Un testament, une culotte et un document brûlé : ce qu’un mémoire judiciaire révèle d’une famille

mémoire judiciaire de 1778

mémoire judiciaire de 1778

En 1778, un mémoire judiciaire de près de quarante pages raconte une étrange affaire de succession dans les Deux-Sèvres. Argent caché, testament révoqué, document découvert dans une vieille culotte puis jeté au feu, accusations et témoignages se succèdent. Au milieu de cette affaire apparaît une femme : « Elizabeth de la Pierre Tourteron », épouse du sieur Paillardy de Chambaudière.

Ce nom, je le connaissais. Marie Élisabeth DELAPIERRE figurait déjà dans ma généalogie. Je savais qu’elle avait épousé Jacques PAILLARDY de CHAMBAUDIÈRE en 1766. Son père, Louis DELAPIERRE, était le fils de mon ancêtre Louis DELAPIERRE, seigneur de Tourteron, mort accidentellement à la chasse en 1746. Mais ce mémoire allait donner une tout autre dimension à ces quelques noms et dates.

Car derrière cette affaire de succession se dessine peu à peu le parcours d’une autre femme : Marie BOUCHET, mère de Marie Élisabeth. Trois mariages, plusieurs enfants, deux veuvages et trois familles qui finissent par s’entremêler : les SABOURIN, les DELAPIERRE et les CASSIN. Il fallait reprendre l’histoire depuis le début.

Marie BOUCHET, une vie en trois mariages

Marie BOUCHET est la fille de François BOUCHET et Marie SIMONNET. Le 8 juillet 1704, à Germond, dans les Deux-Sèvres, elle épouse Pierre SABOURIN. Plusieurs enfants naissent de cette première union.

Marie vit alors dans une région rurale dont le curé de Germond laisse parfois entrevoir le quotidien entre deux actes paroissiaux. En 1709, il prend ainsi le temps de raconter dans son registre le terrible hiver qui vient de frapper la population. Il évoque les arbres gelés, les ajoncs et les genêts détruits, des chênes et des noyers atteints, des animaux morts et même des pillages de blé. Marie BOUCHET a vécu cet hiver-là, alors qu’elle était une jeune mère.

registre Germond-Rouvre 1709

Pierre SABOURIN meurt en 1713. Trois ans plus tard, le 19 février 1716, toujours à Germond, Marie se remarie avec Louis DELAPIERRE. Ce Louis n’est pas un inconnu dans ma généalogie : né en 1694, il est le fils de Louis DELAPIERRE et Marie BARANGER, mes ancêtres. Son père est celui que je retrouverai qualifié de seigneur de Tourteron, avant sa mort accidentelle à la chasse en 1746.

L’acte de mariage de 1716 contient une mention particulièrement intéressante : les futurs époux ont obtenu une dispense de la cour de Rome, apparemment en raison d’une parenté au quatrième degré. La formulation exacte reste difficile à déchiffrer et le dossier de dispense reste à retrouver. Cette même année naît leur fille Marie Élisabeth DELAPIERRE. D’autres enfants suivront, mais Louis meurt en 1727. Marie est veuve pour la deuxième fois.

C’est alors qu’un troisième homme entre dans son histoire : Pierre-Florent CASSIN des Guibertières.

Une famille recomposée

L’acte de ce troisième mariage est précieux, car parmi les personnes présentes figure Pierre SABOURIN, fils de la mariée. Une simple mention suffit ainsi à relier les différentes étapes de la vie de Marie : son fils issu de son premier mariage est présent lorsqu’elle épouse son troisième mari.

mariage Marie Bouchet et Pierre Sabourin

Mais c’est une enfant de sa deuxième union qui va prendre une place beaucoup plus importante dans la suite de l’histoire : Marie Élisabeth DELAPIERRE, fille de Louis DELAPIERRE. Le mémoire de 1778 nous apprend qu’elle avait suivi sa mère dans la maison de son nouvel époux, Pierre-Florent CASSIN des Guibertières.

Cette phrase est précieuse pour le généalogiste. Un acte de mariage nous donne des noms, des filiations et des témoins ; le mémoire, lui, nous dit quelque chose de la vie réelle de cette famille recomposée. Marie n’a pas simplement changé d’époux : sa fille a vécu avec elle dans la maison de son beau-père.

Et c’est dans cette maison que l’histoire prend une tournure inattendue.

Une belle-fille devenue très importante

Il faut ici prendre une précaution essentielle. Le mémoire de 1778 n’est pas un récit neutre des événements : c’est une pièce produite dans le cadre d’un conflit judiciaire. Ses auteurs cherchent à défendre les intérêts d’une partie et à mettre en cause Marie Élisabeth et plusieurs membres de la famille CASSIN. Les comportements et les paroles qu’il rapporte sont donc des accusations et des témoignages, pas des faits que nous pouvons tous considérer comme établis.

Selon ce mémoire, Pierre-Florent CASSIN se serait progressivement épris de sa belle-fille. Marie Élisabeth aurait pris auprès de lui une place telle que le texte la présente comme devenue la « rivale » de sa propre mère. Après la mort de Marie BOUCHET, Pierre-Florent aurait même envisagé d’épouser sa belle-fille. Le mémoire lui prête cette réflexion : s’il ne lui en coûtait que 20 000 livres pour réaliser ce mariage, l’affaire serait rapidement conclue.

Le mariage n’aura pas lieu. En revanche, Pierre-Florent va prendre des dispositions testamentaires particulièrement favorables à Marie Élisabeth.

Une fortune considérable

Le 17 juillet 1763, Pierre-Florent CASSIN rédige son testament. Il prévoit notamment de laisser à son épouse Marie BOUCHET l’usufruit d’une partie de ses biens. Marie Élisabeth est elle aussi largement favorisée : elle doit recevoir en pleine propriété la moitié des meubles et acquêts ainsi que le tiers des propres dont sa mère devait avoir l’usufruit. Une autre partie de la succession doit revenir à plusieurs membres de la famille CASSIN.

Les sommes en jeu sont considérables. Pierre-Florent est présenté dans le mémoire comme un homme très riche, qui s’était notamment livré à un important commerce de bestiaux. Il avait aussi, semble-t-il, une manière très personnelle de conserver son argent. Après sa mort, on aurait retrouvé des espèces dans une multitude d’endroits : meubles, recoins de la maison, cachettes diverses et jusque dans les murs. Plus de 60 000 livres en espèces auraient été découvertes, dont environ 30 000 livres dans une fenêtre de cave et encore plusieurs milliers dans un petit cabinet. Des témoins auraient évalué l’ensemble de sa fortune à 140 000 ou 150 000 livres, sans parvenir à déterminer exactement tout ce qu’il possédait.

Mais avant de mourir, Pierre-Florent aurait changé d’avis.

Une révocation cachée dans une culotte

Pierre-Florent aurait voulu revenir sur son testament. Ne pouvant apparemment pas récupérer le document original détenu par les personnes qu’il avait favorisées, il aurait rédigé séparément une révocation de ses dispositions testamentaires. Puis il aurait caché ce papier dans un endroit pour le moins inattendu : la ceinture d’une culotte.

le tailleur découvre un papier dans un pantalon

Pierre-Florent CASSIN meurt en juillet 1764, dans une maison lui appartenant à Seneuil, paroisse de Cherveux. Quelque temps après, l’une de ses culottes est portée chez MANGON, tailleur à Cherveux, afin d’être retaillée. En travaillant sur le vêtement, le tailleur découvre le papier. Plusieurs personnes auraient alors vu ou lu le document. La révocation existe donc encore et, surtout, des témoins peuvent attester de son contenu.

Mais le document finit par parvenir entre les mains de personnes directement intéressées par la succession. Selon les témoignages rapportés dans le mémoire, Marie Élisabeth aurait immédiatement compris ce que cette révocation signifiait pour elle. Des paroles de désespoir lui sont attribuées : son beau-père lui aurait promis ses biens et, en révoquant son testament, il l’aurait ruinée.

Puis la révocation est jetée au feu.

Le mémoire affirme que Marie Élisabeth aurait alors manifesté sa satisfaction de voir disparaître le document qui compromettait ses droits dans la succession. Était-elle réellement responsable de sa destruction ? A-t-elle seulement assisté à la scène ? C’est précisément ce que ses adversaires chercheront plus tard à démontrer. Près de deux siècles et demi après les faits, ce mémoire seul ne permet évidemment pas de trancher.

Douze ans plus tard, l’affaire ressurgit

La succession est réglée et les années passent. Marie Élisabeth poursuit sa vie et, en 1766, elle épouse Jacques PAILLARDY de CHAMBAUDIÈRE. C’est d’ailleurs sous le nom d’« Elizabeth de la Pierre Tourteron, épouse du sieur Paillardy de Chambaudière » qu’elle apparaîtra dans le mémoire judiciaire.

Mais certains héritiers CASSIN finissent par entendre parler de la fameuse révocation disparue. Ils cherchent, interrogent les gens qui étaient présents et retrouvent des témoins qui se souviennent du papier découvert dans la culotte de Pierre-Florent.

Le 19 août 1777, les héritiers qui s’estiment lésés portent plainte devant le lieutenant général du bailliage de Saint-Maixent. Une procédure s’engage et, le 7 février 1778, une sentence ordonne notamment la poursuite de l’instruction, la réaudition des témoins et les confrontations. Marie Élisabeth DELAPIERRE et plusieurs membres de la famille CASSIN se retrouvent impliqués dans l’affaire.

Les sommes réclamées donnent une idée de l’enjeu : les demandeurs réclament notamment 37 500 livres, assorties d’intérêts depuis 1764, ainsi que 30 000 livres de dommages et intérêts. C’est dans le cadre de cette bataille judiciaire qu’est imprimé, en 1778, le mémoire qui m’a permis, près de deux siècles et demi plus tard, de retrouver toute cette histoire.

Revenir aux registres après avoir lu le mémoire

Lorsque j’ai commencé cette recherche, plusieurs de ces personnes existaient déjà dans ma généalogie. J’avais Louis DELAPIERRE, Marie BOUCHET, leur fille Marie Élisabeth et même le mariage de celle-ci avec Jacques PAILLARDY. Mais ce n’étaient encore, pour l’essentiel, que des noms reliés par des actes, des dates et des filiations.

Le mémoire judiciaire change complètement leur histoire. Il m’apprend que Marie Élisabeth a suivi sa mère dans la maison de son troisième mari. Il raconte les rapports que ses contemporains lui prêtaient avec son beau-père. Il décrit la fortune de celui-ci, les endroits où son argent aurait été caché, les conflits autour de son testament et jusqu’aux paroles que des témoins affirment avoir entendues.

Surtout, sa lecture m’a obligée à retourner dans les registres. C’est ainsi que les trois mariages de Marie BOUCHET ont repris leur place les uns par rapport aux autres : Pierre SABOURIN en 1704, Louis DELAPIERRE en 1716, puis Pierre-Florent CASSIN des Guibertières après la mort de Louis en 1727. Dans l’acte de ce troisième mariage apparaît même Pierre SABOURIN, le fils du premier lit. Ce qui n’était qu’une succession de mariages devient alors une famille recomposée dont les membres continuent à vivre les uns auprès des autres.

Ce que les registres paroissiaux ne racontent pas

Un registre paroissial permet de savoir qu’une personne est née, s’est mariée ou a été enterrée. Il donne parfois une profession, un lieu de résidence ou quelques témoins. Mais il ne raconte généralement pas qu’un homme cachait des dizaines de milliers de livres dans sa maison, qu’une révocation testamentaire avait été dissimulée dans une culotte, qu’un tailleur l’avait découverte, ni les disputes et les paroles rapportées qui ont suivi sa disparition.

Pour cela, il faut parfois sortir des registres paroissiaux et aller chercher ailleurs : dans les archives judiciaires, les actes notariés, les mémoires imprimés et toutes ces sources qui permettent de remettre de la vie entre deux dates.

C’est ainsi qu’un mémoire judiciaire de 1778 m’a conduite à reprendre toute l’histoire de Marie BOUCHET, de ses trois mariages et de ses enfants. Et tout cela parce qu’au milieu d’une longue procédure apparaissait un nom que je connaissais déjà : Élisabeth de La Pierre Tourteron.

Le mémoire est consultable sur généanet.

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