Les MARTIN d’Amanlis : trois générations au fil du chanvre

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Introduction

Peigneur de chanvre, Pierre René MARTIN incarne l’évolution d’une famille bretonne au XIXᵉ siècle. Derrière ce métier aujourd’hui disparu se cache une histoire familiale étonnante, qui traverse les campagnes d’Ille-et-Vilaine, les dernières guerres napoléoniennes, le développement de l’artisanat du chanvre et, une génération plus tard, les colonies françaises en Guyane.

À première vue, rien ne distingue les MARTIN de tant d’autres familles rurales d’Amanlis. Le grand-père est cultivateur et journalier, le fils devient peigneur de chanvre puis fabricant de sérans, tandis que ses propres enfants poursuivent le travail de la filasse ou prennent le chemin de l’armée. Pourtant, au fil des archives, cette famille ordinaire se révèle être le témoin de plusieurs grands bouleversements du XIXᵉ siècle.

Grâce aux registres d’état civil, aux archives militaires et aux actes de mariage, il est possible de suivre le destin de trois générations, depuis les campagnes bretonnes jusqu’aux Îles du Salut, en Guyane française.


Des cultivateurs d’Amanlis

L’histoire débute avec Pierre MARTIN, né le 7 septembre 1765 à Corps-Nuds.

Cultivateur puis journalier, il épouse en premières noces Marie Perrine POULAIN à Amanlis en 1788.

À cette époque, Amanlis est une commune rurale de Haute-Bretagne où la quasi-totalité des habitants vit de la terre. Les exploitations sont modestes. Beaucoup de familles complètent leurs revenus en travaillant comme journaliers chez des propriétaires plus aisés.

Être cultivateur ne signifie pas être riche. Les mauvaises récoltes, les impôts et les guerres pèsent lourdement sur les campagnes.

Pierre MARTIN traverse une période exceptionnelle de l’histoire de France.

Il naît sous le règne de Louis XV, fonde sa famille sous Louis XVI, connaît la Révolution française, le Directoire, le Consulat, l’Empire de Napoléon puis la Restauration.

Au cours de sa vie, le monde autour de lui change complètement.


Le fils emporté par les guerres napoléoniennes

Le 19 février 1793, naît à Amanlis son fils Pierre René MARTIN.

Lorsque Napoléon lance ses dernières campagnes militaires, le jeune homme n’a que vingt ans.

En 1813, après la catastrophe de la campagne de Russie puis les lourdes pertes subies en Allemagne, l’Empire manque dramatiquement de soldats.

Napoléon appelle alors sous les drapeaux des milliers de jeunes Français de la classe 1813.

Pierre René est l’un d’eux.

Sa fiche matricule nous apprend qu’il est alors domestique. Comme beaucoup de jeunes ruraux, il travaille probablement chez un cultivateur avant son incorporation.

Les archives nous livrent également son signalement physique :

  • visage ovale ;
  • front haut ;
  • yeux gris ;
  • nez droit ;
  • bouche grande.

Autant de détails qui rendent aujourd’hui cet ancêtre étonnamment vivant.

Il est incorporé au 51ᵉ régiment d’infanterie de ligne.


Le 51ᵉ régiment d’infanterie de ligne

Le 51ᵉ régiment est une unité ancienne de l’armée française.

uniforme du 51e régiment d'infanterie de ligne en 1813

Pendant les campagnes de 1813 et de 1814, il participe aux dernières tentatives de Napoléon pour sauver son Empire.

Ces années sont particulièrement éprouvantes.

La Grande Armée n’est plus celle des grandes victoires d’Austerlitz ou d’Iéna. Les régiments ont été décimés. Beaucoup de vétérans sont morts en Russie et sont remplacés par de très jeunes conscrits.

En France, les combats gagnent désormais le territoire national.

Les villages voient passer les armées, les réquisitions se multiplient et les familles attendent des nouvelles de leurs fils.

Le 6 avril 1814, Napoléon abdique.

Quelques semaines plus tard, la France entre dans une période de profond désordre.


« Déserté le 21 juin 1814 »

registre militaire Pierre René Martin

Une simple ligne attire immédiatement l’attention sur la fiche militaire de Pierre René :

« Déserté le 21 juin 1814. »

Aujourd’hui, ce mot peut surprendre.

Mais replacée dans son contexte, cette mention prend un tout autre sens.

Au printemps et à l’été 1814, l’Empire s’est effondré. Les régiments sont désorganisés, les autorités changent, des milliers de soldats rentrent chez eux, parfois sans autorisation officielle.

Les archives militaires montrent que les désertions sont nombreuses à cette période.

Pierre René fait partie de ces jeunes hommes qui quittent leur unité alors que la guerre touche à sa fin.

Quelques années plus tard, on le retrouve pourtant paisiblement revenu à Amanlis.

Le 20 juillet 1818, il épouse Marguerite Jeanne Perrine ROBIN.

Une nouvelle vie commence.


Le chanvre : l’or vert des campagnes

Au début du XIXᵉ siècle, le chanvre est partout.

atelier de peignage du chanvre

Avant l’arrivée massive du coton industriel, il est indispensable à la fabrication :

  • des cordages ;
  • des voiles de navires ;
  • des sacs ;
  • de nombreuses toiles ;
  • de vêtements ;
  • de ficelles utilisées dans les fermes.

Sa transformation nécessite un véritable savoir-faire.

Après la récolte viennent le rouissage, le séchage, le broyage, puis le peignage qui permet de séparer les longues fibres des déchets végétaux.

C’est à cette étape qu’intervient Pierre René.

Les actes le qualifient de peigneur de chanvre.

Son travail consiste à préparer la fibre pour qu’elle puisse ensuite être transformée en fil.


Fabricant de sérans

L’histoire devient encore plus intéressante en 1850.

Au mariage de son fils aîné, Pierre René n’est plus seulement désigné comme peigneur de chanvre.

L’acte le qualifie de fabricant de sérans.

sérans

Le séran est un grand peigne métallique servant précisément au peignage des fibres de chanvre ou de lin.

Autrement dit, Pierre René ne travaille plus seulement la matière première.

Il fabrique désormais les outils indispensables aux autres artisans du textile.

Cette évolution montre probablement une spécialisation croissante de son activité.


Une transmission familiale

Les enfants de Pierre René poursuivent manifestement cette tradition.

Son fils aîné, Pierre MARTIN, né le 11 juillet 1819 à Amanlis, devient filassier.

Au moment de son mariage à Angers en 1850, il exerce toujours ce métier.

Le filassier intervient après le peignage.

Il prépare et trie la filasse, cette fibre qui sera ensuite filée avant de devenir toile ou corde.

On retrouve ainsi toute une chaîne de fabrication au sein d’une même famille :

  • peigneur de chanvre ;
  • fabricant de sérans ;
  • filassier.

En quelques décennies, les MARTIN deviennent de véritables spécialistes du travail des fibres végétales.


D’Amanlis à Angers

Le départ du fils aîné vers Angers n’est sans doute pas un hasard.

Au XIXᵉ siècle, les villes attirent de nombreux artisans.

Le développement des ateliers et des manufactures offre davantage de débouchés qu’un simple village rural.

Le savoir-faire acquis à Amanlis trouve ainsi une nouvelle place dans une ville en pleine croissance.


Julien Pierre MARTIN

Le plus jeune des fils connus, Julien Pierre MARTIN, naît à Amanlis le 16 août 1832.

Comme son frère, il est filassier.

Mais son destin prend une tout autre direction.

Il rejoint le 3ᵉ régiment d’infanterie de marine.


Le 3ᵉ régiment d’infanterie de marine

Créé en 1838, le 3ᵉ régiment d’infanterie de marine appartient aux troupes chargées du service dans les colonies françaises.

uniforme 3e régiment d'infanterie de marine vers 1855

Depuis Rochefort, ses compagnies embarquent régulièrement pour les Antilles, la Guyane, La Réunion ou encore les établissements français d’Océanie.

Ces soldats ne servent pas seulement à bord des navires.

Ils assurent également la défense des colonies, la garde des établissements militaires et l’administration des territoires français d’outre-mer.


Les Îles du Salut

Le destin de Julien s’achève loin de la Bretagne.

Le 1ᵉʳ mars 1859, il meurt à l’hôpital de l’Île Royale, dans l’archipel des Îles du Salut, au large de la Guyane française.

À cette époque, les Îles du Salut constituent un important établissement militaire et administratif.

Quelques années auparavant, en 1852, Napoléon III a créé le bagne de Guyane.

Les îles accueillent des bâtiments administratifs, une garnison, un hôpital militaire ainsi que du personnel chargé du fonctionnement des établissements pénitentiaires.

Le climat y est particulièrement éprouvant pour les Européens.

La chaleur, l’humidité et les maladies tropicales rendent les séjours difficiles.

L’acte de décès ne précise malheureusement pas la cause de la mort de Julien.

Mais cette simple mention transporte déjà le lecteur à plus de sept mille kilomètres d’Amanlis, dans l’un des territoires les plus isolés de l’Empire colonial français.


Une famille au cœur de son siècle

En trois générations, les MARTIN résument à eux seuls une partie de l’histoire du XIXᵉ siècle.

Le grand-père cultive la terre.

Le fils connaît les guerres napoléoniennes avant de devenir artisan spécialisé du chanvre.

Les petits-fils perpétuent ce savoir-faire tandis que l’un d’eux part servir sous les tropiques et ne revient jamais.

Les archives ne racontent pas seulement une succession de naissances, de mariages et de décès.

Elles montrent comment une famille ordinaire traverse les grands bouleversements de son temps : les guerres de l’Empire, l’évolution des métiers, l’essor des villes et l’expansion coloniale.

Derrière ces quelques actes conservés depuis deux siècles se dessine finalement une histoire beaucoup plus vaste : celle d’hommes et de femmes qui, chacun à leur manière, ont laissé leur empreinte dans l’Histoire.

Sources

Archives


Ouvrages et ressources historiques

  • Histoire du 51ᵉ régiment d’infanterie de ligne et campagnes de l’Empire.
  • Histoire du 3ᵉ régiment d’infanterie de marine (« Grand Trois »), créé en 1838 et affecté aux expéditions coloniales françaises.
  • Histoire des Îles du Salut et de l’implantation du bagne de Guyane sous le Second Empire. (Criminocorpus, musée d’histoire de la justice ; Archives nationales d’outre-mer).
  • Le métier de peigneur de chanvre, le rôle du séran et la préparation de la filasse.

Sources iconographiques

  • Service historique de la Défense (SHD) : fiche matricule de Pierre René MARTIN, classe 1813, 51ᵉ régiment d’infanterie de ligne.
  • Illustrated London News, 1852 : gravures contemporaines de la création du bagne de Guyane et des Îles du Salut. Collection numérisée par HathiTrust.
  • Bibliothèque nationale de France (BnF – Gallica) : cartes anciennes, plans et gravures des Îles du Salut et de la Guyane au XIXᵉ siècle.
  • Illustrations de reconstitution historique : images réalisées à partir des descriptions réglementaires des uniformes, des équipements militaires et des métiers du XIXᵉ siècle (51ᵉ régiment d’infanterie de ligne, 3ᵉ régiment d’infanterie de marine, atelier de peignage du chanvre, séran, etc.).

Les informations présentées dans cet article reposent sur les actes d’état civil, les archives militaires et les documents historiques actuellement consultés. Les recherches se poursuivent et pourront permettre de compléter l’histoire de cette famille au fil de nouvelles découvertes.

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2 réflexions sur “Les MARTIN d’Amanlis : trois générations au fil du chanvre”

  1. Merci pr ce portrait de métiers que je retrouve ds mes ancêtres. Votre histoire ns donne une vision générale d’une famille, c’est intéressant. C’est un travail soigné et documenté.

    1. Merci beaucoup Régine. Vos encouragements me touchent énormément. C’est exactement ce que j’essaie de faire : raconter non seulement un ancêtre, mais aussi la vie de toute une famille à travers les métiers, les générations et les destins. Merci pour votre fidélité et vos commentaires toujours bienveillants.

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