Le 25 juillet 1846, une foule compacte se presse sur la place du marché aux chevaux de Vendôme.
Depuis plusieurs jours, toute la région ne parle que de cette affaire. Les journaux relatent chaque détail du procès. Les cafés bruissent de rumeurs. Les habitants veulent voir de leurs propres yeux ceux que la justice vient de condamner.
Deux condamnés montent sur l’échafaud.
Joseph Rougier, sabotier puis cabaretier, âgé de trente et un ans.
Marie Pilon, veuve Hogu, cabaretière de trente-neuf ans.
Quelques instants plus tard, la guillotine tombe.
Pour les contemporains, l’affaire semble terminée.
Pour le généalogiste, elle ne fait que commencer.
Quatre familles ordinaires
Rien ne destinait ces familles à entrer dans les annales criminelles du Loir-et-Cher.
Joseph Rougier est né vers 1815 à Danzé. Il est le fils de Simon Rougier et d’Anne Fresnais, une famille modeste de la campagne vendômoise.
Le 18 juillet 1837, il épouse à Vendôme Marie-Madeleine Roussineau, fille de Jean Roussineau et de Marie Levé.
Le couple s’installe à Vendôme. Trois ans plus tard naît leur fils, Hippolyte Alfred Rougier.
À quelques dizaines de kilomètres de là, en Sarthe, vit Marie Pilon.
Née en 1806 à Saint-Gervais-de-Vic, fille du laboureur Louis François Pilon et de Marie Jeanne Venot, elle devient cabaretière. Veuve une première fois, elle épouse en 1841 François Hogu.
Ce dernier est né en 1812 à Bessé-sur-Braye. Fils du sabotier Julien Hogu et d’Anne Guettier, il exerce successivement les métiers de jardinier puis de marchand de vin.
Les époux Hogu s’installent eux aussi à Vendôme.
Personne n’imagine alors que leurs destins vont se croiser de manière tragique.
Une passion qui devient obsession
Au cours de l’année 1843, Joseph Rougier et Marie Hogu se rapprochent.
Les témoignages recueillis lors du procès révèlent une liaison durable, connue de plusieurs proches.
Joseph Rougier semble littéralement fasciné par Marie Hogu.
Un ami de la famille racontera même devant la cour qu’il lui avait confié son amour pour cette femme et son désir de vivre avec elle.
Mais un obstacle se dresse entre eux.
Même deux obstacles.
François Hogu et Marie-Madeleine Rougier.
Pour être ensemble, les amants doivent se débarrasser de leurs conjoints respectifs.
Le premier décès
Le 7 avril 1844, François Hogu tombe brutalement malade.
Les symptômes sont terribles : vomissements, douleurs violentes, affaiblissement rapide.
Il meurt peu après.
Pour son entourage, il s’agit d’une maladie soudaine.
Personne ne soupçonne alors un crime.
Le corps est inhumé et l’affaire semble close.
La mort de Marie-Madeleine Rougier
Quelques semaines plus tard, un second drame frappe Vendôme.
Le 21 mai 1844, Marie-Madeleine Rougier présente des symptômes étrangement semblables à ceux qui avaient emporté François Hogu.
Là encore, les douleurs sont atroces.
Là encore, la victime meurt après plusieurs jours de souffrance.
Cette fois, les médecins s’interrogent.
Deux décès similaires, touchant précisément les conjoints de deux personnes que l’on sait proches l’une de l’autre.
Le doute s’installe.
Puis les soupçons deviennent certitudes.
L’arsenic
L’enquête révèle rapidement un élément troublant.
Joseph Rougier a acheté de l’arsenic.
Officiellement, il explique vouloir détruire des rats.
Mais les enquêteurs découvrent que plusieurs tentatives d’empoisonnement auraient précédé le décès de son épouse.
Du poison aurait été administré dans du café.
Dans du chocolat.
Dans une soupe.
Et même dans des brioches spécialement préparées.
Les corps sont examinés.
Celui de François Hogu est exhumé.
Les experts retrouvent dans les organes des deux victimes des quantités importantes d’arsenic.
La conclusion est sans appel.
Les deux époux ont été empoisonnés.
Le procès qui passionne la région
En novembre 1845, la Cour d’assises du Loir-et-Cher ouvre les débats.
L’affaire attire une foule considérable.
Les journaux décrivent des salles bondées et un public suspendu aux témoignages.
Pendant plusieurs jours, médecins, voisins, amis et membres des familles se succèdent à la barre.
Les révélations s’accumulent.
Joseph Rougier finit par reconnaître son implication.
Mais il tente de minimiser son rôle.
Selon lui, Marie Hogu l’aurait manipulé et entraîné dans le crime.
Marie Hogu, de son côté, rejette toute responsabilité.
Les deux accusés s’accusent mutuellement.
La cour doit démêler les mensonges, les demi-aveux et les contradictions.
Une chose apparaît pourtant clairement : les deux amants ont agi dans un but commun.
Éliminer les conjoints qui les empêchaient de vivre leur relation.
La condamnation
Après trois jours d’audience et plusieurs heures de délibération, le verdict tombe.
La cour reconnaît Marie Hogu coupable des deux empoisonnements.
Joseph Rougier est reconnu coupable de complicité.
Tous deux sont condamnés à mort.
L’arrêt ordonne que l’exécution ait lieu à Vendôme.
Le 25 juillet 1846, devant une foule immense, la sentence est exécutée.
Les journaux rapportent que Marie Hogu monta les marches de l’échafaud avec un sang-froid qui impressionna les témoins.
Quelques minutes plus tard, les deux condamnés avaient disparu.
L’enfant laissé derrière eux
Les journaux s’arrêtent là.
Mais les registres racontent une autre histoire.
Lorsque Joseph Rougier est exécuté, son fils Hippolyte Alfred n’a que six ans.
En quelques années, il a perdu sa mère empoisonnée puis son père guillotiné.
L’enfant porte désormais un nom associé à l’un des plus grands scandales judiciaires de la région.
Pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, sa vie ne s’arrête pas avec celle de ses parents.
Devenu adulte, il quitte le Vendômois.
On le retrouve à Paris où il se marie une première fois en 1867.
Veuf ou séparé, il se remarie en 1871.
Puis une troisième fois en 1884.
Il décède au Perreux en 1898.
La lignée a survécu.
Quand la généalogie dépasse le fait divers
L’affaire Rougier-Hogu est souvent résumée à un double empoisonnement à l’arsenic et à une exécution publique.
Mais les registres montrent autre chose.
Derrière les accusés se trouvent des parents, des frères, des sœurs, des enfants.
Derrière les gros titres des journaux se cachent des familles entières dont la vie a été bouleversée.
Et derrière l’échafaud se trouve un petit garçon de six ans qui, malgré le drame, poursuivra son chemin.
Car l’histoire familiale ne s’arrête pas toujours le jour où la justice rend son verdict.
Sources
Archives judiciaires
- Cour d’assises du Loir-et-Cher, session de novembre 1845.
- Procès de Joseph Rougier et Marie Hogu (née Marie Pilon) pour double empoisonnement à l’arsenic.
- Minutes et pièces de procédure conservées aux Archives départementales du Loir-et-Cher.
Presse contemporaine
- Gazette des Tribunaux, novembre 1845 : compte rendu détaillé des audiences de la Cour d’assises du Loir-et-Cher.
- Le Constitutionnel, juillet 1846 : compte rendu de l’exécution des condamnés à Vendôme.
- Presse régionale et judiciaire du XIXe siècle consultable sur Gallica et Retronews.
Registres d’état civil
- Mariage de Joseph Rougier et Marie-Madeleine Roussineau, 18 juillet 1837, Vendôme (Loir-et-Cher).
- Naissance d’Hippolyte Alfred Rougier, 5 juillet 1840, Vendôme (Loir-et-Cher).
- Décès de François Hogu, 8 avril 1844, Vendôme (Loir-et-Cher).
- Décès de Marie-Madeleine Roussineau épouse Rougier, 21 mai 1844, Vendôme (Loir-et-Cher).
- Actes de décès des condamnés après leur exécution, 25 juillet 1846, Vendôme (Loir-et-Cher).
- Mariages d’Hippolyte Alfred Rougier :
- 25 avril 1867, Paris 10e ;
- 7 septembre 1871, Paris 10e ;
- 4 mars 1884, Paris 19e.
- Décès d’Hippolyte Alfred Rougier, 16 juillet 1898, Le Perreux (Val-de-Marne).
Sources généalogiques complémentaires
- Registres paroissiaux et d’état civil de Danzé, Vendôme, Bessé-sur-Braye, Saint-Calais et Saint-Gervais-de-Vic.
- Reconstitutions familiales des familles Rougier, Roussineau, Hogu, Pilon, Fresnais, Guettier, Levé et Venot.
Illustration de couverture
- Reconstitution historique réalisée à partir des descriptions contemporaines de l’exécution du 25 juillet 1846 à Vendôme et des témoignages publiés dans la presse judiciaire de l’époque.
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