Lignée de jumeaux sur 4 siècles dans le Cotentin – Étude généalogique

dessin de jumeaux bébés dans un parc

Lignée de jumeaux – partie 1

Quatre siècles de jumeaux, de Valognes à aujourd’hui


Cet article présente une enquête généalogique et génétique sur une lignée familiale normande présentant une fréquence exceptionnelle de grossesses gémellaires. Sur dix générations documentées dans le nord-Cotentin, cinq paires de jumeaux ont été identifiées dans la descendance directe d’un couple de Valognes du début du XVIIe siècle, avec une ré-expression contemporaine en 2005. Cette étude croise les registres paroissiaux et l’état civil normands avec les apports récents de la recherche génomique sur l’hérédité de la gémellité dizygote (gènes FSHB et SMAD3).

Introduction : une question de généalogie et d’hérédité

En mars 2005, à trente-six ans et sept mois, je donne naissance à des jumeaux — un garçon et une fille. La grossesse n’a rien eu d’induit, rien de médical, rien de volontaire : ces deux enfants sont arrivés ensemble comme peuvent arriver deux graines semées le même jour.

Quelques années plus tard, en remontant patiemment mon arbre généalogique, je découvre une chose étrange. En 1652, à La Haye-d’Ectot, une femme nommée Jeanne Mesnage — qui est mon ancêtre à la onzième génération — met au monde des jumelles, Gilette et Marie Moisy. Elle a alors trente-sept ans et huit mois. Presque le même âge que moi.

Coïncidence troublante. Assez pour soulever une question : y en a-t-il eu d’autres ?

La réponse s’est imposée au fil des années de recherche. Oui, il y en a eu d’autres. Beaucoup d’autres. Et dans l’une des branches de mon arbre — celle qui va des Le Peley de Valognes aux Sival d’Urville puis aux Alexandre du Ham — se dessine une histoire d’une cohérence saisissante : cinq paires de jumeaux identifiées sur quatre siècles, dans une lignée biologiquement continue. C’est cette histoire que je veux raconter ici.


1615-1623 : la souche Le Peley à Valognes

L’histoire commence à Valognes, dans le nord du Cotentin, au début du XVIIe siècle. Un couple que les registres paroissiaux ne font qu’entrevoir : Nicolas LE PELEY et Guillemette LE COUSIN. On ne connaît ni leur date de naissance ni celle de leur mariage — les registres de Valognes pour cette période sont lacunaires, comme souvent dans les petites villes normandes du début du grand siècle.

On les voit d’abord en creux, à travers leurs enfants. Françoise naît le 24 octobre 1615. François suit le 7 juin 1617. Puis Jean le 25 avril 1620, qui deviendra tailleur d’habits et marchand bourgeois — c’est de lui que descend ma lignée. En amont de 1615, les registres de Valognes deviennent à la fois lacunaires et, pour moi, difficilement déchiffrables : la paléographie des actes antérieurs à 1600 demande une formation que je n’ai pas eu l’occasion d’acquérir. Je laisse donc à ceux qui sauront lire ces écritures anciennes la possibilité de remonter plus loin que moi — ce que je n’exclus pas de faire dans l’avenir, avec leur aide ou la mienne plus exercée.

Et le 18 janvier 1623, Guillemette met au monde des jumeaux. Guillaume et Charles.

On ignore son âge à ce moment-là. Mais l’espacement des grossesses — 1615, 1617, 1620, 1623 — et le fait qu’elle n’ait plus d’enfant connu après les jumeaux laissent deviner une femme autour de la fin de sa trentaine. La gémellité comme dernière grossesse : un pattern que l’on retrouvera encore et encore dans cette lignée, et que la biologie moderne sait expliquer.

Charles meurt le 23 avril 1623, trois mois et cinq jours après sa naissance. Guillaume s’éteint deux mois plus tard, le 28 juin, à cinq mois et dix jours. Quand un jumeau part, l’autre suit souvent : mille raisons à cela, du chagrin de la mère qui n’allaite plus avec la même vitalité jusqu’aux maladies qui circulent d’un corps à l’autre dans le même berceau.

Au XVIIe siècle, les jumeaux ont peu de chances de survivre. On estime qu’à cette époque, un couple gémellaire sur deux perdait au moins un des deux enfants dans les premières semaines, souvent les deux. Pourquoi ? Parce qu’ils naissent en moyenne trois semaines avant terme, avec un poids insuffisant ; parce qu’une mère épuisée par une double délivrance, sans soins obstétricaux, a du mal à produire assez de lait pour deux ; parce que l’absence de toute notion de néonatalogie condamne les plus fragiles dès les premières heures.

Guillemette Le Cousin ne saura probablement jamais qu’elle a transmis à sa descendance quelque chose qui ressurgira trois cent quatre-vingt-deux ans plus tard, en 2005, chez une femme qu’elle n’aura jamais vue et dont elle n’aurait pu imaginer l’existence.


1739 : les jumeaux Le Buhotel d’Urville

Entre la mort des jumeaux Le Peley en 1623 et la naissance suivante d’une paire gémellaire dans la lignée, cent seize ans s’écoulent. Cinq générations pendant lesquelles les allèles dorment, transmis silencieusement de femme en femme, de père en fille — les hommes portent le gène sans pouvoir l’exprimer, puisqu’il faut des ovaires pour hyperovuler.

La chaîne est la suivante. Jean Le Peley, le tailleur d’habits de Valognes, épouse en secondes noces Anne Laforest. De ce mariage naît Jeanne Renée Le Peley, le 15 août 1671. Elle épouse Pierre Goubert en 1700 au Mesnil-au-Val et lui donne cinq enfants, dont Anne Goubert, baptisée le 30 janvier 1705 au Mesnil-au-Val.

Anne Goubert va exprimer le trait gémellaire que sa grand-mère portait sans le manifester — et que sa mère Jeanne Renée a transmis sans l’exprimer non plus. Mariée une première fois à François Guillaume Dorléans en 1722 (elle a dix-sept ans), elle devient veuve en 1738. L’année suivante, le 25 juin 1739, à trente-quatre ans, elle épouse en secondes noces Jean Guillaume Le Buhotel.

Elle est enceinte. Probablement au moment même du mariage, ou juste après. Quelques mois plus tard, le 5 octobre 1739, elle accouche de jumeaux : Étienne et Jean François LE BUHOTEL.

Ici, quelque chose a changé. Les deux bébés survivent. Étienne vivra jusqu’en 1803, soixante-quatre ans. Jean François jusqu’en 1811, soixante-douze ans. Tous deux se marieront, fonderont famille. Ils atteindront un âge que leurs arrière-grands-oncles Guillaume et Charles n’ont pas eu la chance de connaître.

Qu’est-ce qui a changé entre 1623 et 1739 ? Pour l’essentiel, rien de médical — l’obstétrique reste rudimentaire, il n’y a toujours ni couveuse ni lait artificiel. Mais la Normandie du début du XVIIIe siècle est un peu moins dure que celle du début du XVIIe : les grandes famines s’espacent, l’alimentation paysanne s’améliore marginalement, la mortalité infantile générale décline lentement. Et peut-être, surtout, la chance : Anne Goubert est une femme solide qui vivra jusqu’à soixante-trois ans, dans un village où les réseaux d’entraide féminine autour d’une naissance fonctionnaient bien.

Anne aura encore deux enfants après les jumeaux. L’une d’eux, Marie Anne Françoise Angélique LE BUHOTEL, née le 6 septembre 1743, sera mon ancêtre.


Une génération silencieuse : la transmission cachée

Marie Anne Françoise Angélique Le Buhotel est fascinante parce qu’elle ne l’a pas exprimé. Née quatre ans après les jumeaux, elle porte en elle les mêmes allèles que sa mère Anne Goubert, transmis par la méiose. À dix-sept ans seulement, le 22 janvier 1761, elle épouse Jean Baptiste Sival à Urville. Il a trente-trois ans, seize de plus qu’elle.

Huit enfants vont naître de ce mariage, entre 1762 et 1780. Aucune paire gémellaire. Deux mourront tout petits, les six autres grandiront. Angélique aura son dernier enfant à trente-six ans — pile dans la fenêtre statistique où les jumeaux arrivent le plus souvent. Mais chez elle, rien.

Ce n’est pas un échec du modèle biologique. C’est au contraire ce qu’il prédit. Porter les variants du gène FSHB ou du gène SMAD3 — les deux loci principaux identifiés par la recherche génomique depuis 2016 — ne garantit pas l’expression du trait. Cela ne fait qu’augmenter la probabilité, de 18 % à 29 % selon les variants présents. À chaque grossesse, le hasard joue. Chez Angélique, le hasard n’a pas joué en faveur de la gémellité.

Elle transmettra silencieusement. Comme sa grand-mère. Comme son arrière-grand-mère. Comme son arrière-arrière-arrière-grand-mère Guillemette Le Cousin avant elle.

Parmi ses huit enfants, le sixième, né le 31 janvier 1772 à Urville, se prénomme Bon Louis Bien-Aimé SIVAL. Il vivra soixante-quinze ans, sera cultivateur, et transmettra à son tour le trait en dormance à ses filles.


1815 : les jumeaux Sival et l’âge maternel à 39 ans

Le 12 mai 1803, Bon Louis Bien-Aimé Sival épouse à Urville Anne Françoise LE DANOIS. Elle a vingt-six ans, est née dans le même village le 13 août 1776. Elle est jeune, robuste, issue d’une famille de cultivateurs de la région. On ne sait pas si elle a des jumeaux dans ses propres ancêtres — cette branche reste à explorer. Mais son destin reproductif va être marqué par la gémellité.

Leurs enfants arrivent régulièrement. Marie Anne Colette en 1804 (elle a vingt-sept ans). Bonne Aimée Justine en 1806 (trente ans). Bon Jean Auguste en 1811 (trente-cinq ans). Puis, le 12 octobre 1815, alors qu’Anne Françoise approche de ses trente-neuf ans et deux mois, les jumeaux arrivent.

Marie Bonne SIVAL et François Nicolas SIVAL (aussi appelé Nicolas Auguste). Une fille et un garçon. Sexes différents : il n’y a aucun doute possible, ce sont des jumeaux dizygotes, conçus à partir de deux ovocytes distincts. Les premiers jumeaux dizygotes formellement attestés de la lignée.

Trente-neuf ans et deux mois : l’âge de l’expression maximale. Dans toutes les populations humaines étudiées, le taux de gémellité dizygote culmine exactement dans cette fenêtre de 35 à 39 ans. Pourquoi ? Parce qu’à cet âge, les taux de l’hormone folliculo-stimulante (FSH) commencent à grimper naturellement pour compenser la baisse de qualité ovocytaire. Chez la plupart des femmes, ce pic hormonal passe sans conséquence. Chez celles qui portent certains variants du gène FSHB ou SMAD3, il déclenche une polyovulation — la libération simultanée de deux ovocytes. Si les deux sont fécondés, on a des jumeaux.

Anne Françoise Le Danois portait ces variants — hérités probablement de deux lignées convergentes : les Le Buhotel-Goubert-Le Peley par son mari qui les avait transmis par sa propre mère, mais aussi peut-être d’une source qui lui était propre, à identifier dans son ascendance.

C’est sa dernière grossesse. Elle n’aura plus d’enfant après les jumeaux. Comme Guillemette Le Cousin en 1623. Comme Jeanne Mesnage en 1652. Comme tant de femmes dans l’histoire de l’humanité pour qui la grossesse gémellaire signait la clôture d’une vie féconde — épuisement biologique, limite du corps, fin du cycle.

Mais tous les jumeaux ne survivent pas également. Marie Bonne mourra le 14 juillet 1830, à quatorze ans et neuf mois. Adolescente, au seuil de la vie de femme, emportée sans qu’on sache précisément par quoi — ni accident, ni épidémie connue à Urville cet été-là, peut-être une tuberculose, peut-être autre chose. François Nicolas, lui, survivra. Il se mariera en 1846 avec Marie Louise Vautier et aura six enfants. Il emportera avec lui les allèles gémellaires dans les ramifications suivantes — mais en tant qu’homme, sans pouvoir les exprimer.

Un autre fils d’Anne Françoise Le Danois, Bon Jean Auguste, mourra à Alger le 11 mars 1838, à vingt-six ans. La conquête française de l’Algérie a commencé huit ans plus tôt. Il est vraisemblablement soldat, ou l’un des premiers colons du grand rêve méditerranéen qui s’ouvre alors. Mourir loin de chez soi fait désormais partie des parcours ruraux du XIXe siècle — la Manche vide ses villages vers les villes et les colonies.


1830 : les jumeaux Alexandre du Ham et la transmission mère-fille

Quand Marie Bonne meurt à quatorze ans en juillet 1830, sa sœur aînée Marie Anne Colette SIVAL est déjà mariée. Elle a épousé le 2 décembre 1826, à Urville, François Jacques ALEXANDRE, un cultivateur du Ham. Elle a vingt-deux ans, lui vingt-cinq. Leur premier enfant, François Pierre Joseph, est né en février 1827 — il aura plus tard le charmant surnom de « pied de chou » et sera aubergiste.

Puis, le 27 mai 1830, à vingt-neuf ans, Marie Anne Colette donne naissance à des jumeaux. Pierre Bon Nicolas et Marie Aimée Césarine ALEXANDRE. Une fille et un garçon. Dizygotes certains.

Ce qui est remarquable, c’est qu’elle est jeune. Vingt-neuf ans, sous le seuil du pic statistique des 35-39 ans. Chez une femme de cet âge, le taux naturel de gémellité dizygote est d’environ un pour cent dans une population caucasienne de l’époque. Qu’elle ait eu des jumeaux à vingt-neuf ans plaide très fortement pour une charge génétique élevée — des variants qu’elle porte et qui s’expriment même sans l’aide de l’effet-âge.

Elle est la fille d’Anne Françoise Le Danois, qui a exprimé le trait à trente-neuf ans. Elle-même l’exprime à vingt-neuf ans. Cette séquence — la mère exprime à 39 ans, la fille exprime à 29 ans — est un témoignage direct de la transmission héréditaire du trait.

Les jumeaux Alexandre de 1830 survivent, contrairement à ceux de 1623 et en partie à ceux de 1815. Marie Aimée Césarine vivra jusqu’en 1863 (trente-trois ans), Pierre Bon Nicolas jusqu’en 1855 (vingt-cinq ans). Ils mourront jeunes mais ils auront atteint l’âge adulte, formé leur personnalité, peut-être connu leurs premières amours. Marie Anne Colette, elle, vivra jusqu’en 1872, soixante-huit ans — avec le chagrin d’avoir enterré plusieurs de ses enfants.

Un détail familial touchant : la sœur aînée de Marie Anne Colette, Bonne Aimée Justine Sival, épouse en 1834 Pierre Alexandre, frère de François Jacques. Deux sœurs Sival qui épousent deux frères Alexandre à huit ans d’écart. Ce mariage croisé, fréquent dans les campagnes françaises pour consolider les alliances foncières, a une conséquence génétique particulière : les enfants des deux couples sont à la fois cousins par leur père et cousins par leur mère, et partagent autant d’ADN que des demi-frères et sœurs. Mais Bonne Aimée Justine, elle, n’aura pas de jumeaux — huit enfants sans paire gémellaire. Le hasard, encore.


1856 : les jumeaux Alexandre et la convergence de deux lignées

François Pierre Joseph Alexandre, dit « pied de chou », épouse en 1850 Marie Catherine LE TERRIER, née à Quettehou en 1827. Elle n’est pas de la branche Le Peley — elle vient d’une autre famille, avec d’autres ancêtres, d’autres allèles. Elle apporte en mariage sa propre charge génétique.

Et voilà qu’à son tour, le 5 avril 1856, à vingt-huit ans, elle donne naissance à des jumeaux. Bien-Aimé François Pierre et Désiré Bien-Aimé ALEXANDRE. Deux garçons, donc la zygotie reste incertaine — ils peuvent être monozygotes (vrais jumeaux) ou dizygotes (faux jumeaux). Mais la monozygotie n’étant pas héréditaire et cette famille présentant tant de cas, la probabilité penche vers la dizygotie.

Les prénoms sont significatifs : « Bien-Aimé » et « Désiré Bien-Aimé ». Une famille qui avait déjà perdu un premier « Bien-Aimé François Pierre » en bas âge (en 1855, à trois ans) réattribue le prénom au jumeau survivant, avec les prénoms affectueux de l’autre. Les deux survivront à l’âge adulte. Bien-Aimé François Pierre vivra même jusqu’au milieu du XXe siècle, mourant avant 1951 — près d’un siècle, une longévité saluée.

Ici, le trait gémellaire s’est exprimé par deux voies simultanément : les allèles Le Peley-Le Buhotel-Sival-Le Danois du père (qui les portait sans pouvoir les exprimer), et les allèles Le Terrier de la mère (qui les a exprimés). La génétique familiale converge dans cette grossesse comme deux ruisseaux qui se rejoignent dans la même rivière.

Parmi leurs frères et sœurs, Pierre Auguste Alexandre, né en 1853 — mon ancêtre direct.


1856-2005 : 149 ans de silence génétique

Et puis, pendant cent quarante-neuf ans, plus aucun jumeau ne naît dans la lignée directe qui mène de Pierre Auguste Alexandre à moi. Cinq générations, plusieurs dizaines de naissances cartographiées, des collatéraux explorés — et rien. Le silence.

Ce n’est pas un abandon du trait. Les allèles ont continué à circuler. Chaque femme de la lignée les portait avec une probabilité non négligeable — la recombinaison génétique préserve en moyenne la moitié des allèles à chaque génération, et sur des populations endogames comme celle du nord-Cotentin, le brassage étant faible, les variants restent concentrés.

Mais chaque grossesse individuelle reste probabiliste. Avec un taux de base autour de 3-5 % chez une femme porteuse (contre 1,2 % en population générale de l’époque), et des familles du XXe siècle de plus en plus petites — une à trois grossesses par femme là où les aïeules en avaient huit ou dix — le nombre de tirages diminue. On peut avoir les allèles et ne jamais les exprimer, simplement parce qu’on a peu d’occasions.

Et puis il y a aussi ce que les registres ne voient pas. Les grossesses gémellaires qui se terminent très tôt par la perte de l’un des embryons — ce qu’on appelle le syndrome du jumeau évanescent (« vanishing twin syndrome ») — sont fréquentes, estimées à environ 12 à 15 % de toutes les grossesses. Dans ces cas, la mère ignore même qu’elle a été enceinte de jumeaux. Combien de « jumeaux évanouis » dans les silences de ma lignée entre 1856 et 2005 ? Impossible à savoir. Mais c’est probable qu’il y en ait eu.


2005 : la ré-expression contemporaine

Le 13 mars 2005, à trente-six ans et sept mois, je mets au monde deux enfants. Une fille. Un garçon. Dizygotes certains, comme le fut Anne Françoise Le Danois en 1815 et Marie Anne Colette Sival en 1830.

Quand je reconstitue aujourd’hui la chaîne, je comprends ce qui s’est joué dans mon corps cette année-là. À trente-six ans, j’étais entrée dans la fenêtre du pic hormonal — celle où la FSH commence à augmenter, celle où les ovaires, moins prodigues en ovocytes de qualité, « doublent la mise » pour compenser. Je portais, très probablement, des variants des gènes FSHB et SMAD3 hérités de cette longue chaîne de femmes — Guillemette Le Cousin, Jeanne Renée Le Peley, Anne Goubert, Marie Anne Françoise Angélique Le Buhotel, Anne Françoise Le Danois, Marie Anne Colette Sival — qui m’ont précédée.

Au bon âge, avec les bons variants, et suffisamment de chance pour que les deux embryons s’implantent et se développent jusqu’à terme, la gémellité a eu lieu. Exactement comme en 1623. Comme en 1739. Comme en 1815, 1830, 1856.

Je suis la sixième expression visible du trait dans cette lignée. Sans doute pas la dernière.


Statistiques et contexte scientifique de la gémellité

Les chiffres : un taux gémellaire 4 fois supérieur à la moyenne

Sur la branche Le Peley-Sival-Alexandre documentée sur dix générations (1615-2005), voici les données vérifiées par sources primaires :

AnnéeMèreÂgeLieuSexesZygotieSurvie
1623Guillemette LE COUSIN~35-40 ?ValognesG+Gindét.† 3 et 5 mois
1739Anne GOUBERT34UrvilleG+Gindét.64 et 72 ans
1815Anne Françoise LE DANOIS39UrvilleF+GDZ certaine14 ans et adulte
1830Marie Anne Colette SIVAL29Le HamF+GDZ certaine25 et 33 ans
1856Marie Catherine LE TERRIER28VidecosvilleG+Gindét. (prob. DZ)vieillesse
2005[moi]36FranceF+GDZ certainevivants

Taux gémellaire observé dans la descendance cartographiée : environ 5 paires sur ~120 naissances identifiées, soit 4,2 %. À comparer avec le taux de population générale française d’Ancien Régime, estimé entre 1,0 et 1,3 % selon les régions et les époques. La lignée présente donc un taux 3 à 4 fois supérieur à la moyenne, concentré dans des expressions pulsées séparées par des silences de plusieurs générations.

Silences documentés : 1623→1739 (116 ans), 1739→1815 (76 ans), 1856→2005 (149 ans).

Ce que dit la science

Depuis les années 2010, la génétique de la gémellité dizygote a considérablement progressé. Deux loci génétiques majeurs ont été identifiés par les études d’association pangénomique (GWAS) sur des cohortes de plusieurs milliers de mères de jumeaux :

Le gène FSHB, qui code la sous-unité bêta de l’hormone folliculo-stimulante (FSH). Certains variants de ce gène (notamment rs11031006-G) sont associés à des taux plus élevés de FSH circulante, ce qui augmente la probabilité de développement folliculaire multiple. Les porteuses ont une augmentation de 18 % de leur probabilité de grossesse gémellaire.

Le gène SMAD3, qui régule la sensibilité des ovaires à la FSH. Le variant rs17293443-C augmente de 9 % la probabilité. Les porteuses des deux variants ont une augmentation cumulée de 29 % par rapport à la population générale.

L’héritabilité du trait est évaluée entre 8 et 20 % selon les études — modeste mais réelle et stable à travers les populations et les époques. Elle a été démontrée sur des pedigrees allant jusqu’à dix-neuf générations, confirmant que les allèles peuvent traverser les siècles en silence avant de se ré-exprimer.

La « hypothèse de l’assurance ovulaire » propose une explication évolutive : l’hyperovulation serait un mécanisme compensatoire face à la qualité ovocytaire déclinante, sélectionné pour augmenter la fertilité totale des femmes en fin de vie féconde. Les jumeaux seraient un « sous-produit » de ce mécanisme.

Le risque des jumeaux à travers les siècles

Avoir des jumeaux n’a jamais été une mince affaire. Au XVIIe siècle, le taux de mortalité néonatale gémellaire dans les populations rurales françaises est estimé entre 50 et 70 %. Prématurité, faible poids de naissance, complications obstétricales du second jumeau (souvent en siège), difficulté d’allaitement, fragilité maternelle post-partum : les facteurs de risque s’accumulent.

Dans ma lignée, la mortalité gémellaire est contrastée. Les jumeaux de 1623 meurent à 3 et 5 mois. En 1815, Marie Bonne meurt à 14 ans mais François Nicolas survit et se marie. En 1830, les deux jumeaux Alexandre survivent à l’âge adulte (25 et 33 ans). En 1856, les deux survivent à la vieillesse.

La mortalité maternelle elle-même est accrue par la grossesse gémellaire. Pré-éclampsie deux à trois fois plus fréquente, hémorragie post-partum plus courante, épuisement métabolique — toutes choses qui, sans soins modernes, tuent. Pourtant, les six mères gémellipares de ma lignée ont toutes survécu à leur accouchement, et plusieurs ont vécu jusqu’à un âge avancé (Anne Goubert 63 ans, Anne Françoise Le Danois 73 ans, Marie Anne Colette Sival 68 ans, Marie Catherine Le Terrier 78 ans). Cette longévité féminine remarquable est d’ailleurs un autre trait familial à explorer.

Les zones d’ombre

Cette étude ne prétend pas être close. Plusieurs questions restent ouvertes :

Qui étaient Nicolas Le Peley et Guillemette Le Cousin exactement ? D’où venait Guillemette ? Sa famille Le Cousin à Valognes au XVIe siècle avait-elle déjà des jumeaux ? La souche peut être plus ancienne encore.

Anne Françoise Le Danois a-t-elle apporté une charge gémellaire supplémentaire de son propre côté ? Son arbre reste à explorer systématiquement.

Marie Catherine Le Terrier n’est pas de la lignée Le Peley. D’où vient sa prédisposition ? Quelle était la gémellité de son ascendance à Quettehou et dans les villages voisins ?

Et surtout, cette lignée Le Peley n’est qu’une des nombreuses branches gémellaires de mon arbre. D’autres ont été identifiées, avec des paires de jumeaux supplémentaires réparties de la Normandie au royaume de Valence en passant par les Vosges, l’Oise, le Poitou et la Souabe. Mon père, lui aussi, descend de familles où la gémellité apparaît — notamment à Allauch en Provence, où une de ses ancêtres a mis au monde des jumeaux à l’âge exceptionnel de quarante-cinq ans en 1768. Cette branche paternelle mériterait une étude propre, que je n’ai pas encore menée. Mes jumeaux de 2005 sont donc, très probablement, le fruit d’une convergence de plusieurs lignées gémellipares indépendantes — maternelles et paternelles. Chacune mérite son propre travail, et cette histoire n’en est qu’à son commencement.


Épilogue

En 1623, à Valognes, une jeune mère dont on ne connaît même pas le prénom exact de famille met au monde deux bébés qui ne survivront pas. Ce jour-là, sans le savoir, elle dépose dans l’arbre de ses descendants une empreinte biologique qui va traverser huit générations d’oubli et de chance.

Quatre cents ans plus tard, je tiens dans mes bras deux enfants qui ne sauraient rien de Guillemette sans ce travail. Eux-mêmes, un jour peut-être, transmettront à leur tour. Ma fille portera peut-être des enfants qui porteront en eux cette minuscule variation d’ADN venue du Cotentin du grand siècle. Mon fils pourra la transmettre à ses filles, silencieusement.

L’hérédité n’est pas seulement une succession de traits physiques ou de ressemblances. C’est aussi, parfois, une histoire longue, patiente, qui attend pendant des siècles son moment pour se remanifester. Et quand elle le fait, elle relie une femme d’aujourd’hui à une femme dont le nom même est à moitié effacé des registres. Elle fait de nous les gardiens involontaires d’une mémoire biologique plus ancienne que toute mémoire écrite.

C’est peut-être cela, le sens le plus profond d’un arbre généalogique : non pas une liste de morts dont on descend, mais une chaîne de vivantes qui nous a portés jusqu’ici.


Sources scientifiques

Pour les éléments de génétique et de démographie cités dans cet article, les lecteurs intéressés pourront se reporter aux travaux suivants :

Sur les gènes FSHB et SMAD3 et leur rôle dans la gémellité dizygote :

Mbarek H. et al. (2016), « Identification of Common Genetic Variants Influencing Spontaneous Dizygotic Twinning and Female Fertility », American Journal of Human Genetics, 98(5), p. 898-908.

Mbarek H. et al. (2024), « Genome-wide association study meta-analysis of dizygotic twinning illuminates genetic regulation of female fecundity », Human Reproduction, 39(1), p. 240-257.

Sur l’héritabilité du trait gémellaire dans les pedigrees historiques :

Robinson et al. (2022), « The Heritability of Twinning in Seven Large Historic Pedigrees », Twin Research and Human Genetics, 25(2), p. 63-66.


Cette étude a été conduite à partir des registres paroissiaux et de l’état civil des communes de Valognes, Le Mesnil-au-Val, Urville, Colomby, Hautteville-Bocage, Le Ham, Videcosville et Quettehou (Archives départementales de la Manche). Toutes les dates et filiations citées sont documentées par sources primaires. Un arbre gémellaire visuel complet est disponible en annexe.

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