Famille WETTLY, WEDLY : généalogie d’Alsace au XIXe siècle

photo de famille

D’Arth à Mantes-la-Jolie — onze générations des WETTLIN, dont trois portées uniquement par les femmes

Il y a des lignées qui avancent droit, de père en fils, de nom en nom, comme une colonne vertébrale visible dans les registres. Et puis il y a celles-ci — des lignées qui serpentent, qui disparaissent dans les actes, qui traversent les siècles portées par des femmes dont personne n’a voulu écrire le nom du père. C’est l’histoire de la famille WETTLIN, née dans les montagnes du canton de Schwytz au XVIIᵉ siècle, et dont le fil matrilinéaire mène, en onze générations, jusqu’à aujourd’hui.

Un nom qui s’entend plus qu’il ne se lit — WETTLIN en Suisse, WETTLY à Mertzen, WEDLY à Saint-Ulrich, WATHLE ou WEKLY sous la plume d’un officier d’état civil qui transcrivait à l’oreille ce jour-là. Toujours le même nom. Toujours la même famille.

La souche : Johann Balthasar, berger du canton de Schwytz

Tout commence à Arth, petit bourg du canton de Schwytz, au bord du lac de Zoug, dans le cœur de la Suisse centrale. C’est là que naît vers 1670 Johann Balthasar WETTLIN, fils d’une région où l’on élève des bêtes sur les alpages et où l’on exporte des hommes — soldats, mercenaires, bergers — vers les plaines d’Europe.

Johann Balthasar épouse Maria Catharina KENNEL en 1692. Ils ont six enfants à Arth. À sa mort, il se remarie avec une certaine ? HUBER von BREMGARTEN, dont il aura six autres enfants. La famille est nombreuse, enracinée, suisse jusqu’aux os.

Parmi ses fils, Joseph Antoine WETLE naît le 11 février 1693 à Arth. Berger comme son père, il épouse Anna Maria WILLIMANN en 1723. Mais sa femme meurt. Et Joseph Antoine fait alors ce que font beaucoup d’hommes seuls avec des enfants dans l’Alsace du XVIIIᵉ siècle : il part. Il descend vers le Sundgau, cette plaine alsacienne au sud de Mulhouse qui borde le Rhin et attire les migrants helvétiques depuis des générations. Il s’installe à Feldbach, puis ses enfants gagnent Mertzen. La Suisse est derrière eux. L’Alsace commence.

Le Sundgau : Casparus et Anna Maria, premiers Alsaciens

Casparus WETTLY — le nom a déjà commencé à s’alsacianiser — naît le 1er avril 1731 à Feldbach. Il épouse Anna Maria RICHART, native de Mertzen, et s’y installe. De cette union naît en 1758 Gaspard WETTLY, premier de la lignée à voir le jour dans ce village qui sera le berceau alsacien de la famille.

La même année, le 7 août 1758, naît à Mertzen une certaine Barbara JELSCH. Gaspard et Barbara grandissent dans le même village, dans le même milieu de journaliers et de paysans pauvres du Sundgau. Ils se marient le 12 août 1783 à Mertzen. Ils auront six enfants, et s’installeront à Saint-Ulrich. Deux personnes nées la même année, dans le même village, qui se marient et fondent la famille dont nous allons suivre le fil. Il y a dans cette coïncidence quelque chose qui ressemble à une évidence.

Gaspard et Barbara à Saint-Ulrich : une famille dans la pauvreté ordinaire

Saint-Ulrich, Haut-Rhin. Une communauté villageoise où tout le monde se connaît, où les métiers se transmettent — ou ne se transmettent pas, faute de quoi que ce soit à léguer. Gaspard est journalier. Barbara aussi. Ils ont six enfants, dont trois filles qui nous retiendront : Barbe, née en 1792, Marie Madeleine, née en octobre 1795, et Elisabeth, née vers 1798.

Barbe suit un chemin en apparence plus conventionnel. Elle se marie en juin 1834 avec Romain BILLING — mais à quarante-deux ans, un âge remarquablement tardif pour l’époque. Un seul enfant naître de cette union, le petit Romain, en 1835. Pourquoi si tard ? Les archives ne le disent pas. Elle mourra à Saint-Ulrich en 1870.

Elisabeth meurt jeune, en février 1822, à vingt-quatre ans environ. Elle laisse une petite fille de trois ans, Marie Anne, née en 1819 sans père déclaré. Cette enfant orpheline deviendra le pivot de toute la famille.

Marie Madeleine, ou le début d’un fil rouge

Marie Madeleine WEDLY a vingt ans en 1818 lorsqu’elle donne naissance à son premier enfant, Gaspard, sous le toit de son père. L’enfant meurt deux ans plus tard. C’est le premier deuil d’une longue série.

On la retrouve ensuite à Lepuix-Neuf, dans le Territoire de Belfort. Elle a vingt-huit ans, elle est seule, et elle loge dans une maison appartenant à un certain François Colin, propriétaire absent — pas son employeur, simplement son bailleur — rue de la Section, en haut du village. Le 8 décembre 1824, elle accouche d’une petite fille. Le père se présente à la mairie le lendemain : François Bernet, boulanger, trente-cinq ans. Il reconnaît l’enfant, lui donne le prénom de Marianne. Mais il n’épouse pas Marie Madeleine. Il disparaît des archives comme il était apparu. Était-il déjà marié ? Les actes ne le disent pas.

L’enfant s’appellera Marie Anne WEDLY. Comme tant d’autres dans cette famille.

Treize mois plus tard, toujours dans la même maison de François Colin, naît une autre petite fille — Catherine. Un autre père inconnu. En 1830, de retour à Saint-Ulrich, c’est Samuel qui vient au monde. Marie Madeleine est alors qualifiée tantôt de marchande, tantôt de journéelière, tantôt de sans profession.

Elle mourra le 17 janvier 1856 à Saint-Ulrich, des suites d’hydropisie — ce que la médecine moderne appellerait un œdème généralisé, signe terminal d’une insuffisance cardiaque ou rénale sévère, qui emportait fréquemment les gens épuisés par une vie de misère.

Marie Anne, fille d’Elisabeth : l’ancre familiale

Pendant que Marie Madeleine mène sa vie nomade, sa nièce Marie Anne — la fille orpheline d’Elisabeth — grandit on ne sait trop comment, dans les interstices de la famille et de la solidarité villageoise. En 1843, à vingt-quatre ans, elle a un premier fils, Joseph Camille, sans père déclaré. Deux ans plus tard, en août 1845, elle épouse Jean Richard à Saint-Ulrich.

Ce foyer devient le refuge de toute la lignée. C’est Jean Richard qui déclare les naissances des enfants de ses belles-tantes. C’est sous son toit que Marie Madeleine accouche. C’est lui que les actes citent inlassablement comme témoin ou déclarant. Dans un monde où les femmes seules n’ont ni crédit ni autorité civile, il est leur ancre administrative. Mais derrière cette figure masculine obligatoire, c’est bien une communauté de femmes qui s’entraide.

Marie Anne meurt le 28 novembre 1854, à trente-cinq ans à peine. Pendant les quelques années où elle a tenu ce foyer, elle avait offert à sa famille quelque chose de rare : un endroit où revenir.

Catherine et Anne Marie : deux générations sans père

C’est ici que le fil rouge devient visible dans toute son ampleur.

Catherine WEDLY, née sans père reconnu en 1826 à Lepuix-Neuf, donne naissance en 1854 à Saint-Ulrich à une petite Anne Marie — elle aussi sans père déclaré. Deux générations consécutives de filles naturelles, portant le nom de leur mère, élevées sans figure paternelle.

Catherine ne restera pas. En 1866, le recensement de Saint-Ulrich la montre absente — mais sa fille Anne Marie, douze ans, est là, chez sa tante Marie Anne. Catherine a laissé son enfant. On la retrouve en 1872 à Belfort, domestique chez une certaine Thérèse Hyacome, dans le même foyer qu’Henri BEGUIN, vingt-trois ans, commis négociant né à Paris. En 1876, elle est à Dijon, toujours domestique, toujours chez BEGUIN — qui se déclare cette fois américain. Une relation dont la nature exacte nous échappe, mais qui l’a conduite de ville en ville pendant des années, loin de tout ce qu’elle avait connu. Elle finira à Altkirch en 1889, revenue dans sa région d’origine. Son décès reste introuvable.

Anne Marie WEDLY, abandonnée à douze ans, fait l’objet d’articles séparés sur ce site. Disons seulement ici qu’elle épouse en 1876 Célestin Blonde à Grandvillars — mais qu’elle abandonne ses deux enfants légitimes avant de repartir. Elle a ensuite deux enfants de père inconnu à Dijon — peut-être cherchait-elle sa mère, qui s’y trouvait à la même époque. Elle épouse finalement en 1889 François Joseph Henry à Soindres, élève trois enfants, et meurt en 1922 à Mantes-la-Jolie à soixante-huit ans. De fille abandonnée à femme établie en Seine-et-Oise — une trajectoire qui résume à elle seule ce que pouvait signifier survivre dans cette lignée.

La rupture qui ne dit pas son nom

À partir d’Anne Marie, quelque chose change. Ses descendantes directes — Jeanne Albertine, Suzanne, Marie — naissent toutes dans le mariage. La précarité matérielle recule. Les femmes ne sont plus des domestiques nomades, elles ont des foyers, des maris, des noms.

Et pourtant.

Jeanne Albertine, née en 1890 à Soindres, a son premier enfant avant son mariage — père inconnu. Sa fille Suzanne, née en 1920 à Meulan, a un enfant de père inconnu. La fille de Suzanne, Marie, née en 1944, a un enfant non reconnu à la naissance.

Six générations. De Marie Madeleine WEDLY en 1795 jusqu’à aujourd’hui. À chaque génération, sans exception, une naissance sans père déclaré. Comme si quelque chose se transmettait — non pas dans les gènes, non pas dans une fatalité, mais dans les silences, dans les modèles absents, dans ce qu’on ne dit pas et qu’on reproduit sans le savoir.

La dernière de cette lignée a enfin cassé cette chaîne.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut