Un nom sur un acte de mariage

Tout commence, comme souvent en généalogie, par la recherche d’un mariage. En remontant la lignée de mon ancêtre, Thérèse DUTZ, je cherche l’acte de mariage de ses parents pour identifier son père. C’est ainsi que je tombe sur l’acte de mariage de Biesheim, daté du 26 avril 1795. L’époux s’appelle Louis DUTZ. Il a 36 ans. Il est décrit comme « soldat de la 177e demi-brigade, drapier de sa profession, originaire de Pirmasens, district et département de Mozelle, fils de Nicolas DUTZ et Catherine ROHN ». Il épouse Madeleine WEISS, fille de Joseph WISS et Anne Marie WEYMANN.
Louis DUTZ est mon ancêtre direct. Et dès ce premier acte, une question s’impose : que lui est-il arrivé ? Car sur l’acte de mariage de Thérèse, en 1828, son père est décrit comme « parti comme volontaire de la 177e demi-brigade… sans avoir depuis donné de ses nouvelles. » Cette mention m’obsède. Pourquoi a-t-il disparu ? Est-il mort au combat ? A-t-il été fait prisonnier ? Ou a-t-il simplement… disparu volontairement ?
La réponse à cette question mettra des décennies à venir.
La disparition
Le premier indice se trouve dans un acte bien plus tardif : l’acte de mariage de Thérèse DUTZ, fille de Louis, célébré en 1828. Dans cet acte, Thérèse est décrite comme « fille majeure de Louis DUTZ, drapier, parti comme volontaire de la 177e demi-brigade de la République française… sans avoir depuis donné de ses nouvelles. »

Ce jour-là, le Juge de paix du canton de Neufbrisach officialise par un acte daté du 19 octobre 1828 la disparition de Louis DUTZ — trente-trois ans après les faits.
Trente-trois ans de silence.
Thérèse est née le 19 janvier 1796, soit neuf mois après le mariage. Son père avait disparu six à huit semaines après la noce — avant même de savoir qu’elle existait.
À ce stade, l’hypothèse la plus naturelle est celle d’un soldat mort au combat ou de maladie, quelque part sur le front révolutionnaire. Pendant des années, c’est ce que je crois. Et pendant des années, je ne trouve rien — aucun acte de décès, aucune trace, aucune mention.
Les origines retrouvées
Je n’ai pas cessé de chercher. Les deux premiers articles publiés sur ce site retraçaient les étapes qui m’avaient permis de reconstituer les origines de Louis — une recherche longue et compliquée par les frontières, les langues et les variations orthographiques du nom.
Car DUTZ n’est pas un nom français. C’est la transcription phonétique, par des officiers d’état civil alsaciens, du nom allemand DIETZ. En allemand, DIETZ se prononce approximativement « Diets » — le « ie » comme dans « bière », le « tz » comme « ts ». Un officier d’état civil francophone entendant ce nom le transcrit naturellement DUTZ. Ce simple détail rend l’ancêtre quasi invisible dans les index généalogiques.
En parcourant les registres paroissiaux de Pirmasens sur FamilySearch, j’avais fini par trouver l’acte de baptême que je cherchais :

Johann Ludwig Dietz, né le 23 janvier 1760, fils du grenadier Johann Nicolaus Dietz et de son épouse Anna Catharina Roth.
La date, l’origine, les parents — tout correspondait. Louis DUTZ était bien Johann Ludwig Dietz, né à Pirmasens, ville de garnison du Palatinat placée sous l’autorité du Landgrave Ludwig IX de Hesse-Darmstadt. Son père était grenadier. Ludwig grandissait dans une ville entièrement organisée autour de sa garnison militaire, où le pas cadencé et la rigueur de l’uniforme rythmaient la vie quotidienne.
Le registre militaire : « à l’hôpital sans nouvelles »
C’est en cherchant dans les registres militaires conservés au Service Historique de la Défense à Vincennes que l’enquête a pris un tournant décisif.
La cote 17YC189 correspond aux contrôles de troupe de la 177e demi-brigade. Et dans ce registre, à la page du 2e bataillon, 7e compagnie, une ligne :

N° 2850 — Louis Ditz. Engagé le 19 floréal an 2 (8 mai 1794). Rayé du contrôle le 2 nivôse an 4 (23 décembre 1795) — étant depuis plus de 6 mois à l’hôpital sans nouvelles.
Cette mention change tout.
Un soldat mort à l’hôpital laisse un acte. Un registre. Une mention de décès. Or il n’y a rien — seulement ce silence administratif : « sans nouvelles. » Louis Ditz n’est pas mort à l’hôpital. Il était vivant quand il a cessé de donner signe de vie.
Autre information capitale que ce registre révèle : Louis s’est engagé le 8 mai 1794 — soit un an avant son mariage. Il était donc déjà sous les drapeaux quand il épouse Madeleine Weiss en avril 1795. Le mariage a vraisemblablement eu lieu lors d’une permission ou d’un cantonnement à proximité de Biesheim. Deux mois plus tard, il disparaît.
La géographie comme indice
En juin 1795, la 177e demi-brigade opère dans la région de Mayence, sous le commandement de Pichegru à la tête de l’Armée du Rhin et Moselle. Mayence se trouve à environ 70 kilomètres au nord-est de Pirmasens.
Un homme blessé ou malade, hospitalisé quelque part dans cette région, se retrouve à quelques dizaines de kilomètres de sa ville natale. Il parle allemand. Il connaît le territoire. Et le Rhin — la frontière — est à portée de main pour qui connaît les chemins.
La chronologie humaine ajoute une dimension poignante à ce calcul géographique. Louis se marie le 26 avril 1795. Il disparaît en juin 1795. Six à huit semaines après la noce. Madeleine est enceinte — mais il ne le sait pas encore. Thérèse naîtra le 19 janvier 1796. Louis est parti avant même de savoir qu’il allait être père.
Un militaire de formation
Restait à comprendre le contexte dans lequel Ludwig avait grandi et servi, avant de s’engager dans l’armée française. La réponse est venue d’une source inattendue.
En contactant la Pirmasenser Arbeitsgemeinschaft für Familienforschung — le cercle généalogique de Pirmasens — sur les conseils d’un membre du groupe Facebook « Généalogie allemande », j’ai reçu des pages du « Die Soldatenstadt Pirmasens », ouvrage publié en 1936 par Kampfmann et Schäfer, qui recense les soldats des régiments de la garde du Landgrave entre 1741 et 1790. Merci à la responsable du cercle de Pirmasens qui m’a consacré du temps.
Et dans la liste alphabétique, à la lettre D :
Dietz Ludwig, Pirmasens, Tambour (T), 17 ans, 1786–1790 dans le régiment Landgraf.
À ses côtés : Dietz Kornelius, Pirmasens, Pfeifer (fifre), 17 ans, 1785–1790 — peut-être un frère ou un cousin, que je ne connaissais pas encore.
Ludwig Dietz était déjà militaire de formation. Avant de s’engager dans l’armée française en 1794, il avait servi quatre ans comme tambour dans la garnison du Landgrave. Quand celle-ci s’est dissoute à la mort du Landgrave en 1790, il s’est retrouvé sans emploi. Il a traversé le Rhin, s’est installé en Alsace, est devenu drapier — le métier mentionné dans son acte de mariage — et s’est réengagé quatre ans plus tard dans l’armée révolutionnaire.
Alors pourquoi a-t-il déserté en 1795 ? Plusieurs hypothèses se présentent, et elles ne s’excluent pas mutuellement. Un homme blessé ou malade, hospitalisé à quelques dizaines de kilomètres de sa ville natale, avec une femme qu’il vient d’épouser qui l’attend de l’autre côté du Rhin — la tentation du retour devait être forte. Peut-être aussi la lassitude d’un homme de 35 ans, ancien tambour de garnison reconverti en soldat révolutionnaire, qui n’avait plus rien à prouver. Et peut-être, simplement, l’opportunité géographique : il connaissait ce territoire, il parlait la langue, et la frontière était à portée de main. A-t-il refait sa vie ? La suite de l’enquête le prouvera.
Le Sippenbuch : la preuve absolue

La découverte la plus bouleversante allait venir d’un second document transmis par la responsable du cercle de Pirmasens : le Sippenbuch der Stadt Pirmasens, 1640–1798, compilé par Walter Wittmer. Ce livre généalogique recense toutes les familles de Pirmasens sur plus de cent cinquante ans.
Page 147, à la lettre D :
Dietz — Joh. Ludwig, S.d. + D. Joh. Nicolaus u.d. + Roth A.C. oo 20.3.1798 Wolf Elisabeth, T.d. + W. Anton, Gren.
Johann Ludwig Dietz, fils du défunt Johann Nicolaus Dietz et de la défunte Anna Catharina Roth, marié le 20 mars 1798 avec Elisabeth Wolf, fille du défunt Anton Wolf, grenadier.
Le 20 mars 1798. À Pirmasens.
Soit deux ans et trois mois après avoir été rayé des contrôles de l’armée française. Soit deux ans et trois mois après avoir laissé Madeleine Weiss seule à Biesheim.
Juste au-dessous, l’entrée du père confirme définitivement l’identification :
Dietz — Joh. Nicolaus, Grenadier 1760–1790, * Schaafheim † 5.4.1791, 54 ans, porcher à Pirmasens oo 25.4.1759, Roth Anna Catharina † 12.3.1771 — Joh. Ludwig * 23.1.1760
La date de naissance, le père, la mère — tout correspond à l’acte de baptême trouvé dans les registres paroissiaux. Il n’y a plus aucun doute possible.
Le Sippenbuch révèle également des détails que je ne connaissais pas encore. Johann Nicolaus Dietz, le père de Ludwig, n’était pas originaire de Pirmasens mais de Schaafheim. Il était arrivé comme grenadier en 1760 — l’année même de la naissance de Ludwig — et avait servi trente ans dans la garnison. À sa retraite militaire, il était devenu porcher. Une fin de vie modeste, pour un homme qui avait passé trois décennies sous les drapeaux. Il mourait le 5 avril 1791, à 54 ans — Ludwig avait alors 31 ans.
La mère, Anna Catharina Roth, était morte bien plus tôt : le 12 mars 1771, quand Ludwig n’avait que 11 ans. Son père s’était remarié dès le 1er novembre 1771 avec Catharina Herrlich, de Gottelshausen — huit mois après le décès de la mère, pour élever ses enfants. Le Sippenbuch ne mentionne pas d’enfants issus de ce second mariage, mais on peut imaginer que la famille s’est agrandie — les registres paroissiaux de Pirmasens pourraient le confirmer.
Une vie en quatre actes
Résumons ce que nous savons désormais de Johann Ludwig Dietz, dit Louis DUTZ.
Il naît le 23 janvier 1760 à Pirmasens, fils d’un grenadier venu de Schaafheim. Il perd sa mère à 11 ans. Il grandit dans une ville de garnison où la vie militaire est l’unique horizon. À 17 ans, en 1786, il entre comme tambour dans le régiment du Landgrave — il y servira quatre ans, jusqu’à la dissolution de la garnison en 1790. Il a alors 30 ans, sans emploi, dans une ville qui vient de perdre sa raison d’être militaire. Il traverse le Rhin, s’installe en Alsace, devient drapier. En mai 1794, à 34 ans, il s’engage comme volontaire dans ce qui deviendra la 177e demi-brigade. Un an plus tard, le 26 avril 1795, il épouse Madeleine Weiss à Biesheim. Deux mois après, en juin 1795, il disparaît à l’hôpital, sans laisser de traces dans les registres de décès. Le 23 décembre 1795, l’armée française le raye de ses contrôles. Le 19 janvier 1796, sa fille Thérèse naît à Biesheim — sans père.
De l’autre côté du Rhin, Ludwig reprend sa vie. Le 20 mars 1798, à 38 ans, il épouse Elisabeth Wolf à Pirmasens — elle aussi fille d’un grenadier de la garnison. Il a probablement eu des enfants de cette union, dont les traces restent à trouver. Il mourra un jour à Pirmasens, à une date encore inconnue.
Entre ces deux vies, il y a une femme abandonnée, une fille qui ne verra jamais son père, et trente-trois ans de silence — jusqu’au jour où un juge de paix, en 1828, officialise une disparition que personne ne comprendra jamais vraiment.
Jusqu’à aujourd’hui.
Deux familles, deux rives
Ludwig Dietz — Louis DUTZ dans les actes français — a mené deux vies parallèles, séparées par le Rhin.
En France, il laisse une femme et une fille qui ne le reverront jamais. Thérèse DUTZ grandira sans père. Elle ne saura jamais que son père vivait, qu’il s’était remarié, qu’il avait peut-être eu d’autres enfants de l’autre côté du fleuve. En 1828, lors de son propre mariage, elle fera déclarer officiellement la disparition de cet homme dont elle croit qu’il est mort à la guerre.
En Allemagne, Ludwig reprend son nom d’origine, retrouve sa ville, son milieu, sa langue, et refait sa vie. Il épouse Elisabeth Wolf en 1798 — elle aussi fille d’un grenadier de la garnison. Il rentre dans le rang, comme si rien ne s’était passé.
Sa première femme ne saura jamais. Sa fille Thérèse ne saura jamais. Et pendant plus de deux siècles, ses descendants français ne sauront pas non plus.
Ce qu’il reste à trouver
Cette enquête a permis de reconstituer l’essentiel d’une vie soigneusement effacée. Mais elle n’est pas close.
Il reste à établir la date et le lieu du décès de Ludwig à Pirmasens — probablement après 1798, mais aucun acte n’a encore été localisé. Il reste à identifier les enfants nés de son second mariage avec Elisabeth Wolf. Et il reste à chercher d’éventuels descendants allemands, qui ignorent peut-être tout de la branche française de leur ancêtre commun.
L’histoire de Ludwig Dietz est celle d’un homme ordinaire emporté par une époque extraordinaire — fils de garnison, tambour à 17 ans, drapier à 30 ans, soldat révolutionnaire à 34 ans, déserteur à 35 ans, et remarié à 38 ans de l’autre côté d’un fleuve. Une vie entière cachée dans le silence des archives, reconstituée deux siècles plus tard grâce aux sources militaires françaises, aux registres paroissiaux allemands, et à la générosité de la responsable de la Pirmasenser Arbeitsgemeinschaft für Familienforschung — sans qui cette enquête n’aurait jamais abouti.
Rappel des précédents articles :
– Pirmasens au XVIIIe siècle : une ville entièrement construite pour les soldats
– Louis DUTZ (1759-1795) : un destin façonné par le fer et la rigueur

