage royal dont le ressort couvrait la ville et ses environs. Il rendait la justice en première instance et en appel pour certaines causes. La présence d’un bailliage à Meulan explique la densité de familles d’officiers de justice dans la ville — sergents royaux, huissiers, procureurs — que l’on retrouve précisément dans le réseau d’alliances des RACINE.

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