La femme du passeur : vivre à la Vaudoire au temps du château de Maisons

la femme du passeur

La femme du passeur. À elle seule, cette expression évoque un monde disparu où l’on traversait la Seine en bac, où les voyageurs faisaient halte au cabaret et où la vie s’écoulait au rythme du fleuve.

Lorsque l’on évoque le château de Maisons, chef-d’œuvre de François Mansart admiré par Louis XIV lui-même, on imagine volontiers les grands seigneurs, les jardins à la française et les fastes de la cour.

Pourtant, de l’autre côté de la Seine, vivaient des hommes et des femmes dont l’existence était intimement liée à ce domaine prestigieux. Parmi eux se trouvaient Jean Dalmagne et Louise Delaperruque.

À l’ombre du château de Maisons, un homme faisait traverser la Seine tandis qu’une femme accueillait les voyageurs dans son cabaret.

Et leur histoire nous ouvre une fenêtre sur la vie quotidienne des bords de Seine au début du XVIIIe siècle.

Une famille au cœur du passage entre deux rives

Le 22 novembre 1712, à Maisons-sur-Seine, Jean Dalmagne épouse Louise Delaperruque.

L’acte de mariage est particulièrement intéressant. Jean y est qualifié de « passager », un terme aujourd’hui disparu. À cette époque, il désigne celui qui assure le passage d’une rive à l’autre à l’aide d’un bac.

Avant la construction des ponts, le franchissement de la Seine dépendait de ces hommes qui transportaient voyageurs, marchandises, animaux et charrettes.

Jean Dalmagne n’était pas le premier de sa famille à vivre au rythme de la Seine. Son père, Marin Dalmagne, était déjà pêcheur, passeur, marchand et meunier à Maisons-sur-Seine au XVIIᵉ siècle. Son histoire permet de remonter aux origines de cette dynastie des bords de Seine et de suivre l’évolution du village avant l’arrivée du château de Maisons-Laffitte.
À lire également : Marin Dalmagne, pêcheur, passeur et meunier à Maisons-sur-Seine au temps des Longueil.

Louise, quant à elle, est la fille de Jacques Delaperruque, ancien syndic de la paroisse. Le syndic représentait alors la communauté villageoise auprès des autorités seigneuriales et administratives. Sa famille occupait donc une place reconnue dans la vie locale.

Les jeunes époux s’installent à Maisons-sur-Seine, où Louise tient un cabaret.

Aujourd’hui, ce mot évoque les spectacles et les chansons. Au XVIIIe siècle, le cabaret est avant tout un lieu de rencontre. On y boit, on y mange, on y échange des nouvelles. Les voyageurs s’y reposent, les voituriers y font halte, les habitants du village s’y retrouvent.

À quelques pas du fleuve, Louise voit probablement défiler chaque jour une partie du monde.

La Seine, route de commerce et de vie

À l’époque de Jean et Louise, la Seine n’est pas seulement un fleuve.

C’est une véritable route.

Les marchandises circulent entre Paris et la Normandie. Les bateaux remontent ou descendent le courant. Les paysans transportent leurs récoltes. Les marchands rejoignent les marchés voisins.

Pour franchir le fleuve, il faut emprunter le bac.

le pont n’était pas encore construit à l’époque

Le métier de Jean est donc essentiel à la vie économique locale.

Chaque traversée dépend de son savoir-faire. Selon les saisons, il doit composer avec les crues, les brouillards, le courant ou les glaces de l’hiver.

Sa connaissance du fleuve est une richesse aussi précieuse que les terres cultivées.

La Vaudoire, un domaine chargé d’histoire

Au fil des années, Jean Dalmagne apparaît sous une autre qualification : fermier de la Vaudoire.

La Vaudoire n’est pas une simple ferme.

Les textes anciens permettent de remonter son histoire jusqu’au XIIIe siècle, où elle est mentionnée sous le nom de « Vaudort ». Ancien manoir seigneurial, le domaine passe entre les mains de plusieurs familles nobles avant d’être acquis en 1650 par René de Longueil, seigneur de Maisons et constructeur du célèbre château.

Située sur le territoire de Sartrouville, en face de Maisons-sur-Seine, la Vaudoire forme alors un ensemble important comprenant château, ferme et dépendances.

Lorsque Jean en devient fermier, il se trouve donc au cœur d’un domaine étroitement lié à l’histoire du château de Maisons.

Depuis les terres de la Vaudoire, il aperçoit probablement les toitures et les jardins qui font déjà la renommée du château.

Dix enfants dans un monde fragile

Entre 1713 et 1724, Jean et Louise deviennent les parents de dix enfants.

Comme dans de nombreuses familles de l’époque, plusieurs meurent en bas âge.

Les registres révèlent ainsi plusieurs Geneviève, plusieurs Nicolas ou encore plusieurs Jean. Lorsqu’un enfant disparaît, son prénom est souvent transmis à un nouveau-né.

Ces répétitions, qui surprennent aujourd’hui, rappellent la fragilité de la vie au XVIIIe siècle.

Malgré les deuils, la famille s’agrandit et poursuit son chemin au rythme du fleuve et des saisons.

Le dernier passage

Le document le plus émouvant est sans doute l’acte de décès de Jean Dalmagne.

Le 22 janvier 1730, il meurt à la Vaudoire, âgé d’environ soixante-dix ans.

Le curé prend alors soin de noter un détail inhabituel : son corps est conduit jusqu’au passage du bac pour être transporté jusqu’à l’église où doit avoir lieu son inhumation.

Cette simple phrase nous touche encore près de trois siècles plus tard.

Toute sa vie, Jean avait participé aux traversées de la Seine.

Et pour son dernier voyage, c’est encore le bac qui l’accompagne.

Une histoire de fleuve

En retraçant le parcours de Jean Dalmagne et de Louise Delaperruque, ce n’est pas seulement une famille que l’on découvre.

C’est tout un paysage disparu qui reprend vie.

Le château de Maisons domine l’horizon.

La Vaudoire exploite ses terres sur la rive opposée.

Le bac relie les villages.

Le cabaret accueille les voyageurs.

Et la Seine rythme l’existence de tous ceux qui vivent sur ses berges.

Derrière quelques lignes d’un registre paroissial apparaît alors un monde oublié, celui des passeurs, des cabaretières et des familles qui vivaient au quotidien entre deux rives.

Sources et iconographie

Archives

  • Registres paroissiaux de Maisons-sur-Seine (actuels Yvelines) :
    • Mariage de Jean Dalmagne et Louise Delaperruque, 22 novembre 1712.
    • Baptêmes des enfants du couple entre 1713 et 1724.
    • Décès de Jean Dalmagne, 22 janvier 1730.
    • Décès de Louise Delaperruque, 1758.
  • Archives départementales des Yvelines (AD78), registres paroissiaux numérisés.

Ouvrages et études historiques

  • Foulon, A., La Vaudoire, Sartrouville, Société historique et archéologique de l’arrondissement de Pontoise, 1916.
  • Gruyer, Paul, Le château de Maisons, 1922.
  • Guilmoto, Gustave, La Seine de Paris à la mer : histoire de la navigation fluviale.
  • Études historiques et archéologiques relatives à Sartrouville, Maisons-sur-Seine et à la vallée de la Seine.

Cartes et plans anciens

  • Plan de la forêt de Saint-Germain-en-Laye, XVIIIᵉ siècle.
  • Plans anciens de Maisons-sur-Seine et de ses dépendances.
  • Cartes anciennes localisant la Vaudoire, Sartrouville et les passages de la Seine.

Iconographie

  • Gravures du château de Maisons par Adam Perelle (XVIIᵉ siècle).
  • Vues anciennes du château de Maisons et de ses jardins.
  • Cartes postales anciennes du bac de Maisons-Laffitte.
  • Photographies anciennes du port de Maisons-Laffitte et des bords de Seine.
  • Vues du château de la Vaudoire, aujourd’hui hôtel de ville de Sartrouville.
  • Cartes postales et documents iconographiques conservés sur Gallica (Bibliothèque nationale de France).

Remerciements

Cet article s’appuie sur les archives paroissiales, les collections numérisées de Gallica, les Archives départementales des Yvelines et les travaux des historiens locaux qui ont permis de préserver la mémoire de la Vaudoire, de Maisons-sur-Seine et des habitants des bords de Seine.

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