Lignée de jumeaux – partie 1
Quatre siècles de jumeaux, de Valognes à aujourd’hui
Cet article présente une enquête généalogique et génétique sur une lignée familiale normande présentant une fréquence exceptionnelle de grossesses gémellaires. Sur dix générations documentées dans le nord-Cotentin, cinq paires de jumeaux ont été identifiées dans la descendance directe d’un couple de Valognes du début du XVIIe siècle, avec une ré-expression contemporaine en 2005. Cette étude croise les registres paroissiaux et l’état civil normands avec les apports récents de la recherche génomique sur l’hérédité de la gémellité dizygote (gènes FSHB et SMAD3).
Introduction : une question de généalogie et d’hérédité
En mars 2005, à trente-six ans et sept mois, je donne naissance à des jumeaux — un garçon et une fille. La grossesse n’a rien eu d’induit, rien de médical, rien de volontaire : ces deux enfants sont arrivés ensemble comme peuvent arriver deux graines semées le même jour.
Quelques années plus tard, en remontant patiemment mon arbre généalogique, je découvre une chose étrange. En 1652, à La Haye-d’Ectot, une femme nommée Jeanne Mesnage — qui est mon ancêtre à la onzième génération — met au monde des jumelles, Gilette et Marie Moisy. Elle a alors trente-sept ans et huit mois. Presque le même âge que moi.
Coïncidence troublante. Assez pour soulever une question : y en a-t-il eu d’autres ?
La réponse s’est imposée au fil des années de recherche. Oui, il y en a eu d’autres. Beaucoup d’autres. Et dans l’une des branches de mon arbre — celle qui va des Le Peley de Valognes aux Sival d’Urville puis aux Alexandre du Ham — se dessine une histoire d’une cohérence saisissante : cinq paires de jumeaux identifiées sur quatre siècles, dans une lignée biologiquement continue. C’est cette histoire que je veux raconter ici.
1615-1623 : la souche Le Peley à Valognes
L’histoire commence à Valognes, dans le nord du Cotentin, au début du XVIIe siècle. Un couple que les registres paroissiaux ne font qu’entrevoir : Nicolas LE PELEY et Guillemette LE COUSIN. On ne connaît ni leur date de naissance ni celle de leur mariage — les registres de Valognes pour cette période sont lacunaires, comme souvent dans les petites villes normandes du début du grand siècle.
On les voit d’abord en creux, à travers leurs enfants. Françoise naît le 24 octobre 1615. François suit le 7 juin 1617. Puis Jean le 25 avril 1620, qui deviendra tailleur d’habits et marchand bourgeois — c’est de lui que descend ma lignée. En amont de 1615, les registres de Valognes deviennent à la fois lacunaires et, pour moi, difficilement déchiffrables : la paléographie des actes antérieurs à 1600 demande une formation que je n’ai pas eu l’occasion d’acquérir. Je laisse donc à ceux qui sauront lire ces écritures anciennes la possibilité de remonter plus loin que moi — ce que je n’exclus pas de faire dans l’avenir, avec leur aide ou la mienne plus exercée.
Et le 18 janvier 1623, Guillemette met au monde des jumeaux. Guillaume et Charles.
On ignore son âge à ce moment-là. Mais l’espacement des grossesses — 1615, 1617, 1620, 1623 — et le fait qu’elle n’ait plus d’enfant connu après les jumeaux laissent deviner une femme autour de la fin de sa trentaine. La gémellité comme dernière grossesse : un pattern que l’on retrouvera encore et encore dans cette lignée, et que la biologie moderne sait expliquer.
Charles meurt le 23 avril 1623, trois mois et cinq jours après sa naissance. Guillaume s’éteint deux mois plus tard, le 28 juin, à cinq mois et dix jours. Quand un jumeau part, l’autre suit souvent : mille raisons à cela, du chagrin de la mère qui n’allaite plus avec la même vitalité jusqu’aux maladies qui circulent d’un corps à l’autre dans le même berceau.
Au XVIIe siècle, les jumeaux ont peu de chances de survivre. On estime qu’à cette époque, un couple gémellaire sur deux perdait au moins un des deux enfants dans les premières semaines, souvent les deux. Pourquoi ? Parce qu’ils naissent en moyenne trois semaines avant terme, avec un poids insuffisant ; parce qu’une mère épuisée par une double délivrance, sans soins obstétricaux, a du mal à produire assez de lait pour deux ; parce que l’absence de toute notion de néonatalogie condamne les plus fragiles dès les premières heures.
Guillemette Le Cousin ne saura probablement jamais qu’elle a transmis à sa descendance quelque chose qui ressurgira trois cent quatre-vingt-deux ans plus tard, en 2005, chez une femme qu’elle n’aura jamais vue et dont elle n’aurait pu imaginer l’existence.
1739 : les jumeaux Le Buhotel d’Urville
Entre la mort des jumeaux Le Peley en 1623 et la naissance suivante d’une paire gémellaire dans la lignée, cent seize ans s’écoulent. Cinq générations pendant lesquelles les allèles dorment, transmis silencieusement de femme en femme, de père en fille — les hommes portent le gène sans pouvoir l’exprimer, puisqu’il faut des ovaires pour hyperovuler.
La chaîne est la suivante. Jean Le Peley, le tailleur d’habits de Valognes, épouse en secondes noces Anne Laforest. De ce mariage naît Jeanne Renée Le Peley, le 15 août 1671. Elle épouse Pierre Goubert en 1700 au Mesnil-au-Val et lui donne cinq enfants, dont Anne Goubert, baptisée le 30 janvier 1705 au Mesnil-au-Val.
Anne Goubert va exprimer le trait gémellaire que sa grand-mère portait sans le manifester — et que sa mère Jeanne Renée a transmis sans l’exprimer non plus. Mariée une première fois à François Guillaume Dorléans en 1722 (elle a dix-sept ans), elle devient veuve en 1738. L’année suivante, le 25 juin 1739, à trente-quatre ans, elle épouse en secondes noces Jean Guillaume Le Buhotel.
Elle est enceinte. Probablement au moment même du mariage, ou juste après. Quelques mois plus tard, le 5 octobre 1739, elle accouche de jumeaux : Étienne et Jean François LE BUHOTEL.
Ici, quelque chose a changé. Les deux bébés survivent. Étienne vivra jusqu’en 1803, soixante-quatre ans. Jean François jusqu’en 1811, soixante-douze ans. Tous deux se marieront, fonderont famille. Ils atteindront un âge que leurs arrière-grands-oncles Guillaume et Charles n’ont pas eu la chance de connaître.
Qu’est-ce qui a changé entre 1623 et 1739 ? Pour l’essentiel, rien de médical — l’obstétrique reste rudimentaire, il n’y a toujours ni couveuse ni lait artificiel. Mais la Normandie du début du XVIIIe siècle est un peu moins dure que celle du début du XVIIe : les grandes famines s’espacent, l’alimentation paysanne s’améliore marginalement, la mortalité infantile générale décline lentement. Et peut-être, surtout, la chance : Anne Goubert est une femme solide qui vivra jusqu’à soixante-trois ans, dans un village où les réseaux d’entraide féminine autour d’une naissance fonctionnaient bien.
Anne aura encore deux enfants après les jumeaux. L’une d’eux, Marie Anne Françoise Angélique LE BUHOTEL, née le 6 septembre 1743, sera mon ancêtre.
Une génération silencieuse : la transmission cachée
Marie Anne Françoise Angélique Le Buhotel est fascinante parce qu’elle ne l’a pas exprimé. Née quatre ans après les jumeaux, elle porte en elle les mêmes allèles que sa mère Anne Goubert, transmis par la méiose. À dix-sept ans seulement, le 22 janvier 1761, elle épouse Jean Baptiste Sival à Urville. Il a trente-trois ans, seize de plus qu’elle.
Huit enfants vont naître de ce mariage, entre 1762 et 1780. Aucune paire gémellaire. Deux mourront tout petits, les six autres grandiront. Angélique aura son dernier enfant à trente-six ans — pile dans la fenêtre statistique où les jumeaux arrivent le plus souvent. Mais chez elle, rien.
Ce n’est pas un échec du modèle biologique. C’est au contraire ce qu’il prédit. Porter les variants du gène FSHB ou du gène SMAD3 — les deux loci principaux identifiés par la recherche génomique depuis 2016 — ne garantit pas l’expression du trait. Cela ne fait qu’augmenter la probabilité, de 18 % à 29 % selon les variants présents. À chaque grossesse, le hasard joue. Chez Angélique, le hasard n’a pas joué en faveur de la gémellité.
Elle transmettra silencieusement. Comme sa grand-mère. Comme son arrière-grand-mère. Comme son arrière-arrière-arrière-grand-mère Guillemette Le Cousin avant elle.
Parmi ses huit enfants, le sixième, né le 31 janvier 1772 à Urville, se prénomme Bon Louis Bien-Aimé SIVAL. Il vivra soixante-quinze ans, sera cultivateur, et transmettra à son tour le trait en dormance à ses filles.
1815 : les jumeaux Sival et l’âge maternel à 39 ans
Le 12 mai 1803, Bon Louis Bien-Aimé Sival épouse à Urville Anne Françoise LE DANOIS. Elle a vingt-six ans, est née dans le même village le 13 août 1776. Elle est jeune, robuste, issue d’une famille de cultivateurs de la région. On ne sait pas si elle a des jumeaux dans ses propres ancêtres — cette branche reste à explorer. Mais son destin reproductif va être marqué par la gémellité.
Leurs enfants arrivent régulièrement. Marie Anne Colette en 1804 (elle a vingt-sept ans). Bonne Aimée Justine en 1806 (trente ans). Bon Jean Auguste en 1811 (trente-cinq ans). Puis, le 12 octobre 1815, alors qu’Anne Françoise approche de ses trente-neuf ans et deux mois, les jumeaux arrivent.
Marie Bonne SIVAL et François Nicolas SIVAL (aussi appelé Nicolas Auguste). Une fille et un garçon. Sexes différents : il n’y a aucun doute possible, ce sont des jumeaux dizygotes, conçus à partir de deux ovocytes distincts. Les premiers jumeaux dizygotes formellement attestés de la lignée.
Trente-neuf ans et deux mois : l’âge de l’expression maximale. Dans toutes les populations humaines étudiées, le taux de gémellité dizygote culmine exactement dans cette fenêtre de 35 à 39 ans. Pourquoi ? Parce qu’à cet âge, les taux de l’hormone folliculo-stimulante (FSH) commencent à grimper naturellement pour compenser la baisse de qualité ovocytaire. Chez la plupart des femmes, ce pic hormonal passe sans conséquence. Chez celles qui portent certains variants du gène FSHB ou SMAD3, il déclenche une polyovulation — la libération simultanée de deux ovocytes. Si les deux sont fécondés, on a des jumeaux.
Anne Françoise Le Danois portait ces variants — hérités probablement de deux lignées convergentes : les Le Buhotel-Goubert-Le Peley par son mari qui les avait transmis par sa propre mère, mais aussi peut-être d’une source qui lui était propre, à identifier dans son ascendance.
C’est sa dernière grossesse. Elle n’aura plus d’enfant après les jumeaux. Comme Guillemette Le Cousin en 1623. Comme Jeanne Mesnage en 1652. Comme tant de femmes dans l’histoire de l’humanité pour qui la grossesse gémellaire signait la clôture d’une vie féconde — épuisement biologique, limite du corps, fin du cycle.
Mais tous les jumeaux ne survivent pas également. Marie Bonne mourra le 14 juillet 1830, à quatorze ans et neuf mois. Adolescente, au seuil de la vie de femme, emportée sans qu’on sache précisément par quoi — ni accident, ni épidémie connue à Urville cet été-là, peut-être une tuberculose, peut-être autre chose. François Nicolas, lui, survivra. Il se mariera en 1846 avec Marie Louise Vautier et aura six enfants. Il emportera avec lui les allèles gémellaires dans les ramifications suivantes — mais en tant qu’homme, sans pouvoir les exprimer.
Un autre fils d’Anne Françoise Le Danois, Bon Jean Auguste, mourra à Alger le 11 mars 1838, à vingt-six ans. La conquête française de l’Algérie a commencé huit ans plus tôt. Il est vraisemblablement soldat, ou l’un des premiers colons du grand rêve méditerranéen qui s’ouvre alors. Mourir loin de chez soi fait désormais partie des parcours ruraux du XIXe siècle — la Manche vide ses villages vers les villes et les colonies.
1830 : les jumeaux Alexandre du Ham et la transmission mère-fille
Quand Marie Bonne meurt à quatorze ans en juillet 1830, sa sœur aînée Marie Anne Colette SIVAL est déjà mariée. Elle a épousé le 2 décembre 1826, à Urville, François Jacques ALEXANDRE, un cultivateur du Ham. Elle a vingt-deux ans, lui vingt-cinq. Leur premier enfant, François Pierre Joseph, est né en février 1827 — il aura plus tard le charmant surnom de « pied de chou » et sera aubergiste.
Puis, le 27 mai 1830, à vingt-neuf ans, Marie Anne Colette donne naissance à des jumeaux. Pierre Bon Nicolas et Marie Aimée Césarine ALEXANDRE. Une fille et un garçon. Dizygotes certains.
Ce qui est remarquable, c’est qu’elle est jeune. Vingt-neuf ans, sous le seuil du pic statistique des 35-39 ans. Chez une femme de cet âge, le taux naturel de gémellité dizygote est d’environ un pour cent dans une population caucasienne de l’époque. Qu’elle ait eu des jumeaux à vingt-neuf ans plaide très fortement pour une charge génétique élevée — des variants qu’elle porte et qui s’expriment même sans l’aide de l’effet-âge.
Elle est la fille d’Anne Françoise Le Danois, qui a exprimé le trait à trente-neuf ans. Elle-même l’exprime à vingt-neuf ans. Cette séquence — la mère exprime à 39 ans, la fille exprime à 29 ans — est un témoignage direct de la transmission héréditaire du trait.
Les jumeaux Alexandre de 1830 survivent, contrairement à ceux de 1623 et en partie à ceux de 1815. Marie Aimée Césarine vivra jusqu’en 1863 (trente-trois ans), Pierre Bon Nicolas jusqu’en 1855 (vingt-cinq ans). Ils mourront jeunes mais ils auront atteint l’âge adulte, formé leur personnalité, peut-être connu leurs premières amours. Marie Anne Colette, elle, vivra jusqu’en 1872, soixante-huit ans — avec le chagrin d’avoir enterré plusieurs de ses enfants.
Un détail familial touchant : la sœur aînée de Marie Anne Colette, Bonne Aimée Justine Sival, épouse en 1834 Pierre Alexandre, frère de François Jacques. Deux sœurs Sival qui épousent deux frères Alexandre à huit ans d’écart. Ce mariage croisé, fréquent dans les campagnes françaises pour consolider les alliances foncières, a une conséquence génétique particulière : les enfants des deux couples sont à la fois cousins par leur père et cousins par leur mère, et partagent autant d’ADN que des demi-frères et sœurs. Mais Bonne Aimée Justine, elle, n’aura pas de jumeaux — huit enfants sans paire gémellaire. Le hasard, encore.
1856 : les jumeaux Alexandre et la convergence de deux lignées
François Pierre Joseph Alexandre, dit « pied de chou », épouse en 1850 Marie Catherine LE TERRIER, née à Quettehou en 1827. Elle n’est pas de la branche Le Peley — elle vient d’une autre famille, avec d’autres ancêtres, d’autres allèles. Elle apporte en mariage sa propre charge génétique.
Et voilà qu’à son tour, le 5 avril 1856, à vingt-huit ans, elle donne naissance à des jumeaux. Bien-Aimé François Pierre et Désiré Bien-Aimé ALEXANDRE. Deux garçons, donc la zygotie reste incertaine — ils peuvent être monozygotes (vrais jumeaux) ou dizygotes (faux jumeaux). Mais la monozygotie n’étant pas héréditaire et cette famille présentant tant de cas, la probabilité penche vers la dizygotie.
Les prénoms sont significatifs : « Bien-Aimé » et « Désiré Bien-Aimé ». Une famille qui avait déjà perdu un premier « Bien-Aimé François Pierre » en bas âge (en 1855, à trois ans) réattribue le prénom au jumeau survivant, avec les prénoms affectueux de l’autre. Les deux survivront à l’âge adulte. Bien-Aimé François Pierre vivra même jusqu’au milieu du XXe siècle, mourant avant 1951 — près d’un siècle, une longévité saluée.
Ici, le trait gémellaire s’est exprimé par deux voies simultanément : les allèles Le Peley-Le Buhotel-Sival-Le Danois du père (qui les portait sans pouvoir les exprimer), et les allèles Le Terrier de la mère (qui les a exprimés). La génétique familiale converge dans cette grossesse comme deux ruisseaux qui se rejoignent dans la même rivière.
Parmi leurs frères et sœurs, Pierre Auguste Alexandre, né en 1853 — mon ancêtre direct.
1856-2005 : 149 ans de silence génétique
Et puis, pendant cent quarante-neuf ans, plus aucun jumeau ne naît dans la lignée directe qui mène de Pierre Auguste Alexandre à moi. Cinq générations, plusieurs dizaines de naissances cartographiées, des collatéraux explorés — et rien. Le silence.
Ce n’est pas un abandon du trait. Les allèles ont continué à circuler. Chaque femme de la lignée les portait avec une probabilité non négligeable — la recombinaison génétique préserve en moyenne la moitié des allèles à chaque génération, et sur des populations endogames comme celle du nord-Cotentin, le brassage étant faible, les variants restent concentrés.
Mais chaque grossesse individuelle reste probabiliste. Avec un taux de base autour de 3-5 % chez une femme porteuse (contre 1,2 % en population générale de l’époque), et des familles du XXe siècle de plus en plus petites — une à trois grossesses par femme là où les aïeules en avaient huit ou dix — le nombre de tirages diminue. On peut avoir les allèles et ne jamais les exprimer, simplement parce qu’on a peu d’occasions.
Et puis il y a aussi ce que les registres ne voient pas. Les grossesses gémellaires qui se terminent très tôt par la perte de l’un des embryons — ce qu’on appelle le syndrome du jumeau évanescent (« vanishing twin syndrome ») — sont fréquentes, estimées à environ 12 à 15 % de toutes les grossesses. Dans ces cas, la mère ignore même qu’elle a été enceinte de jumeaux. Combien de « jumeaux évanouis » dans les silences de ma lignée entre 1856 et 2005 ? Impossible à savoir. Mais c’est probable qu’il y en ait eu.
2005 : la ré-expression contemporaine
Le 13 mars 2005, à trente-six ans et sept mois, je mets au monde deux enfants. Une fille. Un garçon. Dizygotes certains, comme le fut Anne Françoise Le Danois en 1815 et Marie Anne Colette Sival en 1830.
Quand je reconstitue aujourd’hui la chaîne, je comprends ce qui s’est joué dans mon corps cette année-là. À trente-six ans, j’étais entrée dans la fenêtre du pic hormonal — celle où la FSH commence à augmenter, celle où les ovaires, moins prodigues en ovocytes de qualité, « doublent la mise » pour compenser. Je portais, très probablement, des variants des gènes FSHB et SMAD3 hérités de cette longue chaîne de femmes — Guillemette Le Cousin, Jeanne Renée Le Peley, Anne Goubert, Marie Anne Françoise Angélique Le Buhotel, Anne Françoise Le Danois, Marie Anne Colette Sival — qui m’ont précédée.
Au bon âge, avec les bons variants, et suffisamment de chance pour que les deux embryons s’implantent et se développent jusqu’à terme, la gémellité a eu lieu. Exactement comme en 1623. Comme en 1739. Comme en 1815, 1830, 1856.
Je suis la sixième expression visible du trait dans cette lignée. Sans doute pas la dernière.
Statistiques et contexte scientifique de la gémellité
Les chiffres : un taux gémellaire 4 fois supérieur à la moyenne
Sur la branche Le Peley-Sival-Alexandre documentée sur dix générations (1615-2005), voici les données vérifiées par sources primaires :
| Année | Mère | Âge | Lieu | Sexes | Zygotie | Survie |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1623 | Guillemette LE COUSIN | ~35-40 ? | Valognes | G+G | indét. | † 3 et 5 mois |
| 1739 | Anne GOUBERT | 34 | Urville | G+G | indét. | 64 et 72 ans |
| 1815 | Anne Françoise LE DANOIS | 39 | Urville | F+G | DZ certaine | 14 ans et adulte |
| 1830 | Marie Anne Colette SIVAL | 29 | Le Ham | F+G | DZ certaine | 25 et 33 ans |
| 1856 | Marie Catherine LE TERRIER | 28 | Videcosville | G+G | indét. (prob. DZ) | vieillesse |
| 2005 | [moi] | 36 | France | F+G | DZ certaine | vivants |
Taux gémellaire observé dans la descendance cartographiée : environ 5 paires sur ~120 naissances identifiées, soit 4,2 %. À comparer avec le taux de population générale française d’Ancien Régime, estimé entre 1,0 et 1,3 % selon les régions et les époques. La lignée présente donc un taux 3 à 4 fois supérieur à la moyenne, concentré dans des expressions pulsées séparées par des silences de plusieurs générations.
Silences documentés : 1623→1739 (116 ans), 1739→1815 (76 ans), 1856→2005 (149 ans).
Ce que dit la science
Depuis les années 2010, la génétique de la gémellité dizygote a considérablement progressé. Deux loci génétiques majeurs ont été identifiés par les études d’association pangénomique (GWAS) sur des cohortes de plusieurs milliers de mères de jumeaux :
Le gène FSHB, qui code la sous-unité bêta de l’hormone folliculo-stimulante (FSH). Certains variants de ce gène (notamment rs11031006-G) sont associés à des taux plus élevés de FSH circulante, ce qui augmente la probabilité de développement folliculaire multiple. Les porteuses ont une augmentation de 18 % de leur probabilité de grossesse gémellaire.
Le gène SMAD3, qui régule la sensibilité des ovaires à la FSH. Le variant rs17293443-C augmente de 9 % la probabilité. Les porteuses des deux variants ont une augmentation cumulée de 29 % par rapport à la population générale.
L’héritabilité du trait est évaluée entre 8 et 20 % selon les études — modeste mais réelle et stable à travers les populations et les époques. Elle a été démontrée sur des pedigrees allant jusqu’à dix-neuf générations, confirmant que les allèles peuvent traverser les siècles en silence avant de se ré-exprimer.
La « hypothèse de l’assurance ovulaire » propose une explication évolutive : l’hyperovulation serait un mécanisme compensatoire face à la qualité ovocytaire déclinante, sélectionné pour augmenter la fertilité totale des femmes en fin de vie féconde. Les jumeaux seraient un « sous-produit » de ce mécanisme.
Le risque des jumeaux à travers les siècles
Avoir des jumeaux n’a jamais été une mince affaire. Au XVIIe siècle, le taux de mortalité néonatale gémellaire dans les populations rurales françaises est estimé entre 50 et 70 %. Prématurité, faible poids de naissance, complications obstétricales du second jumeau (souvent en siège), difficulté d’allaitement, fragilité maternelle post-partum : les facteurs de risque s’accumulent.
Dans ma lignée, la mortalité gémellaire est contrastée. Les jumeaux de 1623 meurent à 3 et 5 mois. En 1815, Marie Bonne meurt à 14 ans mais François Nicolas survit et se marie. En 1830, les deux jumeaux Alexandre survivent à l’âge adulte (25 et 33 ans). En 1856, les deux survivent à la vieillesse.
La mortalité maternelle elle-même est accrue par la grossesse gémellaire. Pré-éclampsie deux à trois fois plus fréquente, hémorragie post-partum plus courante, épuisement métabolique — toutes choses qui, sans soins modernes, tuent. Pourtant, les six mères gémellipares de ma lignée ont toutes survécu à leur accouchement, et plusieurs ont vécu jusqu’à un âge avancé (Anne Goubert 63 ans, Anne Françoise Le Danois 73 ans, Marie Anne Colette Sival 68 ans, Marie Catherine Le Terrier 78 ans). Cette longévité féminine remarquable est d’ailleurs un autre trait familial à explorer.
Les zones d’ombre
Cette étude ne prétend pas être close. Plusieurs questions restent ouvertes :
Qui étaient Nicolas Le Peley et Guillemette Le Cousin exactement ? D’où venait Guillemette ? Sa famille Le Cousin à Valognes au XVIe siècle avait-elle déjà des jumeaux ? La souche peut être plus ancienne encore.
Anne Françoise Le Danois a-t-elle apporté une charge gémellaire supplémentaire de son propre côté ? Son arbre reste à explorer systématiquement.
Marie Catherine Le Terrier n’est pas de la lignée Le Peley. D’où vient sa prédisposition ? Quelle était la gémellité de son ascendance à Quettehou et dans les villages voisins ?
Et surtout, cette lignée Le Peley n’est qu’une des nombreuses branches gémellaires de mon arbre. D’autres ont été identifiées, avec des paires de jumeaux supplémentaires réparties de la Normandie au royaume de Valence en passant par les Vosges, l’Oise, le Poitou et la Souabe. Mon père, lui aussi, descend de familles où la gémellité apparaît — notamment à Allauch en Provence, où une de ses ancêtres a mis au monde des jumeaux à l’âge exceptionnel de quarante-cinq ans en 1768. Cette branche paternelle mériterait une étude propre, que je n’ai pas encore menée. Mes jumeaux de 2005 sont donc, très probablement, le fruit d’une convergence de plusieurs lignées gémellipares indépendantes — maternelles et paternelles. Chacune mérite son propre travail, et cette histoire n’en est qu’à son commencement.
Épilogue
En 1623, à Valognes, une jeune mère dont on ne connaît même pas le prénom exact de famille met au monde deux bébés qui ne survivront pas. Ce jour-là, sans le savoir, elle dépose dans l’arbre de ses descendants une empreinte biologique qui va traverser huit générations d’oubli et de chance.
Quatre cents ans plus tard, je tiens dans mes bras deux enfants qui ne sauraient rien de Guillemette sans ce travail. Eux-mêmes, un jour peut-être, transmettront à leur tour. Ma fille portera peut-être des enfants qui porteront en eux cette minuscule variation d’ADN venue du Cotentin du grand siècle. Mon fils pourra la transmettre à ses filles, silencieusement.
L’hérédité n’est pas seulement une succession de traits physiques ou de ressemblances. C’est aussi, parfois, une histoire longue, patiente, qui attend pendant des siècles son moment pour se remanifester. Et quand elle le fait, elle relie une femme d’aujourd’hui à une femme dont le nom même est à moitié effacé des registres. Elle fait de nous les gardiens involontaires d’une mémoire biologique plus ancienne que toute mémoire écrite.
C’est peut-être cela, le sens le plus profond d’un arbre généalogique : non pas une liste de morts dont on descend, mais une chaîne de vivantes qui nous a portés jusqu’ici.
Sources scientifiques
Pour les éléments de génétique et de démographie cités dans cet article, les lecteurs intéressés pourront se reporter aux travaux suivants :
Sur les gènes FSHB et SMAD3 et leur rôle dans la gémellité dizygote :
Mbarek H. et al. (2016), « Identification of Common Genetic Variants Influencing Spontaneous Dizygotic Twinning and Female Fertility », American Journal of Human Genetics, 98(5), p. 898-908.
Mbarek H. et al. (2024), « Genome-wide association study meta-analysis of dizygotic twinning illuminates genetic regulation of female fecundity », Human Reproduction, 39(1), p. 240-257.
Sur l’héritabilité du trait gémellaire dans les pedigrees historiques :
Robinson et al. (2022), « The Heritability of Twinning in Seven Large Historic Pedigrees », Twin Research and Human Genetics, 25(2), p. 63-66.
Cette étude a été conduite à partir des registres paroissiaux et de l’état civil des communes de Valognes, Le Mesnil-au-Val, Urville, Colomby, Hautteville-Bocage, Le Ham, Videcosville et Quettehou (Archives départementales de la Manche). Toutes les dates et filiations citées sont documentées par sources primaires. Un arbre gémellaire visuel complet est disponible en annexe.


Bonjour,
Très intéressant article. Mon arrière-grand-mère manchoise a eu 2 fois des jumeaux dizygotes, à 35 ans et 39 ans. Je ne connaissais pas ces gènes FSHB et SMAD3 mais je vais regarder son ascendance de plus près pour essayer de trouver d’autres cas de gémellité tardive.
Damien Rauline
Bonjour Damien,
Merci pour ce témoignage, qui m’intéresse beaucoup !
Le profil de votre arrière-grand-mère est remarquable : deux grossesses gémellaires dizygotes à 35 et 39 ans, c’est exactement la fenêtre âge où la prédisposition génétique s’exprime le plus fréquemment — et le fait qu’elle soit manchoise est un détail qui me touche particulièrement, puisque la Manche est le cœur de ma propre étude.
Si vous souhaitez creuser, je vous conseille de remonter en priorité la lignée maternelle de cette arrière-grand-mère, de préférence sur plusieurs générations, en notant systématiquement les cas de naissances multiples. Les gènes impliqués (FSHB et SMAD3) se transmettent exclusivement par voie maternelle.
Pourriez-vous me dire de quelle commune de la Manche elle était originaire ? Je serais curieuse de savoir si elle s’inscrit dans l’une des zones géographiques que j’ai identifiées dans mon étude.
Bien cordialement,
Stéphanie
Bonjour,
Mon arrière grand-mère, née en 1842 dans le Pas-de-Calais a eu 12 enfants issus de 9 grossesses. Donc 3 paires de jumeaux:
2 garçons jumeaux en 1868 , à 26 ans
2 garçons jumeaux en 1675 , à 33 ans
1 garçon et une fille jumeaux en 1879 à 37 ans
Christine
Bonjour Christine,
Quel témoignage précieux, merci infiniment de l’avoir partagé ! Trois paires de jumeaux chez une même femme, c’est statistiquement remarquable — bien plus rare encore qu’une transmission étalée sur plusieurs générations comme celle que je décris dans mon article. Votre arrière-grand-mère a vraisemblablement été ce qu’on appelle une « hyperovulatrice chronique », porteuse de variants génétiques qui favorisent la libération de deux ovocytes à chaque cycle.
La dernière paire (un garçon et une fille en 1879) est par ailleurs dizygote certaine, donc le trait est bien héréditaire dans votre famille. Si vous descendez d’une de ses filles, vous portez peut-être vous-même ces variants — avez-vous des jumeaux dans les générations plus récentes ?
Quoi qu’il en soit, votre arrière-grand-mère mériterait à elle seule une enquête dédiée. Si vous documentez son histoire un jour, je serais ravie de la lire.
Stéphanie
Passionnant, et dépassant le cadre pur de la généalogie. Recherches statistiques médicales, génétiques, mais aussi historiques , sociologiques…
Dans ma famille, vers les années 60, une cousine qui a eu deux fois des jumeaux , qui ont vécu, et une troisième grossesse gémellaire ( qui peut-être, heureusement ? n’a pas abouti)
Quand la généalogie aide aussi la recherche médicale ! Cela me rappelle un médecin aidé en Bretagne par les cercles généalogiques ( une prévalence d’une maladie cardiaque hyper presente et d’origine génétique) recherche de l’ancêtre » initial » et prévention possible vers les descendants identifiés.
Pour cette » heredite » remarquable concernant la gémellite héréditaire cela peut-être aussi utile en prevention ?
Merci a tous. Joëlle MORY.
Bonjour Joëlle,
Merci infiniment pour ce commentaire qui élargit magnifiquement la réflexion. Le cas de votre cousine est saisissant — c’est exactement le profil de ce qu’on appelle une « hyperovulatrice chronique », statistiquement rare et qui plaide très fortement pour une prédisposition génétique marquée. J’ai un cas comparable dans mon arbre, une certaine Catherine Mignot à Gonneville à la fin du XVIIe siècle, qui avait eu deux paires de jumeaux à treize mois d’écart.
Votre exemple breton est très intéressant et porte un nom : la « généalogie médicale ». Elle a connu de beaux succès en Bretagne justement, mais aussi au Québec ou en Islande, et les généalogistes amateurs y jouent souvent un rôle clé. Votre intuition est juste : nos arbres généalogiques sont des trésors épidémiologiques que la médecine sous-utilise. C’est peut-être la suite de mon travail, j’ai déjà prévenue mes filles 😉
Merci encore pour ce commentaire qui me donne à penser.
Stéphanie
c’est très interressant
j’ai aussi eu des ancetres jumeaux
en ce temps là ce n’était pas évident
Bonjour Laurence,
Merci pour ce partage ! Vous avez raison, à cette époque-là c’était bien souvent un drame : prématurité, faible poids, allaitement difficile pour deux, mortalité maternelle accrue… les jumeaux survivaient rarement tous les deux avant le XXe siècle. Quand on en trouve dans son arbre, on peut presque toujours mesurer la fragilité de leur destin.
Si vous avez les dates et lieux de vos ancêtres jumeaux, je serais curieuse de savoir où et quand — chaque cas apporte un petit éclairage de plus.
Stéphanie
Intéressant. Me fait penser au programme CartaGène ici (au Québec), qui ne se penchait pas sur les jumeaux mais sur la génétique familiale, avec plus de 20k de participants qui ont contribué le matériel génétique et les débuts de leur arbre généalogique. Le programme était jumelé (j’utilise le mot par exprès) avec le programme BALSAC (généalogie). Ils continuent leurs études sur tout ça.
En ce qui a trait à la présence de jumeaux, en regardant la famille de ma grand-mère paternelle, elle a eu 48 petits-enfants vivants, dont une seule paire de jumeaux. Pas certaine de leur statut zygotal, ce sont des cousins plus jeunes que moi, que je n’ai jamais connus en fait.
Bonjour Danielle,
Merci pour ce commentaire qui élargit la discussion jusqu’au Québec ! L’alliance CartaGène-BALSAC est exactement le modèle scientifique vers lequel tendent — à toute petite échelle — des démarches comme la mienne. Quatre siècles d’état civil numérisés croisés avec les données génomiques d’une cohorte de 30 000 participants, c’est un outil unique au monde. Les généticiens québécois y ont identifié des effets fondateurs spectaculaires — au Saguenay, les dix premiers colons sont responsables de 37 % de l’apparentement actuel. La France n’a malheureusement, à ma connaissance, aucun équivalent à ce jour, ce qui nous prive d’un outil scientifique précieux pour ce type de recherche.
Sur votre cas familial, 1 paire sur 48 petits-enfants fait un taux d’environ 2 %, légèrement au-dessus de la moyenne mais dans une fourchette banale — difficile de conclure à une charge gémellaire marquée dans cette lignée, surtout sans la zygotie.
Merci encore, ces échanges transatlantiques sont précieux.
Stéphanie
Bonjour,
Mon ancêtre de la 5è génération Benoite BAUDINAT née en 1796 à Chérier (Loire) épouse de François PROS a eu 15 enfants dont 2 fois des jumeaux : -Antoine né en 1821 + à l’âge de 16 ans et Romain né en 1821 + à l’âge de 17 ans – elle avait alors 25 ans
– Jean né en 1838 + à l’âge de 2 mois et Madeleine née en 1838 + à l’âge de 5 mois – elle avait alors 42 ans
Bonjour Françoise,
Merci pour ce témoignage précis et précieux ! Deux paires de jumeaux chez la même femme, c’est statistiquement remarquable et signe une probable « hyperovulatrice chronique ». J’ai un cas similaire dans mon arbre, Catherine Mignot à Gonneville à la fin du XVIIe siècle, qui avait eu deux paires à treize mois d’écart.
Ce qui me frappe surtout chez votre Benoîte, c’est l’âge de la seconde grossesse : 42 ans, c’est très au-delà du pic statistique des 35-39 ans. Avoir des jumeaux spontanés à cet âge est exceptionnel et plaide d’autant plus pour une charge génétique très forte — d’autant que la seconde paire est dizygote certaine (garçon et fille). Si vous descendez d’une de ses filles, vous portez peut-être encore les variants — y a-t-il eu d’autres jumeaux dans les générations qui ont suivi ?
Quant à la mortalité tragique des quatre jumeaux, le Roannais des années 1830-40 a connu plusieurs vagues d’épidémies (choléra, scarlatine) qui pourraient expliquer ce destin familial particulièrement dur.
Merci encore — vos précisions sont exactement le genre de matière qui ferait avancer l’étude.
Stéphanie
Bonjour Stéphanie,
Je rebondis sur votre réponse. Oui je descends d’une de ses filles, Marguerite née en 1826 épouse de Jean LAMOTTE de St Maurice/Loire. C’était mon arrière arrière grand mère qui a eu une volonté incroyable pour donner la vie. Après avoir perdu ses 3 premiers enfants en l’espace de 3 semaines en 1858 : la fille aînée à l’âge de 4 ans, la 2è à l’âge de 3 ans, le fils à l’âge de 4 jours, elle aura à nouveau 3 enfants entre 1859 et 1866 en respectant le même ordre : fille, fille, garçon, qui porteront les prénoms de leurs soeurs et frère décédés. Sa fille Claudine aura, comme sa grand mère, des jumeaux dizygotes nés en 1888 : un garçon Antoine mort à 1 an, une fille Marguerite décédée en 1950 qui n’a pas eu, à ma connaissance, de jumeaux.
Bien cordialement.
Merci pour votre présentation très intéressante.
Cela m’a replongé dans mes premières recherches sur les jumeaux.
Mon grand père paternel avait un frère et une soeur jumeaux.
Dans un rayon de quinze kilomètres autour de Rohan, Morbihan, j’ai trouvé seize naissances gémellaires avec mon patronyme sur 250 ans.
En débutant du couple initial de ma famille, j’ai trouvé onze naissances de jumeaux sur dix générations.
Bonjour Daniel,
Merci pour ce commentaire qui vaut bien plus qu’un simple témoignage — vous avez manifestement fait sur votre famille un travail très comparable au mien sur la branche Le Peley. Onze paires de jumeaux sur dix générations dans une seule lignée Raulet, c’est exactement le même ordre de grandeur que ce que je documente, et c’est statistiquement très au-dessus de la moyenne. Vous avez clairement une lignée gémellaire bretonne.
Les seize naissances gémellaires en 250 ans dans un rayon de 15 km autour de Rohan ouvrent par ailleurs une question intéressante : Rohan est en plein cœur du Morbihan intérieur, exactement le type d’isolat démographique où les généticiens ont identifié plusieurs effets fondateurs. La concentration patronymique sur un rayon aussi restreint plaide pour une diffusion locale des variants gémellipares à partir d’un (ou de quelques) ancêtres communs. Si vous remontiez tous ces porteurs de jumeaux à un même couple-source, vous pourriez probablement identifier le ou les fondateurs du trait dans la région.
Avez-vous publié ce travail quelque part ? Ou y a-t-il un projet d’article ? Ce serait, je pense, un beau pendant breton à ce que j’essaie de faire sur le Cotentin — et plus largement, ce type d’études familiales rigoureuses gagne à être partagé.
Au plaisir d’échanger plus longuement si vous le souhaitez.
Stéphanie
Bonjour, merci à vous d’avoir partagé cette formidable saga familiale sur votre transmission gémellaire.
Cela m’a un peu « chamboulée « , et remis en memoire ma propre histoire familiale.
Ma grand-mère maternelle à donné naissance ,à 35 ans,à des jumeaux dyzigotes, une fille, et un garçon .
Des années plus tard à mes 34 ans , j’ai eu une grossesse gémellaire, pour laquelle j’ai perdu l’un des embryons (de 3 mois), et donne naissance à mon fils.
Dans mes recherches généalogiques, j’ai trouvé quelques naissances de Bessons , au moins 3 familles.
Cette lecture va donc me replonger dans d’anciennes recherches. Un grand merci.
Bonjour Michèle,
Merci pour votre message. Ce n’est pas anodin de partager ce que vous traversez, et je le reçois avec respect.
La coïncidence d’âge entre votre grand-mère (35 ans) et vous-même (34 ans) est exactement le type de résonance qui revient sans cesse dans ces lignées gémellaires — comme entre moi à 36 ans et mon ancêtre à 37 ans en 1652. Le pic statistique de la gémellité dizygote spontanée se situe entre 35 et 39 ans, et c’est à cet âge-là que les femmes porteuses des variants l’expriment le plus souvent.
Le mot « Bessons » que vous employez est intéressant : c’est un terme d’ancien français, encore vivant dans plusieurs régions dialectales — notamment en Rhône-Alpes, Poitou-Charentes, Massif central et Sud-Ouest. Il pourrait donner une indication sur l’origine géographique des sources où vous avez trouvé ces naissances. Si vous trouvez plusieurs paires concentrées dans une même zone, vous tenez peut-être une lignée gémellaire à documenter, comme celle que j’ai retrouvée dans le Cotentin.
N’hésitez pas à revenir partager ce que vous trouverez. Vos recherches anciennes méritent peut-être d’être reprises avec cette grille nouvelle.
Très cordialement,
Stéphanie
Bonjour,
Depuis que ma fille a eu des jumelles dyzigotes en 2005, j’ai fait des recherches dans ma généalogie, car tout le monde m’a demandé s’il y en avaient dans la famille ? Oh que oui : 54 paires de 1581 à 2021 (dont 40 entre 1581 et 1965) 3 couples ont eu 2 fois des jumeaux. Et un arrière arrière …grand-père a eu des jumeaux avec sa 1ere femme puis avec sa 2e épouse ! J’ai aussi 2 fois des jumeaux qui sont nés à 1 jour d’écart (en réalité quelques minutes) J’ai aussi les 2 derniers d’une fratries de 13 enfants qui sont des jumeaux décédés à 97 et 100 ans.
Pour 1 couple marié en 1705, il est l’ancêtre de 12 paires de jumeaux. On a fait une cousinade sur un nom de famille, il y avait 4 paires de jumeaux.
Un autre couple a eu 4 enfants en 23 mois : jumeaux février 1809, une fille janvier 1810 et une en décembre 1810. (la seule qui est survécu)
pour les âges des mamans j’ai un peu de tout ! (ma région Franche-Comté et Rhône-Alpes .. désolée)
Merci pour tous ces beaux messages..
Jeanne
Bonjour Jeanne,
Votre message m’impressionne et me touche à la fois. Que votre fille ait eu ses jumelles dizygotes en 2005, exactement la même année que mes propres jumeaux, est peut-être lié au fait qu’à cette période-là les femmes avaient leurs enfants plus tard qu’auparavant — ce qui les amenait pile dans la fenêtre du pic gémellaire des 35-39 ans.
Mais ce qui me frappe surtout, c’est l’ampleur de votre travail : 54 paires sur 440 ans, c’est probablement le pedigree gémellaire français le plus dense que j’aie rencontré jusqu’ici. Mon propre recensement tourne autour de 40 paires en cours de vérification, et d’autres lecteurs qui m’ont écrit après l’article documentent des séries plus modestes. Vous êtes au-dessus de tout cela.
Plusieurs éléments de votre relevé méritent d’être soulignés. Le couple de 1705 ancêtre de 12 paires est une signature d’effet fondateur classique : un ancêtre porteur de variants forts qui diffuse les allèles à toute une descendance locale, exactement le mécanisme que les généticiens ont documenté en Bretagne, au Saguenay québécois et en Islande. L’homme qui a eu des jumeaux avec ses deux épouses successives est un cas biologique presque démonstratif — cela montre que les variants mâles transmis aux deux femmes (en passant par leurs ovaires) ne sont pas en cause, et que c’est sa propre génétique masculine + les conditions hormonales des épouses qui s’expriment indépendamment.
Votre détail sur la paire née à 1 jour d’écart, en réalité quelques minutes, soulève une question méthodologique cruciale que je n’avais pas posée : combien de paires gémellaires sont invisibles dans nos recensements parce que les actes les enregistrent à deux dates différentes ? Si vous avez la patience d’y revenir, ce serait un point précieux à documenter — il pourrait corriger les sous-estimations de taux gémellaire dans toutes les études généalogiques.
Et les jumelles qui meurent à 97 et 100 ans sont un cas de longévité gémellaire que je n’ai jamais vu dans la littérature. Si vous avez leur nom et leurs dates, cela vaudrait la peine d’être publié indépendamment.
Avez-vous mis ce travail par écrit quelque part ? Sur un blog, dans un cahier, dans un article ? Si vous acceptiez d’échanger plus longuement, je serais ravie de mettre nos données en regard — et plus largement, je commence à me dire que ce type d’études familiales rigoureuses gagnerait à être mis en réseau entre celles et ceux qui le font. Chacune dans son coin documente une lignée, mais croisées les unes avec les autres, ces données pourraient nourrir une étude collective d’une vraie valeur scientifique.
Merci infiniment, en tout cas, d’avoir pris le temps de partager tout cela.
Très cordialement,
Stéphanie
Bonjour,
Etude et histoire très intéressante. Mère de deux filles jumelles nées en 1973 surprise inattendue, j’ai recherché chez mes ancêtres, j’ai trouvé des jumelles nées vers 1910, cousines de ma mère par son grand-père. Aucun jumeaux chez mes petits-enfants, peut-être une fausse couche qui semblait gémellaire.
Cordialement – Maryse
Bonjour Maryse,
Merci pour votre témoignage ! Votre démarche est exactement la mienne : avoir des jumeaux soi-même, puis remonter son arbre pour y chercher les antécédents — cette enquête personnelle qui devient une enquête familiale, beaucoup de mères de jumeaux y ont été poussées sans se concerter.
Le fait que vos cousines jumelles de 1910 soient apparentées par le grand-père de votre mère est intéressant. Cela signifie que les variants gémellaires circulent dans votre famille élargie depuis au moins trois générations, transmis par les hommes en silence et exprimés ponctuellement par les femmes — exactement le mécanisme polygénique que la recherche moderne a mis en évidence.
Concernant votre intuition sur la fausse couche « qui semblait gémellaire » : ce phénomène porte un nom, le « syndrome du jumeau évanescent », et il est plus fréquent qu’on ne le pense. Estimé à environ 12 à 15 % des grossesses naturelles, il passe le plus souvent inaperçu mais peut, dans certains cas, être détecté à l’échographie. Si une fille ou belle-fille a perdu un jumeau précocement, cela confirmerait que les variants familiaux ont effectivement « tenté » de s’exprimer à la génération suivante — sans aboutir à terme cette fois-ci.
Vos jumelles de de 1973 appartiennent à la même fenêtre statistique que les miennes et celles d’autres correspondantes qui m’ont écrit après l’article (années 1970-2005 essentiellement). C’est aussi une période où l’âge maternel commence à reculer, ce qui amène plus de femmes dans la fenêtre 35-39 ans où la gémellité spontanée culmine.
Merci encore pour ce partage.
Très cordialement,
Stéphanie
Je crois qu’il faut considérer d’autres apports que seuls deux gênes…
Si je résume :
1) Les « vrais » jumeaux (issus d’un même oeuf au départ, séparé ensuite) existent chez tous les mammifères en général – de l’ordre de 4 pour mille
2) Les faux jumeaux dans l’espèce humaine présentent un autre rapport : 1 à 1.25 pour 100 !
3) le continent des faux jumeaux, l’Afrique (13 % de la population mondiale mais ~ 50 % des faux jumeaux dans le monde naissent en Afrique)
4) Mais en dehors des questions de surmortalités liées à ce résultat, que peut-on dires du pourquoi ? Il y aurait des raisons génétiques, biologiques et démographiques. Prédisposition génétique probable (ex: Nigéria). Mais l’alimentation locale est aussi évoquée (protéine issu de l’igname, gombos etc) mais si cette explication est populaire, rien ne la prouve actuellement..
5) Cependant, issu d’un travail réalisé vers 1990-2000 sur un village de Bourgogne du Tonnerrois au 17e s. – exemple précis : entre 1633 et 1644, il y avait sur 196 naissances, et au lieu d’un accouchement gémellaire sur 100, le résultat était multiplié par 3.
Question : Puisque les vrais jumeaux sont de 4 p.mille, sans variance dans notre espèce humaine, ce sont surtout des faux-jumeaux. Donc, pourquoi autant de faux-jumeaux à cette époque ? Ce qui disparait ensuite ? Et pas d’igname ni de gombos…
Jusqu’à ce que je vois aussi un trop plein de jumeaux, aussi, dans un petit village du Domfrontais. Même époque (17e).
C’était une époque d’impôts lourds (payer les guerres), de crises météos relatées par les prêtres suivies de famines … qui font planter du blé noir/carabin/sarrazin, pour survivre sans assez de blé (se plante plus tard).
Soit une habitude alimentaire prise pendant ces périodes, une habitude suivie dans certaines familles plus que d’autres, question de goût ou d’argent.
Ce qui reliait parfaitement à l’époque le Tonnerrois et le Domfrontais, c’était le carabin – autres protéines, autre apport que dans le blé.
Voilà qui n’explique pas la suite de jumeaux dans votre famille, mais qui ouvre un débat : celui des causes et des raisons qui aboutissent à ce joli cadeau de la Nature.
Bonjour,
Merci pour ce commentaire qui élève la discussion d’un cran. Vous touchez exactement les points essentiels : la distinction monozygotes/dizygotes, la variabilité géographique extrême (Yoruba à 40-50 ‰, Europe à 6-8 ‰, Asie à 2-3 ‰), et la question des causes.
Sur l’hypothèse igname, vous avez raison d’être prudent : popularisée par Nylander dans les années 1970, elle n’a pas été confirmée par les études ultérieures. Les analyses GWAS récentes (Mbarek 2016, 2024) pointent plutôt vers des variants génétiques (FSHB, SMAD3) propres aux populations subsahariennes.
Sur votre hypothèse sarrasin et crises alimentaires, qui est originale et à ma connaissance non testée dans la littérature : j’ai un élément qui la nuance. J’ai fait par ailleurs une étude démographique sur les registres de Montélimar entre 1775 et 1783, qui montre un taux gémellaire de 2,7 % sur la période — soit plus du double de la moyenne nationale française (1,1-1,2 %), donc un pic comparable à ce que vous décrivez pour le Tonnerrois. Or Montélimar, vallée du Rhône en Drôme provençale, n’est pas une région de consommation de sarrasin : le régime alimentaire y est méditerranéen (blé, légumes, huile d’olive). Si le sarrasin expliquait les pics gémellaires de Bourgogne et de Normandie, Montélimar ne devrait pas en avoir un — or elle en a un de même ampleur. Cela me fait douter que l’explication soit dans une céréale spécifique. En revanche, votre intuition d’un facteur nutritionnel ou socio-économique reste pertinente : Montélimar était à l’époque une ville commerçante relativement prospère, ce qui pourrait jouer indépendamment du type de céréale consommé.
Plus largement, la science actuelle est plutôt convergente : la cause majeure de la gémellité dizygote est génétique (héritabilité 8-20 %, variants FSHB et SMAD3), avec l’âge maternel comme deuxième facteur. L’alimentation joue probablement à la marge.
Cela dit, votre intuition d’examiner les pics gémellaires régionaux et temporels reste précieuse. Si vous avez la référence précise du travail sur le Tonnerrois (1990-2000), elle m’intéresse beaucoup — je n’en ai pas connaissance et cela pourrait apporter un éclairage local utile à mon propre travail.
Merci encore pour cet échange stimulant.
Très cordialement,
Stéphanie